Société

S’aimer au-delà des barreaux : dans l’intimité des « visites hors surveillances »

L’une dans une cellule, l’autre en liberté. En prison, la vie de couple est mise à rude épreuve. Comment une relation peut-elle perdurer lorsque des murs de béton vous séparent ?
Visite hors surveillance prison sexe
Illustration : Emel Aydin

En prison, les relations et l’intimité ont beaucoup d’importance. Parfois, des histoires d’amour se forment même au sein de l’établissement, parce qu’il est compliqué de faire perdurer une relation avec une personne à l'extérieur. Seules les visites donnent la possibilité aux détenu·es d’entretenir ce lien. Est-ce qu’un couple peut vraiment résister au système carcéral ? 

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Il existe ce qu’on appelle les « visites hors surveillance », ou « VHS », qui sont prévues pour donner la possibilité aux proches de se retrouver dans un moment d’intimité, sans la surveillance des gardien·nes. Pour accéder à ce type de visite, le proche doit être soit un·e partenaire légal·e soit être en mesure de prouver la sincérité de la relation. Ces visites s’organisent dans un studio aménagé au sein des murs de la prison et sont plus longues que les visites traditionnelles. À côté des visites hors surveillance, il existe la visite derrière le carreau avec une paroi qui sépare les deux personnes et la visite à table durant laquelle le contact physique est possible, mais restreint.  

Florence*, incarcérée depuis plusieurs années à la prison de Mons puis de Berkendael, et son compagnon, Daniel*, tentent de faire survivre leur relation malgré les barreaux qui les séparent, en ayant notamment recours aux VHS. Mais forcément, les contraintes du système carcéral les empêchent de vivre pleinement leur amour. Pourtant, selon la Loi de principes, aussi appelée Loi Dupont, effective depuis 2005 en Belgique, les personnes incarcérées doivent uniquement être privées de circuler librement dans la société. Leur vie affective ne devrait donc pas être impactée par l’incarcération, mais la réalité est bien loin de la théorie. Et ce, notamment à cause de la surpopulation carcérale qui entraîne une dégradation des conditions de détention. Pourtant depuis 1975, le bien-être sexuel est reconnu comme un facteur de santé par l’Organisation mondiale de la Santé. 

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Florence, depuis sa cellule, et Daniel, depuis son salon, se confient sur leur relation. Même après plusieurs années, les deux se souviennent de leur première VHS dans les moindres détails.

Florence : « En attendant l’heure, je me suis un peu pomponnée : maquillage et cheveux. J’attends avec une appréhension qui grandit à l’inverse des secondes qui s’égrènent. La porte de ma cellule s’ouvre, on me demande si je suis prête. Je réponds que oui, mais je ne le suis pas. Le gardien m’accompagne dans les méandres des couloirs inconnus. Chaque personne que tu croises me regarde avec tes yeux inquisiteurs qui hurlent :  “Tu veux baiser ?” Il y aura des remarques verbales, salaces, et surtout, non réprimandées par les gardiens. En parcourant les couloirs, je pense à l’homme pour qui mon cœur bat et mon corps bat. Je suis en manque de cette tendresse particulière qu’apporte l’acte charnel. Je suis presque arrivée, mais je ne le sais pas. On me jette des draps et un grand essuie-éponge. J’entre dans une nouvelle aile, un long couloir de portes. Les commentaires abjects arrivent en masse : “Tu suces, tu vas te faire enculer, t’es une salope. T’es comment, tu veux une grosse bite ?” Ça hurle, ça ne s’arrête pas. Je veux fuir, m’échapper. Ma cellule est devenue, en un instant, un abri. J’ai peur et mon mal-être fait rire le gardien. Il m’ouvre une porte, j’entre. Il me dit que mon mec arrive et qu’il va le chercher. Le sol est mouillé, il y a un clic-clac complètement pourri en position divan. Il y a aussi une toilette chimique et une douche qui ne fonctionne pas, les filles m’avaient prévenue. Ça sent l’odeur âcre et désagréable du sexe et de la transpiration : tout a l’air contaminé par je ne sais quelle perversion. La porte s’ouvre, mon amoureux rentre et la porte se referme accompagné d’un “Baisez bien”. Merci du conseil, mais on n'en avait pas besoin. »

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Daniel : « C’était un pur moment d’enfer, c’était un cauchemar. On a droit à un drap de fond, un drap à mettre au-dessus, pas de couverture, pas de coussin… Si, il y a un coussin. Le tout est évidemment recouvert de plastique. Il y a une radio pour couvrir le bruit des détenues qui gueulent à côté et de ce qu’on pourrait faire comme bruit. Il y a aussi des préservatifs. Une fois que le gardien ferme la porte et qu’on est tous les deux, on essaye vraiment d’oublier où on est. On doit oublier où on est, si on veut passer un moment de qualité. Alors, on se jette dans les bras l’un de l’autre, on se fait un gros câlin, interminable. »

Florence : « Nous nous sommes jeté·es dans les bras l’un de l’autre. J’ai pleuré, je tremblais. Nous sommes resté·es debout, serré·es l’un contre l’autre. J’ai l’impression que ça a duré des jours entiers, mais en réalité, ça a duré 45 minutes, on a regardé l’heure. Les cris se sont calmés, mais n’ont jamais stoppé. On a déplié le clic-clac, on y a posé les draps, on s'est déshabillé·es et on s’est blotti·es nu·es en symbiose. Le corps dans celui de l’autre, sans pénétration. La tendresse, cette sensualité particulière quand le sexe est consumé ou qu’il ne pourrait pas avoir lieu. Nous sommes resté·es sans bouger en pensant chacun·e la même chose, et sans confier ce constat toxique. Désormais, notre sexualité se résume à ça. »

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Daniel : « Les VHS, c’est d’abord de la tendresse. La sensualité et le sexe arrivent presque systématiquement, c’est inévitable. Mais pour nous, c’est avant tout l’intimité, et ce n’est pas forcément le sexe. C’est se tenir dans les bras et pouvoir s’embrasser sans arrière-pensée, sans être surveillé·es, sans se dire que ça va durer trop longtemps et qu’ils vont nous demander de nous séparer. C’est pouvoir être plus naturel dans nos comportements parce qu’on sait qu’il n’y a pas de caméra ni de gardien. En prison, dans les VHS, il n’y a pas la place pour les fantasmes et les fioritures. Rien que de la lingerie, ce n’est pas possible. La perspective de se dire qu’on va vivre ça pendant encore des années n’est pas gaie. Mais il n’y a pas de révolte possible, il n’y a pas d’autres alternatives mis à part celle de partir. »

Florence : « Nous avons fait l’amour à notre quatrième VHS. Il ne faut pas sous-estimer l’adaptabilité de l’être humain : il se fait à tout et peut faire abstraction de tout. Faire l’amour en faisant abstraction de l’ensemble de la pièce, de l’endroit, des commentaires, car nous sommes dans le couloir des cachots. Il n’y a pas de chauffage, il faut bien rester au milieu du clic-clac car il est bancal. Nous sommes tombé·es quelques fois et nous avons ri de cette absurde quatrième dimension. Nous ne faisons pas l’amour à chaque fois, même si c’est rare, parce que je n’arrive pas à me déconnecter de mes chimères. J’avoue avoir une sexualité frustrée. » 

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Daniel : « Je crois qu’il faut d’abord être profondément amoureux, il n’y a que ça qui permet de tenir le coup. Ce n’est pas une vie intime épanouissante, mais on en fait le mieux possible avec ce qu’on nous offre. Ça ne remplacera jamais le fait de m’endormir avec elle dans mes bras et de me réveiller le matin en me blottissant contre elle. C’est une sexualité totalement contrainte, c’est même une vie intime et amoureuse totalement contrainte. On nous dit qu’on a le droit de nous aimer et d’avoir une intimité tel jour de 14h30 à 18h30. Malheureusement, cela fait partie du jeu et du fonctionnement du système carcéral. Après 7 ans et demi, on finit par l’oublier. C’est comme quand on habite à côté d’une voie de chemin de fer, on entend plus les trains passer même s’ils sont là. C’est exactement la même chose. Dans le cadre des contraintes qui nous sont imposées, notre vie sexuelle est aussi épanouie qu’elle puisse l’être. On ne gagne pas contre le système carcéral. Faire un esclandre, gueuler, se prendre la tête avec les gardiens, tout ça ne servira jamais à rien. Il faut prendre ce qu’on te donne, être content de ce que tu as, et le savourer au maximum des possibilités qui te sont offertes. Est-ce que dans l’absolu c’est une vie sexuelle épanouie ? Absolument pas. Il y a des manques criants à tous niveaux, c’est douloureux, c'est pénible. J’ai pris la même peine qu’elle, et elle le dit aussi. On a un peu plus de liberté dans notre quotidien, mais psychologiquement on prend la même peine que notre proche. »

Ces témoignages sont extraits de la série de podcasts Sexualité sous surveillance, qui aborde la sexualité des femmes en prison. C’est dispo sur Spotify.

*Noms d’emprunt.

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