©Sophie Lanfear/Silverback/Netflix

Le documentaire « Our Planet » ne sert pas du tout l'écologie

En fait, il ne sert à rien.

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15 Avril 2019, 8:23am

©Sophie Lanfear/Silverback/Netflix

Souvent nul, le dimanche soir est un long chemin de croix durant lequel il convient de tout mettre en œuvre pour oublier la perspective d’une nouvelle semaine assis seul face à un écran d’ordinateur, entouré de collègues qui souhaitent déjeuner dès 11h47. Pour y faire face, il m’arrive de commander une pizza, puis de regarder le plafond, ou encore de jouer à un quelconque jeu vidéo, puis de regarder le plafond. Mais hier, j’ai pour une fois choisi de rentabiliser ma vie en faisant un truc utile : mater un documentaire. Sensible à l’avenir de notre planète, défenseur de la cause animale et de tous les petits gros avec qui personne ne veut déjeuner à la cantine du collège, je me suis naturellement jeté sur Our Planet, dernière grosse production Netflix censée nous sensibiliser aux conséquences de notre mode de vie sur la planète. J’espérais ainsi définitivement me convaincre que déféquer dans des toilettes sèches tout un été est acceptable.

Dès le départ, ma démarche était tronquée. Toutes les critiques que j’ai pu préalablement lire ou entendre ne faisaient état que « d’images magnifiques » et de « merveilles du monde majestueusement mises en lumière » – mais très peu d’écologie et d’analyses. Déjà, quelque chose clochait. Inconsciemment, je souhaitais être ébloui et non remis en question – à la manière d’un épisode de Game of Thrones. Chaque épisode d’Our Planet se concentre sur une partie du monde, un peu comme dans les livres pour enfants. Et pour cela, le reportage ne lésine pas sur les moyens : plans aériens sur des rennes pourchassés par une meute de loups, images irréelles de flamants roses sur un ancien lac et plans-séquences sur des baleines à bosses m’émeuvent. Les images sont sublimes et me rappellent qu’il y a autre chose dans ce monde que l’odeur chaude d’une pissotière au sous-sol d’un bar. Dès lors, sauvegarder ce monde apparaissait encore plus comme une évidence, de même qu’il était hors de question que Jon Snow meure.

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©Oliver Scholey/Silverback/Netflix

Mais après seulement deux épisodes, l’engagement écologique qui avait germé en moi a laissé place à la détresse, l’amertume et l’envie de m’allonger sur la route jusqu’à me faire percuter par un train. Ce reportage alterne régulièrement entre scènes de naissance adorables sous un coucher de soleil et scènes apocalyptiques de morses qui se suicident du haut d’une falaise par désespoir. Ce déferlement incontrôlable a provoqué chez moi un certain repli sur moi – tantôt les images me caressaient la joue et me rassuraient sur la beauté du monde, tantôt elles me molestaient le crâne en m’expliquant que tout est voué à mourir sur cette planète.

C’est la vie, me direz-vous, mais est-ce efficace ? Pour me mettre définitivement la tête sous l’eau, le narrateur m’apprend que je suis responsable, comme vous, de ce qui arrive à ces éléphants de mer, et qu’il est de mon devoir de changer. À la manière d’Alex Delarge dans Orange Mécanique, j’étais figé devant des images atroces qu’on me forçait à regarder, car, a priori, nécessaire à ma prise de conscience et à mon évolution pour tendre vers plus d’humanité. Plusieurs autres scènes du même acabit ont suivi, et le résultat m'a détruit psychologiquement avant de transformer mon dimanche soir en un cauchemar éveillé. Coincé, ma seule réaction a été de culpabiliser et d’avouer d’être une grosse merde qui dépense son argent dans la bière et des tables basses Habitat. Mais aucune rébellion n'est née en moi.

« On ne devient pas écologique (genre, vraiment écologique) par culpabilité ou par choc émotionnel. Les gens qui se sentent coupables font des chèques à des associations, mais ils ne se battent pas »

Arthur Schopenhauer écrivait que « Persécuteur et persécuté sont identiques. L'un s’abuse en ne croyant pas avoir sa part de souffrance. L'autre s'abuse en ne croyant pas participer à la culpabilité. » Aujourd’hui, on apprend que votre maillot de bain est très mauvais pour l’environnement, ainsi que vos vinyles avec lesquels vous emmerdez tous vos potes en soirée. Est-ce que cela change quelque chose aux comportements ? Non. Les passionnés de vinyles sont toujours là et nous emmerderont jusqu’à la fin de nos jours. Pourtant, Our Planet fait exactement la même chose en appuyant sur cette culpabilité sans apporter la moindre analyse. Le New York Times titrait très justement son papier au sujet de cette culpabilité « Dans Our Planet, nous sommes le prédateur » – faisant référence à notre responsabilité très présente dans le reportage. S’il n’y a pas de doute là-dessus, ce reportage pose néanmoins un certain paradoxe. L’idée semble mettre en avant notre responsabilité dans la destruction globale de la planète pour faire germer en nous une humanité collective que nous avons perdue dès lors que nous nous sommes crus les seuls locataires de la Terre. Mais peut-on parler d’humanité retrouvée si celle-ci est le fruit d’une dynamique créée artificiellement par le biais d’émotions ? On ne devient pas écologique (genre, vraiment écologique) par culpabilité ou par choc émotionnel. Les gens qui se sentent coupables font des chèques à des associations, mais ils ne se battent pas.

Alors que j’enchaînais les épisodes, je me sentais de plus en plus coupable face à ce qui semblait être inexorable. Au lieu de voir une solution, je n’y voyais que la mort. Surtout, je percevais un autre problème : ma culpabilité était en fait la seule émotion que je pouvais ressentir à cet instant car ce reportage ne permettait pas autre chose. En sublimant une tragédie grâce à des images objectivement extraordinaires, Our Planet ne fait qu’empêcher la conceptualisation des catastrophes écologiques en poussant les réactions émotionnelles primaires, et non les raisonnements logiques pouvant apporter une réelle volonté d’agir. Sylvie Granon, chercheuse en neurosciences comportementales à l’Institut de neurosciences Paris-Saclay, a coécrit un chapitre dans l’ouvrage collectif Le Souci de la nature, dans lequel elle s’intéresse aux raisons pour lesquelles, confrontés à la perspective d’une crise écologique, beaucoup ne font rien. Selon la chercheuse, notre cerveau n’est pas en mesure de se représenter des catastrophes à long terme tel qu’un changement climatique majeur : « Vous n’avez aucun élément tangible, seulement des conjectures, pour dire que l’avenir est réellement compromis. Même s’il l’est, c’est à une échéance tellement lointaine que cela en devient irréel » expliquait-elle dans un article article publié pour Reporterre.

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©Oliver Scholey/Silverback/Netflix

Créer du storytelling autour d’un problème majeur ne fait qu’occuper mon esprit vide un dimanche soir, de la même manière qu’une série le ferait. Elle ne sera qu’un shoot de dopamine éphémère qui ne changera rien, ni au monde ni à ma vie. Dès lors, pointer la responsabilité individuelle de chacun ne fera que renforcer l’idée qu’il est impossible de concevoir cela seul dans son appartement un lundi soir, puisque le cerveau ne pourra y arriver. En construisant son reportage comme une série télé grand public, Netflix place donc cette production dans une tout autre démarche intellectuelle : celle de la routine où n’importe quel programme télé pourra occuper un dîner passé seul ou avec la personne qu’on n’aime plus vraiment. Et dès lors qu’il s’agit de routine, il s’agit surtout de hiérarchisation des besoins au sein même de notre existence. Au milieu de tas de problèmes que connaissent les habitants de cette planète, l’écologie est celui à plus long terme et donc peut-être celui qui apparaît le moins urgent – à juste titre ou non. Mais ce documentaire ne change pas cela en montrant des images à l’autre bout du monde à des gens qui, pour beaucoup n’ont jamais quitté leur pays.

Cela crée une fracture entre la réalité et ce que veut me montrer Our Planet. En s’éloignant d’une analyse et de faits précis pour donner la priorité aux images cinématographiques, je ne peux qu’avoir la même réaction que face à la fin de Breaking Bad : je suis dans le déni. Il s’agit d’une réaction semblable au deuil traversé par les malades en phase terminale (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation) que décrivait en 1969 la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross. Face à quelque chose que je n’arrive pas à concevoir, je me noierais donc dans le déni pour éviter d’avoir à faire le cheminement intellectuel du changement moi-même. Le changement est source de stress pour le corps et il est donc plus facile de vivre dans le déni.

Netflix avait prévenu ses abonnés en recensant les scènes légèrement tristes afin que ces derniers puissent les éviter, preuve que l’objectif n’est pas vraiment la prise de conscience, mais plutôt la satisfaction de tous les téléspectateurs. En même temps, c’est le rôle d’une entreprise de VOD. Dès lors, l’entreprise américaine est-elle le bon medium pour « réveiller la France » autour de l’écologie ? Doit-on réellement s’extasier de voir une multinationale être un genre de porte-parole de l’écologie ? Si c’est à des sociétés comme Netflix de nous faire bouger le cul, nous pouvons abdiquer immédiatement. Ce super reportage n’a fait que créer quelques discussions enter collègues dans l’ascenseur le lundi matin.

Il est évident qu’une prise de conscience est nécessaire, est que peut-être ce reportage « est mieux que rien ». Mais tout de même, ce genre de documentaire – bien qu’il soit vrai et visuellement magnifique – fait reposer la faute sur ceux qui le regardent. Si l’écologie est un travail de chacun, la survie de la plupart des espèces repose nettement plus sur les États et les multinationales qui, globalement, n’en on rien à foutre de l’écologie.

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