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Gaming

Pourquoi les candidats aux élections ne parlent jamais de jeux vidéo

C’est un peu comme discuter avec vos grands-parents du dernier « Zelda » – vous pissez dans un violon.

par Paul Douard
03 Avril 2017, 5:00am

Emmanuel Macron, coiffé d'un casque VR. Crédit photos : REA / JFE Gomet

Le 23 avril prochain, les Français pourront accomplir leur devoir de citoyen modèle en insérant un bout de papier dans une boîte métallique après avoir trié leurs ordures et gueulé contre un vélo qui roulait sur le trottoir. Si les sujets comme la sécurité, le chômage et les impôts sont au cœur des programmes des candidats – et donc des préoccupations des Français –, un autre domaine passe une nouvelle fois à la trappe, ou presque : les jeux vidéo. Si nos candidats sont quant à eux aux centres de jeux plus ou moins ridicules – comme le jeu En marche vers l'Élysée qui vous propose d'enfiler le costume d'Emmanuel Macron pendant sa campagne – l'inverse n'est pas vérifiable. En fait, seulement deux candidats sur onze évoquent réellement le sujet : Jacques Cheminade et Jean-Luc Mélenchon. Il y a évidemment plusieurs raisons à cela.

La première est qu'il y a des choses plus importantes dans la vie que les jeux vidéo, et de toute évidence des trucs plus graves à régler dans notre pays pour nos candidats. Il est légitime de préférer vouloir donner du boulot aux gens plutôt que de développer des open worlds infernaux. Mais ça, c'est si on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Selon une étude récente, le marché mondial des jeux vidéo représentait l'année dernière 91,8 milliards de dollars. Il devrait atteindre la barre des 120 milliards de dollars d'ici 2019. Le SELL (Syndicat des éditeurs des Logiciels de Loisir) estimait le marché français à 2,87 milliards d'euros fin 2015, ce qui en fait le troisième pays européen et le deuxième secteur culturel du pays. Surtout, il y aurait près de 31 millions joueurs dans l'Hexagone et déjà 23 000 salariés dans le secteur. Un marché pareil est nécessairement source d'emplois et de culture, à condition de favoriser son développement. Le laisser sur le bord de la route n'est donc pas très visionnaire. Jacques Cheminade préfère par exemple regarder les étoiles plutôt que les écrans et souhaite créer un ministère de l'Exploration et de la Recherche spatiale. Pourquoi pas

Florian Philippot à la Japan Expo. Photo via Le Monde.

Florian Philippot à la Japan Expo. Photo via son Twitter.

Mais les acteurs du marché eux-mêmes restent prudents avec ces chiffres, comme Alexandre Muttoni, co-gérant du studio français indépendant Cartel et créateur du jeu Mother Russia Bleeds, qui m'expliquait : « Alors oui, l'industrie dans son ensemble tourne à plein régime, certes, mais il y a un fossé beaucoup trop grand entre le nombre de projets qui voient le jour et le nombre de projet qui se vendent. » Pierre Tarno, membre du studio français Slocap qui est en train de boucler Absolver, reste lui aussi dubitatif : « Ce qui est sûr, c'est que le jeu vidéo est encore peu considéré en France, et que très peu de Français considèrent aujourd'hui que c'est une industrie culturelle. Le jeu vidéo est une industrie encore jeune, mal connue de beaucoup, et ça explique sans doute que les candidats ne s'expriment quasiment pas là dessus. » Et comme tout inconnu, on en a peur.

La seconde raison est donc que pour certains hommes politiques, comme Cheminade, les jeux vidéo restent quelque chose de dangereux pour notre société, un peu comme les films de François Ozon pour toute personne qui respecte le cinéma. Ce dernier, fondateur du parti politique Solidarité et progrès, ne porte pas le dossier dans son cœur. Il a déclaré dans une interview donnée fin mars à RMC qu'il demanderait, s'il est élu, « l'interdiction des jeux vidéo violents avilissant la personne humaine et où le mot le plus souvent répété est "mort" et l'image la plus représentée celle de cadavres ». L'homme politique avait même fait un lien entre les jeux vidéo dits « violents » et l'attentat terroriste de Merah en 2012. Ce genre de raccourcis n'est évidemment pas nouveau. On se souvient de cet ancien consultant de Sarkoy qui affirmait voir un lien entre Call of Duty et le djihad. Mieux encore, Nadine Morano expliquait que les jeux vidéo pousseraient à l'ultraviolence. Enfin, terminons par Valérie Pécresse qui estimait que les jeux vidéo sont aussi dangereux que la drogue ou l'alcool, sans jamais apporter la moindre preuve scientifique, car il n'y en a aucune. Bref, la politique n'a jamais aimé les jeux vidéo.

Quand je demande à Alexandre Muttoni de Cartel s'il trouve de fait le secteur marginalisé, il ne mâche pas ses mots : « Personnellement, non. Ce qui est plus grave, c'est que je pense que ce sont les politiciens qui sont marginaux. Aujourd'hui, tout le monde joue, parle de jeu vidéo, échange, interagit… Les nouveaux outils et plateformes pop de tous les côtés. Toute la société a embrassé cette industrie, il n'y a qu'eux, dans leur classe sociale et leur bulle qui ne comprennent pas l'enjeu. » Quand on sait que l'âge moyen de notre classe politique est de 62 ans, difficile d'imaginer le contraire. Même son de cloche pour Jeff Spock, Narrative Director chez le studio français Amplitude à l'origine des Endless Space et récemment racheté par SEGA : « Je crois que le jeu vidéo reste quelque part un "ghetto". La plupart des politiciens, et surtout ceux des anciennes générations, ne prennent pas le métier comme quelque chose de pérenne ni de sérieux et semblent ignorer largement son potentiel. La France a la mode, le cinéma, les beaux-arts, et beaucoup plus de filières créatives qui sont vus comme plus nobles que le jeu vidéo – et qui correspondent plus à l'image de la France que les hommes politiques veulent renvoyer. »

Jean-Luc Mélenchon découvre la réalité virtuelle lors d'une visite de l'ENJMIN d'Angoulême. Photo via Youtube.

Jean-Luc Mélenchon découvre la réalité virtuelle lors d'une visite de l'ENJMIN d'Angoulême. Photo via Youtube.

Le seul qui semble sortir de cette bulle est Jean-Luc Mélenchon, qui a déclaré sa flamme au gaming. Lors d'une interview dans la Social Room d'Europe 1 diffusée le mois dernier, il a rappelé être le seul candidat à la présidentielle à s'intéresser à ce qui nous pousse à rester enfermés le samedi après midi : « C'est pour clouer le bec à ceux qui ont du mépris pour le jeu. On croirait que jouer c'est perdre son temps. [...] Jouer avec des jeux vidéo, c'est gagner du temps parce qu'on peut s'enrichir humainement » disait-il. Difficile toutefois de faire la distinction entre un opportunisme vis-à-vis d'un électorat à contenter et un réel intérêt pour la chose. On se souvient qu'en 2014, Mélenchon avait critiqué le scénario du jeu Assassin's Creed Unity, s'attirant ainsi la foudre des gamers français. Néanmoins, il y avait bien longtemps qu'un homme politique n'avait pas fait cet effort. Il n'en fallait pas moins pour mettre en émoi les communautés de gamers, et notamment le forum 18-25 de jeuxvideo.com où un topic de plus de 3 700 pages lui est consacré. Si le coup était politique, il est parfaitement mené car cela lui permet de rassembler un électorat jeune et très actif sur les réseaux sociaux.

Mélenchon souhaiterait même créer un Centre national du jeu vidéo pour élever cet art au même rang que le cinéma. Il affirme dans son programme : « Je mettrai le paquet pour que cette filière existe en France, qu'elle se développe, que les gens n'aient pas besoin de partir. C'est un instrument magique de formation et de culture. » On ne peut que saluer l'initiative, tout en constatant qu'il est néanmoins sinistre (ou amusant) qu'un candidat d'extrême gauche soit le seul à penser au développement d'un secteur économique important, porteur d'emplois, de savoir faire national dans le monde et donc de richesses. C'est aussi le constat d'Alexandre Muttoni de Cartel : « J'ai eu la chance lors de l'IndieCade de rencontrer un mec dont une partie du boulot consiste à rencontrer le Président de temps et temps et lui faire un état des lieux de notre industrie. Son récit était aussi drôle que déprimant. Ils ont tout simplement 15 ans de retard. »

« L'élection pourrait avoir un impact immédiatement négatif dans le cas d'une victoire du FN. » – Pierre Tarno

Tout n'est pas complètement noir, bien évidemment. Il y a des choses utiles en France pour accompagner les créateurs de jeux vidéo. Le Centre national du cinéma et de l'imagerie soutient des dizaines de projets tous les ans, à travers le Fonds d'Aide au Jeu Vidéo (FAJV) et le Crédit d'Impôt Jeu Vidéo (CIJV). Il y a également des structures d'accompagnement au niveau régional, comme l'incubateur Paris&Co. « Bien sûr, il existe aussi des aides européennes, mais pour que la société soit éligible à une subvention, elle doit déjà avoir sorti un jeu », rigole Pierre Tarno. Pour Alexandre Muttoni, c'est à l'État de se bouger : « Comme dans beaucoup de secteurs, on a des écoles de qualités qui forment de vrais talents, et c'est du domaine de la politique de miser sur ces talents pour que le jeu vidéo français ait le rayonnement qu'il mérite. »

Miser sur ces talents, c'est surtout développer le crowdfunding – qui a effectivement fait ses preuves – mais aussi l'aspect administratif qui plombe beaucoup de jeunes créateurs, comme dans de nombreux autres secteurs. L'issue de l'élection a donc son importance pour la jeune garde indépendante du jeu vidéo français : « L'élection pourrait avoir un impact immédiatement négatif dans le cas d'une victoire du FN et d'une sortie de la zone Euro, ce qui serait vraiment terrible. On a aussi des étrangers dans l'équipe qui sont très talentueux, si des quotas migratoires étaient mis en place, ça pourrait être catastrophique pour nous » termine Pierre Tarno.

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