À la rencontre d'un apiculteur syrien qui a fui l'État islamique

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À la rencontre d'un apiculteur syrien qui a fui l'État islamique

"Quand je suis avec les abeilles. J'oublie la guerre."
Alle fotos af Nikolai Linares

Toutes les photos sont de Nikolai Linares

Il y a 3 ans, Aref Haboo était en Syrie et s'occupait de 45 ruches dans un petit village près de la frontière turque. Aujourd'hui, il est toujours apiculteur et continue de faire du miel, mais il a quitté son pays d'origine ravagé par la guerre et s'est réfugié au Danemark. Il gère dorénavant des abeilles sur le toit de la mairie de Copenhague et au milieu des bourgeons des jardins de Tivoli.

Son périple jusqu'au royaume scandinave aura duré deux mois. En 2013, il laisse sa famille sur place, traverse le désert, dort dans le froid d'entrepôts abandonnés et passe 35 heures dans le container d'un camion qui file à travers l'Italie. En sa possession, un passeport et des photos de ses abeilles.

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« Sur l'une d'elle, j'embrasse une ruche », raconte Aref, 42 ans, le cheveu grisonnant et les yeux d'un marron sombre. « Sur une autre, mon visage est gonflé à cause des piqures d'abeilles. »

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Au Danemark, Aref s'est vu accorder le droit d'asile et a commencé un stage chez Bybi, un programme social qui utilise les abeilles pour explorer la biodiversité de Copenhague. Bybi vend aussi un excellent miel et intègre des personnes défavorisées dans le processus de production. Le fondateur, Oliver Maxwell, croit en la notion de société où tous ses membres joueraient un rôle, comme dans une colonie d'abeilles.

« Là, les abeilles dorment », explique Aref. Cela faisait un bail qu'il n'avait pas eu la chance de poser les yeux sur ses protégées dans la petite usine de Bybi située à Amager, la banlieue sud de Copenhague. Si vous ouvrez une ruche en plein hiver, vous risquez d'exposer les abeilles au froid. Un choc thermique qui peut s'avérer fatal. Même si Aref est un apiculteur avec de l'expérience, il a appris plein de choses sur son métier au Danemark. Notamment travailler avec des abeilles au cycle de vie et au comportement différents de celles qu'il avait connues en Syrie. « Les abeilles danoises sont douces alors que les syriennes sont beaucoup plus agressives », souligne-t-il. Un mauvais mouvement et elles piquent. Punition immédiate pour l'apiculteur négligent.

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« En Syrie, je ne comptais plus les piqûres. Je m'étais habitué, même si c'est assez spectaculaire quand vous avez été attaqué par 10 abeilles en même temps. » Sur son téléphone portable, Aref montre une photo des ruches syriennes et explique comment chacune contribue aux couleurs et aux saveurs uniques du miel. « Un des plus beaux aspects de la production c'est qu'on ne peut pas déterminer le goût ou l'apparence du produit final. Ce sont les abeilles qui le font. »

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Aref sort plusieurs bocaux produits par Bybi. Même si la substance sucrée et collante vient de la même ville, sa saveur varie. Les abeilles butinent les fleurs présentes le long des voix ferrées, dans les jardins privés, les parcs ou les balcons. Vous pouvez même faire la différence entre les quartiers au goût et savoir si le miel a été récolté au printemps, en hiver ou en automne.

Les abeilles de Kongens Nytorv, une place centrale très fréquentée, produisent un miel très léger aux accents floraux alors que les ruches installées près du centre de conférence Bella donnent un produit plus sucré et plus foncé, probablement parce que le pollen récupéré vient des fleurs sauvages des parcs avoisinants.

L'abeille a une conscience instinctive de son rôle dans le monde. Elle se tue à la tâche pour le bien de la communauté et elle communique avec le reste de la colonie en dansant. Les abeilles peuvent voler jusqu'à 12 kilomètres dans leur recherche de fleurs à butiner, mais ce sont des êtres super rationnels qui ne font que très rarement des trajets superflus. En moyenne, une abeille ne fait qu'un kilomètre pour trouver du pollen. « Dans la nature, elle a un rôle crucial de pollinisateur », assure Aref. « L'abeille produit du miel, un aliment qui sert à pas mal de choses, et elle apparaît aussi dans le Coran. » En Syrie, c'est un professeur qui a aiguillé Aref vers le monde merveilleux des abeilles. Il adorait étudier la myriade de couleurs formées par le miel et le manger avec des olives ou du yaourt frais. Il en faisait cadeau à sa famille, aux invités et aux amis de son village. Malgré les qualités nutritionnelles de la substance dorée, Aref indiquait toujours sur les bocaux les risques pour le cœur que pouvait représenter une surconsommation de son produit.

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Supporting photo_Bybi_ Aref

Au moment de quitter la Syrie, Aref laisse derrière lui un pays transformé. Son village a été abandonné par une grande partie des habitants. Il n'y a plus d'eau, de chauffage ou d'électricité. Se déplacer dans la région revient à risquer sa vie à cause des incursions répétées de l'Etat Islamique. « Les gens brûlaient leurs meubles en hiver pour se tenir chaud. C'était insupportable. Il était devenu impossible de se sentir humain », dit Aref en se remémorant les derniers jours passés sur le sol syrien avant de partir vers l'Europe et de trouver un lieu sûr pour sa famille et ses trois enfants.

Aref a confié sa ferme et ses ruches à un ami resté en Syrie. Il n'a plus de nouvelles de lui depuis 6 mois. Il espère – et c'est tout ce qu'il peut faire – que tout n'a pas été détruit et que les abeilles retournent régulièrement dans leurs ruches, le ventre plein de pollen. Mais son village a peut-être connu le même destin que ceux tombés entre les mains de l'Etat Islamique et qui ont été systématiquement démolis.

La perspective de rentrer au pays anime encore Aref mais il a du mal à entretenir cette flamme alors que la guerre fait toujours rage. « Ma famille et moi sommes de plus en plus attachés au Danemark », dit-il. « Peut-être que mes enfants considérerons que c'est un pays auquel ils appartiennent vraiment ». C'est en partie pour ça qu'Aref apprend le danois. Il comprend déjà pas mal de trucs mais ne connaît que quelques mots.

S'il aime beaucoup le miel local, celui plus dense de Syrie lui manque parfois. Il essaie du coup d'en importer quelques bocaux. Une fois que le ciel danois sera dégagé et que la météo sera plus clémente, Aref pourra voir les abeilles voler. Travailler dans l'usine – fondre et modeler des cadres en nid d'abeille – a quelque chose de réconfortant mais il préfère voir ses copines en pleine activité. « Quand les gens ont le cafard et qu'ils sont de mauvaise humeur, ils prennent des congés et vont à la plage », dit Aref. « Quand je vois les abeilles voler et butiner, je me sens mieux. Quand je suis avec elles, j'oublie la guerre et le pays détruit que j'ai quitté. » La production de miel lui rappelle sa propre identité. Et quand il en mange, les souvenirs de la nation pacifique qu'était la Syrie refont surface.

« Le miel danois est différent du miel syrien, mais quand je goûte celui qu'on fait à Bybi, cela me transporte jusqu'en Syrie. Là où j'ai laissé mes abeilles. »