Culture

Voir Ibiza et mourir

Ou comment le nouveau film avec Christian Clavier m’a donné envie de percer le mystère de l’acteur français le plus antipathique du monde.

par Marc-Aurèle Baly
05 Juillet 2019, 10:28am

Dans « Ibiza », la dernière comédie industrielle française de saison, Christian Clavier joue un podologue lillois, comblé financièrement et professionnellement, mais bedonnant, divorcé et vieillissant – donc complètement en déglingue socialement. Dès les premières minutes du film, il s’apprête à rencontrer les deux enfants adolescents de sa nouvelle compagne, plus jeune que lui, et incarnée à l’écran par Mathilde Seigner. Le premier enjeu dramatique arrive assez vite : il s’agit pour notre héros ringard de se mettre dans la poche de potentielles nouvelles progénitures putatives jeunes et cool – car selon les codes cinématographiques de la « famille recomposée à la française », si on a gagné la bataille (forcément immédiate et explosive) avec les ados, on a déjà un peu remporté la guerre (toujours un peu froide, douloureuse et trainante) avec Madame Bobonne.

L’île aux déchets

Après une première tentative infructueuse où il emmène la petite famille en week-end dans la Somme chez ses parents octogénaires (il sont vieux, il pleut, c’est une catastrophe), notre Clavier sympa tente un coup de poker : si le fils de sa conjointe arrive à avoir son bac, alors ce sera lui qui décidera de la destination des vacances d’été. Personne n‘y croit vraiment (la mère la première) vu qu’il n’en fout pas une, mais ça donne une bonne excuse à Clavier pour être forcément gagnant à la fin – soit le fils échoue et les vacances sont pour lui, soit le cancre y arrive, et c’est Clavier qui passe pour un héros. Évidemment, le petit con décroche son diplôme, et choisit Ibiza.

Une fois sur place, on découvre que le sale gosse ne voulait rejoindre l’île que pour tenter de retrouver désespérément un crush de lycée, que Seigner est sortie dans sa jeunesse avec JoeyStarr qui tient maintenant le Ushuaia (haut lieu de la « night » locale), que ses enfants écoutent Damso et que Clavier préfère quant à lui s’envoyer des power ballads ignobles à un volume indécent dans son Hummer de location – en gros, c’est le choc des générations et des ramasses. Prennent place alors deux sous-intrigues liées lâchement entre elles : d’un côté, le fils cherche sa meuf, plus ou moins en vain. De l’autre, JoeyStarr et Christian Clavier commencent un concours de bite symbolique, le premier tentant de supplanter amoureusement le second, lequel essaie tant bien que mal de retrouver ce qu’il croit être sa virilité au royaume de David et Cathy Guetta. Ah oui, d’ailleurs Cathy Guetta joue (spectaculairement mal soit dit en passant) plus ou moins son propre rôle dans le film, la différence avec la vraie vie étant qu'ici c'est la maîtresse de JoeyStarr et que les gens l’appellent « Catouche » – bien le bonjour à vous, les beaufs.

« Qu’est-ce que j’irais foutre sur une île de junkies dégénérés ? » - Christian Clavier

Au bout d’une demi-minute de film, on nous avait déjà prévenu que Clavier n’allait pas exactement s’épanouir à Ibiza : « Mais qu’est-ce que j’irais foutre sur une île de junkies dégénérés à écouter de la musique de débiles qui passent la journée à prendre des ecstas ? », répondait-il alors d’une voix mélodieuse à l’un de ses confrères qui lui conseillait de se rendre dans ce petit coin de paradis des Baléares pour décompresser.

Cette réplique a priori anodine et facile me gratte tout de même la tête depuis le début du film, et va m’accompagner pour le reste de la séance. Pour deux raisons : déjà, je découvre en direct que je partage les mêmes réserves présomptueuses que le personnage de Clavier sur Ibiza l’île (et que je suis donc possiblement vieux et rincé – horreur), mais surtout, que cette saillie éclaire de façon assez méta Ibiza, le film. Moi aussi, pourquoi est-ce que je suis allé m’infliger une torture pareille, alors que je hais tout ce qui a trait de près ou de loin à la comédie française ? Par pur masochisme, pour m’auto-flageller si je découvre que tout ça ne cache au fond qu’un mépris de classe de ma part ? Ou pour me rendre compte qu’en fait, toutes les catégories sociales vont voir les films avec Christian Clavier, et ainsi m’autoflageller pour avoir supputé que les spectateurs des films de Christian Clavier n’étaient que de gros rustres incultes ? Ou alors pour devenir le dépositaire officiel de l’œuvre de Christian Clavier sur Vice ? Ou alors, et c’est ma dernière cartouche, pour voir si le concept Ibiza et la comédie populaire française ne correspondent pas, chacun à leur manière, au stade terminal du divertissement, et que si l’on combine les deux il peut éventuellement se produire quelque chose – n'importe quoi, au point où j'en suis ?

« C’est le paradoxe Clavier aujourd’hui : il est souvent le seul acteur à jouer correctement dans une ribambelle de films horribles, alors que ces mêmes films ne se seraient probablement pas montés sans son nom »

La vérité est un mélange de tout et de rien de tout ça, et concerne surtout Christian Clavier – c’était assez facile à deviner. Il y a quelque chose d’assez passionnant chez l’acteur français dans sa carrière depuis à peu près Astérix (le moment où il plongé pour de bon vers l'inconnu selon moi), mais c'est la surprise Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu en 2014 qui a fait qu’il est désormais quasiment seul à régner sur le box-office français, ayant supplanté dans l’abattage, le nombre de succès et l’omniprésence par la seule grâce de son nom sur l’affiche ses copains du Splendid, Balasko, Lhermitte, Blanc et Jugnot (alors que ce n’était pas gagné à la base, vu qu’il n’était ni le plus beau, ni le plus flamboyant, ni le plus charismatique), puis les Depardieu, Reno ou Auteuil alors qu’il n’en constituait à une époque que le sidekick bienveillant.

Aparté : Depardieu est intéressant, mais un peu à part : à la différence de Clavier, lui a été un grand acteur et a joué dans de grands films avec de grands réalisateurs. Et contrairement à Clavier, il a toujours l’air d’être dans son personnage, qu'il danse la polka tchétchène avec Kadyrov, soutienne Poutine, phagocyte la remise de prix du César de sa fille ou joue au Grand Animal Blessé qui chante du Barbara comme un pied – tout se fait sur le même niveau avec lui, dans une sorte d’aplanissement général du trolling.

Clavier semble plus premier degré, moins calculateur. Il est droit dans ses bottes quand il soutient lui aussi Sarkozy, alors que de la part de Depardieu le geste ressemble à une farce grotesque – ce qui rend Clavier infiniment plus antipathique dans sa sincérité apparente. Ce qui est fascinant, c’est qu’il semble depuis un moment développer un côté haine de soi et des autres qui lui sied plutôt bien. Plus il vieillit, plus il s’évertue à jouer dans des films de merde, souvent dans le registre du « gros con de bourgeois de droite » – ce qu’il est probablement dans la vraie vie. Et plus il s’auto-caricature, plus il trouve des nuances dans ses mimiques-gimmicks, et de quoi s’épanouir dans les replis du gros trait ; il était assez génial en gaulliste raciste dans le diptyque Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu, même si les deux films étaient absolument atroces. C’est le paradoxe Clavier aujourd’hui : il est souvent le seul acteur à jouer correctement dans une ribambelle de films horribles, alors que ces mêmes films ne se seraient probablement pas montés sans son nom.

Le David Guetta du cinéma français

Jusqu’ici, je percevais Christian Clavier comme le Phil Collins du cinéma français, dans le genre auteur de tubes que personne n’ose avouer aimer (sauf ironiquement, ou avec la distance intellectuelle qui permet de ne pas trop se mouiller, ou juste pour faire le malin), avec cet air toujours un peu soupe au lait, toujours un peu de droite – notamment quand il fustige l’absence des comédies populaires françaises aux César à la télé dans C à vous, où il se montre parfaitement imbuvable.

Mais en regardant Ibiza, je me rends compte que je faisais fausse route depuis le début, et qu’il est plus proche en esprit d’un David Guetta. L’ombre du DJ français plane d'ailleurs sur tout le film (affiches, mentions de sets, présence de Cathy Guetta). Clavier aura d’ailleurs l’insigne honneur d’avoir sa propre affiche à son effigie à la fin du film, s’étant démarqué lors d’un DJ set improvisé à l’Ipod en ayant mis la pâtée à JoeyStarr - qui passe d’ailleurs pas mal de son temps à boire et à réclamer la petite sœur, on se croirait dans la Route de la Soif. Clou du spectacle : la dernière scène du film montre la fille de Seigner qui s’est fait tatouer sur le bras « Fuck Me I’m Manon » – du nom de son personnage, et références aux fameuses soirées de Guetta.

Mais il y a un truc, et c’est une petite déception : Clavier n’est pas très bon dans le film – sans doute qu’il joue comme Guetta un personnage sympa réac, homophobe et misogyne sur les bords certes, mais sympa. Les deux ont des tics reconnaissables (dans le jeu pour Clavier ou dans la musique pour Guetta) depuis 20 ans, travaillent le même personnage et la même connivence avec leur public, et partagent (en tout cas pour Clavier) la même volonté d’être « coolos », de bonne volonté, aidant, disponible, qui parasitent l’équilibre de la situation (un mec bien trop vieux et largué à Ibiza qui fout la honte à sa famille) mais malgré eux. Depuis 30 ans, Christian Clavier est en fait le DJ résident des films que je n’ai même pas envie de voir en avion.

Dans Ibiza mon amour, enquête sur l’industrialisation du plaisir, le philosophe Yves Michaud écrit à propos du club Pacha et de David Guetta : « Le Pacha accueille chaque jeudi de l’été la fête Fuck Me I’m Famous de David et Cathy Guetta qui organisent leur propre activité dans ses locaux. En ce sens, David Guetta est moins ces soirs-là la vedette du Pacha que le Dj qui inscrit ses activités dans la marque Pacha-Ibiza […] Beaucoup de Djs opèrent de la même manière. Les plus connus sont tous aussi des producteurs, qui reçoivent non seulement un cachet important, mais également une participation aux bénéfices. »

C’est exactement ce qu’est Christian Clavier, une marque désormais déposée, qui joue toujours le même rôle, abat les mêmes répliques avec le même ton, dans un nombre de films déclinables à l’envi où on écrit avant tout le personnage pour Clavier plutôt que l’inverse. Sa manière de placer ses « Okayyy », ses « on a encore essayé de me refiler de la chnouf » dans Ibiza, typique de sa manière d’appuyer les syllabes façon aristocrate fin de race, ou de jouer au bourgeois ahuri sont autant de catchphrases que partage le DJ français superstar - sauf que lui se contente souvent juste de lever les bras. Et comme Guetta, Clavier est omniprésent et prend toute la place médiatiquement, mais a toujours l’air au service de l’industrie, ne déborde jamais vraiment, tel un humble ouvrier du cinéma.

Seat Christian Clavier

Que ce soit dans les Bronzés, Les Visiteurs, les Anges Gardiens, Clavier incarne un symbole, assez dark au fond, en particulier dans sa seule tentative un peu « auteur » de Mes meilleurs copains (qu’il a scénarisé, et qui est un peu ses Petits Mouchoirs à lui – avec un peu plus de cruauté et moins de succès), lorsqu’il moque ces naïfs de gauchistes et qu’il est déjà complètement désillusionné. Clavier, c’est depuis toujours soit le cynisme, soit l’après-illusion permanente. « On est face à une génération d’impuissants », dit un personnage dans Mes Meilleurs Copains - c’est exactement ce que le personnage de Clavier dans le film de 1989, et c’est exactement ce qu’il est dans Ibiza 30 ans plus tard – il joue d’ailleurs un dentiste dans le premier, et un podologue dans le second.

Mais Ibiza est évidemment la marque qui supplante tous les Guetta et Clavier de ce monde. Toujours dans Ibiza mon Amour, Michaud écrit : « Ibiza est une marque au sens large de brand, une marque globale, couvrant un ensemble d’expériences que l’on vient vivre à Ibiza et que l’on aura de toute manière la satisfaction d’avoir vécues même si chacun fait une expérience différente, y compris partielle, pauvre, ou déçue. ». Existe-il pour autant un fantasme Christian Clavier, une vague promesse publicitaire de bout d’éternité, de « brûlure du soleil » comme en rêvaient les hippies originels - voire même d'une Seat Christian Clavier, à l'image de la Seat Ibiza ? Bien sûr que non. Mais l’île donne, à l’image de l’acteur français, l’impression d’être inamovible, de se situer dans une éternelle boucle temporelle, que rien ne semble avoir pu briser. Même dans la pire daube française possible, on y devine, comme chez l'acteur, une certaine ambivalence : une arrogance fatiguée doublée d'une concupiscence dans le regard, un peu comme ce type peu amène qui vous fixe dans le métro pour vous faire comprendre qu’il ne va pas se lever de son siège de sitôt, fermement décidé avec son exemplaire de Valeurs Actuelles sous le bras - celui sur les féministes, .

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