quibido couvre feu
Les rues de Quibdó, la capitale du département du Chocó en Colombie, ont été désertées pendant plusieurs jours lors d'un couvre-feu décrété par le Clan del Golfo début 2016. Photos : Ramón Campos Iriarte.  
Société

L’autre Colombie, entre guerre et pandémie

Comment contenir un nouveau virus si le paludisme, la guerre et la famine n'ont pas pu l’être ?
12 juin 2020, 7:19am

L'arrivée du coronavirus nous a contraints à changer nos routines et nos habitudes de vie en société. En l'espace de deux ou trois semaines, des millions de citoyens ont dû reconsidérer, au moins temporairement, des libertés qu’ils prenaient jusque-là pour acquises.

Afin de contenir la propagation du virus, de nombreux gouvernements ont dû interrompre le fonctionnement normal des systèmes de travail, mais aussi de la libre circulation des marchandises, des services et des personnes. La « main invisible » du marché a fait le reste : les titres financiers ont chuté, les devises ont été dévalorisées et les économies de millions de familles ont été menacées. Un phénomène massif de spéculation a commencé à jouer avec les articles les plus essentiels de cette crise sanitaire : médicaments, masques, produits de nettoyage, nourriture, etc.

À partir du milieu du siècle dernier, en Colombie comme dans de nombreux pays d'Amérique latine, les classes moyennes urbaines se sont développées dans un mirage de sécurité et de stabilité qui émanait de la militarisation des villes, de l'omniprésence des systèmes de surveillance et de la faible augmentation du pouvoir d'achat individuel. Mais la pandémie, qui peut toucher toutes les couches socio-économiques, a fait perdre à ce mirage son pouvoir hypnotique. L'incertitude qui en résulte, ce picotement au creux de l'estomac, est une sensation que beaucoup de gens ne connaissaient pas. Le paradigme du progrès occidental, jusque-là ferme et irréversible, tremble sous nos pieds : personne ne sait ce qui va se passer.

« Vivre avec la boule au ventre, craindre pour sa famille et ses biens : la pandémie, comme la guerre, instille la peur dans les esprits »

Mais alors qu'une bonne partie de la Colombie urbaine vivait dans un rêve de progrès, une autre survivait dans un éternel cauchemar d'insécurité. Dans les banlieues et les campagnes, rien n'est jamais sûr : ni le toit, ni le pain, ni la liberté, ni la vie elle-même, le résultat d'un État qui n'a jamais réussi à remplir les conditions exigées par sa définition même.

Or, l'avènement du coronavirus oblige deux réalités différentes à se confronter sous une menace existentielle commune, même si, bien sûr, certaines personnes sont mieux équipées que d'autres pour y faire face. Comment un nouveau danger aussi grave que celui d'une pandémie peut-il être assimilé dans des communautés flanquées en permanence de menaces existentielles ? Comment peut-on envisager de contenir un nouveau virus si le paludisme, la guerre et la famine n'ont pas pu l’être ? Qu'est-ce qui pourrait être pire ?

« Le paludisme est toujours bien présent, donc l’arrivée soudaine de cette nouvelle maladie est très inquiétante. Et s’il n'y a pas de transports, comment allons-nous nous rendre à l'hôpital de Mutatá ou d’El Carmen del Darién ? La plupart des communautés doivent faire un trajet de deux jours pour se rendre au chef-lieu municipal », explique Argemiro Bailarín, un leader indigène Emberá du nord du Chocó. Son inquiétude face à la menace du coronavirus s'ajoute aujourd'hui à l'angoisse permanente suscitée par les exactions des groupes armés contre sa communauté. Bien que la réserve indigène d'Uradá Jiguamiandó, dont il est originaire, bénéficie de mesures de protection de la part de la Cour interaméricaine des droits de l'homme depuis 2010, la guerre maintient les indigènes dans un état de siège qui s'aggrave de jour en jour.

Les habitants d'un village de la côte Pacifique sont confinés en raison du conflit entre le gouvernement et les guérillas de l'ELN. Février 2017.

En mars dernier, dans la municipalité d'Alto Baudó, sur la côte pacifique colombienne, les paramilitaires ont commis un massacre sur sept personnes, dont certaines ont été décapitées à la machette. Parmi les victimes se trouvait une femme enceinte. En conséquence, plusieurs centaines de personnes ont été déplacées vers Pie de Pató, le chef-lieu municipal, où se trouvait déjà plus de mille personnes qui, les jours précédents, avaient également fui la violence. De son côté, le maire de la municipalité craint que le coronavirus n'aggrave sérieusement les conditions déjà précaires des personnes déplacées, dont un tiers sont des enfants.

« Pour une fois, tout un pays dans la même galère »

Selon le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, depuis l’élection du président Ivan Duque en août 2018, 36 massacres ont été recensés dans le pays, avec un bilan de 133 morts. Même en 2020, des Colombiens sont décapités et laissés nus dans les rues poussiéreuses des villages qui n'ont ni électricité ni eau potable. Cela peut arriver n'importe quand et à n’importe qui. Personne n’a décrit aussi bien l'état de guerre (par opposition à la paix entre les hommes qui émane du contrat social) que Hobbes dans le Léviathan :

De même en effet que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance qui va dans ce sens, pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu'il n'y a pas assurance du contraire.

Comprenez : il n'y aura peut-être pas de tuerie aujourd'hui, mais il n'y a aucune garantie qu'il n'y en aura pas non plus. Vivre avec la boule au ventre, craindre pour sa famille et ses biens : la pandémie, comme la guerre, instille la peur dans les esprits.

Peu de Bogotanos ont osé descendre dans la rue après que le maire de la ville a décrété une simulation de quarantaine à partir du 19 mars.

« Dans le cadre de l’état d’urgence, nous appliquerons un isolement préventif et obligatoire de tous les Colombiens à compter du 25 mars 2020 à minuit », a décrété le gouvernement. Rues désertes, boutiques fermées, pénuries, anxiété. Cette quarantaine n’est pas sans rappeler les couvre-feux de guérilla qui font souvent la une des journaux. Dans le Chocó ou le Catatumbo, comme dans tant d'autres zones de conflit en Colombie, les paysans ont vécu toute leur vie avec ce sentiment amer. Nous avons maintenant une idée de ce qu’ils ont pu ressentir.

Car cette « autre » Colombie est un pays en quarantaine perpétuelle. Près de 200 anciens combattants ayant rendu les armes ont été tués depuis la signature du traité de paix en 2016. Et une fois mises à exécution, les menaces deviennent des statistiques : sur les 304 défenseurs des droits de l'homme qui ont été assassinés en 2019 dans le monde, 106 étaient des Colombiens. Et malgré les appels constants à « se mettre à la place de l'autre », cette empathie dont on parle tant ne se concrétise jamais. Les massacres, les déplacements et les meurtres sont toujours au cœur de l’actualité.

Les routes principales de Bogota étaient vides après l'entrée en vigueur de la quarantaine nationale obligatoire décrétée par le gouvernement colombien le 25 mars dernier.

Mais tout n’est peut-être pas de mauvais augure. S'il y a une chose sur laquelle les penseurs, de Marx à Friedman, s'accordent, c'est que les crises sont des événements marquants de l'histoire. Les conséquences immédiates de l'isolement ont déjà engendré de petites manifestations de solidarité : nourriture, vêtements et produits d’hygiène sont donnés aux éternels oubliés, qui errent dans la ville sans abri et sans but.

Un des rares effets positifs de la pandémie est peut-être que les Colombiens urbains ressentent davantage la peur et l'incertitude, dorment avec un œil ouvert et s'assurent d'avoir des provisions pour plusieurs jours et que tout le pays partage, pour une fois, le même sentiment de gravité face à la situation.

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