Culture

J’ai été vendue en mariage à 12 ans

Voilà comment je me suis échappée, et pourquoi je n'en veux pas à mes parents.
Alexa Bejinariu
propos rapportés par Alexa Bejinariu
14 octobre 2020, 7:17am
rom mariage
Image : Stocksnap via Pixabay 

Selon le dernier recensement en Roumanie, la communauté rom représente trois pour cent de la population. En réalité, la plupart des Roms refusent de déclarer leur appartenance ethnique en raison de l’image négative qu’elle renvoie : un récent sondage a révélé que sept Roumains sur dix ne font pas confiance aux Roms, pensent qu'ils sont dangereux et qu’ils se voient accorder plus de droits qu'ils ne le méritent.

De nombreux enfants roms sont mariés jeunes et ne terminent jamais l'école. Les mariages arrangés sont encore très fréquents. En 2014, le roi international autoproclamé des Roms, Dorin Cioabă, a interdit les mariages entre enfants de moins de 16 ans.

Monica a été fiancée très jeune, mais elle a surmonté tous les obstacles pour terminer ses études et obtenir un diplôme. Elle nous a raconté son histoire.

À 12 ans, j'ai été vendue en mariage pour la somme de 50 000 euros. En lisant cela, vous devez vous demander comment un parent peut vendre un enfant. Mais mes parents ne l’ont pas fait pour l'argent. Dans ma communauté, nous avons un dicton : « Tous les braves hommes se marient jeunes. » Ils avaient peur que je finisse « vieille fille » ou pire, avec un mari terrible qui me forcerait à me prostituer. Si je me retrouvais dans une mauvaise famille, je risquais d'être battue, insultée, trompée et traitée comme une esclave par les parents du garçon.

Je connaissais depuis longtemps le garçon à qui j'ai été vendue, Marius. Nous étions voisins et je savais qu'il m'aimait bien. Dans mon village, les filles n'avaient pas le droit de marcher seules dans la rue, alors nous ne sortions que lorsque ma grand-mère était assise devant le portail pour nous surveiller. Et Marius me suivait toujours.

Lors d'un repas d'aumône organisé chez nous, quand j'avais 12 ans, ses parents sont venus demander ma main. « Notre fils est amoureux de votre fille et il souffre », disaient-ils. Ils voulaient m'acheter, m'élever jusqu'à mes 18 ans et me marier ensuite à leur fils, mais mon père a refusé. Il a dit que Marius et moi pourrions nous rencontrer et nous fiancer, mais que je continuerais à vivre sous leur toit jusqu'au mariage. Ce n'est pas comme si nous pouvions avoir des relations sexuelles de toute façon ; nous n'étions même pas autorisés à nous embrasser.

Mon père a réclamé 50 000 euros parce que de toutes ses filles, il trouvait que j'étais la plus belle et la plus studieuse. Il a accepté que les parents du garçon versent la moitié de la somme lors des fiançailles et l'autre moitié le jour du mariage, à mes 18 ans. Mes parents n'ont pas gardé l'argent ; ils nous l’ont versé à mon mari et à moi, pour que nous puissions acheter une maison et une voiture. Certains parents gardent l'argent pour eux, mais pas les miens.

Il y a dix ans, 50 000 euros, c’était une somme très importante pour une mariée. Aujourd'hui, les familles modestes comme la mienne donnent environ 40 000 euros à la famille de la mariée. Les familles les plus pauvres, comme les Roms qui vivent sous des tentes, donnent 1 000 euros. Les Roms très riches qui vivent dans des palais peuvent donner jusqu’à 100 000 euros.

« Je lui disais que je l'aimais, même si je ne savais pas ce qu'était l'amour. »

Une semaine après, je suis allée faire des courses avec ma future belle-mère. Elle m'a acheté des vêtements, des boucles d'oreilles et une chaîne en or, tout cela pour la fête de fiançailles. La fête se déroule traditionnellement dans le jardin de la famille du marié. Toute la famille est invitée et des musiciens jouent en direct.

Autrefois, si la fille avait 17 ou 18 ans, on pratiquait le rituel de la « blouse » blanche. En gros, les jeunes mariés entraient dans une chambre, avec la fille vêtue d'une blouse blanche, et faisaient l'amour. Si blouse était tachée de sang, le garçon montrait la soi-disant « preuve » de la virginité de sa promise aux invités du mariage, qui dansaient autour de la blouse. Comme je n'avais que 12 ans, nous n'avons pas fait cela.

De nos jours, le rituel se fait la veille du mariage et le garçon apporte simplement la blouse bien nouée avec un ruban rouge. Mais certains parents exigent toujours une mariée vierge, et s'ils ne trouvent pas de sang sur la blouse, il y a deux options : soit le garçon aime suffisamment la fille pour tacher lui-même la chemise avec quelque chose de rouge, soit la fille subit une hyménoplastie avant le mariage.

Après nos fiançailles, je n'avais pas le droit de sortir sans Marius. Je lui disais que je l'aimais, même si je ne savais pas ce qu'était l'amour. J'ai découvert beaucoup plus tard que je ne l'appréciais même pas.

« Je n'aimais pas du tout l'ambiance à l'école. À part la prof de physique, tous les enseignants étaient racistes et me traitaient mal. »

J'avais peur de rentrer au lycée. À l'école primaire, tous mes camarades de classe étaient des Roms, mais au lycée, il n'y en avait qu'un seul. Mes parents étaient très fiers de moi, mais la famille de Marius n'aimait pas ma passion pour les études. Chaque fois que je leur rendais visite, j'aidais ma future belle-mère à faire la cuisine et le ménage. Elle voulait que je devienne une femme au foyer. Elle a même convaincu mes parents de m'empêcher d'aller à l'école pendant une semaine.

J'avais une prof de physique sympa avec qui je m'entendais bien et qui connaissait ma situation. Lorsqu'elle a remarqué que je manquais l'école, elle a demandé au responsable de ma classe d'appeler mes parents et de leur dire que si je ne finissais pas mon année, il appellerait les services de protection de l'enfance. Mon père m'a demandé si je voulais aller à l'école et j'ai dit oui, parce que je devenais folle à la maison.

Mais je n'aimais pas du tout l'ambiance à l'école. À part la prof de physique, tous les enseignants étaient racistes et me traitaient mal. Une fois, j'ai eu 10 à un test et la prof a écrit un 9 à la place. Elle m'a dit qu’il était impossible que j’ai pu réviser, parce que j'étais une « gitane » et que « les gitans passent leurs journées dans les parkings à voler de l'argent ». J'ai travaillé encore plus dur pour les examens suivants. Chaque fois, elle m'a dit la même chose, à savoir que je ne méritais pas d'avoir de bonnes notes.

À la fin de l’année, j'ai dit à une autre enseignante d'aller se faire foutre parce que j'en avais marre d'être accusée de tricherie. Elle était scandalisée.

Mais après cet incident, la directrice de l'école a rencontré mes parents et m'a félicitée pour la toute première fois. Elle a demandé à mes parents de me laisser finir le lycée, étant donné que le mariage était dans seulement deux ans. Mes parents étaient convaincus, mais Marius était contrarié parce que cela voulait dire qu'il devait lui aussi continuer les cours.

« Il me battait tellement que je n’arrivais plus à respirer. »

L’année suivante, il est tombé amoureux d'une autre fille et ne voulait plus me voir. Sa famille était contre. Une fois que vous avez conclu un accord de mariage, vous ne pouvez pas revenir sur votre parole sans entacher gravement votre réputation. L'honneur est très important dans notre communauté. Comme Marius ne pouvait pas rompre les fiançailles, il a essayé de m'obliger à y mettre fin. Il a commencé à me maltraiter, à m’insulter et même à me frapper. Au début, il se contentait de me gifler, mais plus tard, il s’est mis à me donner des coups de pied et à me brûler avec des cigarettes. Il me battait tellement que je n’arrivais plus à respirer. Il le faisait même devant ses sœurs, qui ne pouvaient pas intervenir, sinon il les battait aussi. J’avais peur qu’en en parlant à mes parents, je ne fasse qu’empirer les choses.

Dans ma classe, il y avait un autre garçon qui était amoureux de moi. Quand il a vu mes bleus, il a dit qu'il voulait me kidnapper et m'épouser. Dans ma communauté, si vous voulez une fille, vous pouvez en gros la voler. C'est pour cela que quand j'étais plus jeune, mon père ne me quittait jamais lors des mariages : au cas où je serais kidnappée et violée par un homme, et que je devrais ensuite rester avec lui. Le garçon de ma classe a promis qu'il allait trouver un emploi pour pouvoir s'occuper de moi. Même si je voulais partir, je lui ai dit que je ne l'aimais pas et que j’allais ruiner sa vie. Il a continué à insister, mais je n'ai jamais pu accepter.

Personne ne s'attendait à ce que j'obtienne d'aussi bonnes notes à mes examens de fin d'études, y compris moi. Le professeur principal a dit à mon père que je pouvais soit avoir une grande carrière, soit être une femme au foyer et risquer d'être battue.

Mon père m'a inscrit en médecine, mais je voulais faire de la géographie. Ma mère en a parlé à mon père. Il s'est mis très en colère, mais il m'a laissée faire. J'ai fini par faire une maîtrise en ingénierie après mon diplôme de géographie, juste pour le rendre fier.

Pendant ma première année d'université, j'ai eu très peur. Je craignais que tous les étudiants de ma classe ne fuient s’ils apprenaient que j’étais Rom. Alors, chaque fois que j'entamais une conversation avec quelqu'un, je le lui disais tout de suite, juste pour me débarrasser de mon anxiété. Certaines personnes étaient fascinées et voulaient en savoir plus sur ma culture et mes traditions, tandis que d'autres, généralement les garçons qui m'aimaient bien, me fuyaient. Je pense qu'ils avaient peur.

Quand j'ai rejoint un syndicat étudiant, tout a changé. J'ai commencé à sortir en secret. Marius a rompu avec la fille avec laquelle il était et voulait être à nouveau avec moi, mais j'étais déjà amoureuse de quelqu'un d'autre. Je ne passais pas beaucoup de temps à la maison, et Marius m'envoyait des SMS sans arrêt. Une nuit, je me suis réveillée et il était là, dans ma chambre. Il voulait se réconcilier avec moi et, quand j'ai refusé, il m'a donné un coup de poing dans le ventre et il est parti. J'ai tout raconté à mon père qui n'en revenait pas. Il a dit à Marius que nous avions besoin d'une pause jusqu'en mars. C'était en janvier.

« Il a menacé de me tuer si je ne me réconciliais pas avec lui. »

Une semaine plus tard, Marius était de nouveau dans ma chambre, la nuit, brandissant un couteau sur ma gorge. Il a menacé de me tuer si je ne me réconciliais pas avec lui. J'ai essayé de feindre une réponse positive, mais dès que je me suis levée du lit, j'ai commencé à l'insulter. Il s'est mis en colère et m'a étranglée jusqu'à ce que je m'évanouisse.

Le lendemain, j'ai tout raconté à mon père et il est allé chez les parents de Marius pour mettre fin aux fiançailles. Le seul problème était les 25 000 euros qu'ils nous avaient déjà donnés. Ses parents ont essayé de prolonger les fiançailles et ont suggéré une autre pause. Mais entre-temps, j'étais restée en contact avec le garçon dont j'étais tombée amoureuse et je voulais m'enfuir avec lui au bord de la mer. Mon père était furieux, mais ma mère m'a donné 100 euros et nous nous sommes enfuis. Quand les parents de Marius l'ont appris, ils ont mis fin aux fiançailles.

Ma communauté a organisé un procès pour décider du sort des 50 000 euros. Le chef de ma communauté, le bulibașa, comme nous l'appelons, a conclu que je ne devais pas recevoir le reste de l'argent puisque je m'étais enfuie avec un autre homme, mais que ma famille pouvait garder la première tranche parce qu'il m'avait violemment battue. Nous n'impliquons pas la police dans nos procès : la sanction est généralement donnée par le bulibașa.

Aujourd'hui, ma famille est d'accord pour que je m'engage dans une relation. Dans le passé, ils ne voulaient qu'un gendre rom, mais maintenant ils s'en fichent. Ma mère veut seulement que je trouve un homme qui m'aime et me respecte, et qui gagne bien sa vie. Il n'a pas besoin de m'acheter, mais il doit avoir un bon travail afin que je n’aie pas besoin de leur demander de l’argent.

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