Le Numéro De Ceux Qui Sortent Quand Vient La Nuit

Devenir un détenu modèle en sept leçons

Ou comment j'ai appris à aimer la prison, à force d'y aller.

par Clancy Martin
09 Janvier 2017, 6:15am

Illustrations de Deshi Deng

Cet article est extrait du numéro de Ceux qui sortent quand vient la nuit

Je ne savais pas pourquoi j'avais été arrêté, et personne ne voulait me le dire, mais c'est dans l'ascenseur qui me conduisait à la cellule 5C que l'angoisse est vraiment montée. Je portais mes sandales en caoutchouc orange et bleues et mon matelas sous le bras. Il était à peu près 10 heures du matin. On m'avait arrêté chez moi à l'aube.

« Qu'est-ce que t'as fait ? » m'a demandé le garde. Il m'a regardé avec un mélange de scepticisme et de respect prudent. C'était un cinquantenaire un peu grassouillet, assez bel homme, avec des cheveux bruns et gris soigneusement peignés.

« Je suis pas sûr », j'ai répondu. « Mais je crois que c'est peut-être lié à mon ancienne bijouterie. »

Un agent de police avait essayé de me joindre depuis Arlington au Texas, où je possédais quelques bijouteries avec mes deux frères. L'un des magasins avait fait faillite et une pièce restée en cours d'expédition – en l'occurrence une bague de fiançailles bien criarde en diamant – appartenait à un avocat d'Arlington. Je ne le savais pas encore, mais l'avocat en rogne avait convaincu l'un de ses amis policiers et le District Attorney de me poursuivre pour vol et d'émettre un mandat d'arrêt contre moi. Mais à ce moment, dans l'ascenseur, je ne savais qu'une chose : un flic d'Arlington m'avait laissé des messages où il me demandait de le rappeler, ce que je n'avais pas fait – espérant, comme c'était souvent mon cas à l'époque, que la situation s'évanouisse d'elle-même. C'est sans doute ce qui avait conduit à ce que deux hommes affirmant « chercher une fuite de gaz » poussent ma petite amie 1 à l'intérieur de l'appartement, se précipitent dans la chambre à coucher, me tirent hors du lit, me jettent au sol et me menottent, pendant que je demandais si je pouvais s'il vous plaît mettre mes lunettes et qu'elle exigeait de voir leur badge de police.

« Quel que soit ce que t'as fait, ça doit être moche. Je t'emmène en 5C. Tu ne tiendras pas une nuit en 5C. »

C'est ce qu'il m'a dit le regard baissé, en fixant son bloc-notes. Puis il a levé les yeux et s'est fendu d'un de ces étranges sourires réprimés, de ceux que font les gens quand ils vous annoncent une très mauvaise nouvelle qui ne changera rien à leur vie. Je ne dirais pas que c'était un sourire merdeux, parce que je voyais bien qu'il était sincèrement inquiet pour moi. Il ne s'amusait pas de ma situation. Mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Je connais ça, j'ai fait ce sourire des tas de fois.

« Alors ne m'emmenez pas en 5C. Emmenez-moi ailleurs. S'il vous plaît. »

C'était seulement la troisième fois que j'étais incarcéré – on m'avait arrêté à Austin (à 22 ans) et à Dallas (à 29) – mais je savais déjà qu'il était inutile de discuter avec un garde. « Un prisonnier [...] découvre l'impossibilité de son évasion, aussi bien lorsqu'il considère l'obstination du geôlier, que lorsqu'il considère les murs et les barrières dont il est entouré », a écrit David Hume en 1748, « et, dans toutes les tentatives qu'il fait pour se rendre libre, aime mieux agir sur la pierre et le fer des uns que sur l'inflexible nature de l'autre. » C'était évident : je m'en sortirais mieux en creusant un tunnel sous le commissariat qu'en essayant de convaincre ce garde de me changer de cellule.

« C'est pas moi qui fais les règles, mon pote », il a dit. « Je ne fais que suivre les ordres. Mais je vais voir ce que je peux faire. »

C'était un brave type : lors de mon troisième jour en 5C, il est arrivé dans notre cellule avec son bloc-notes et m'a dit qu'il avait reçu l'autorisation de me déplacer dans une cellule du troisième étage.

« Tu seras mieux là-bas », il a dit. « C'est pour… un autre genre de délinquants. »

Je me suis allongé sur la couchette et j'ai compté les minuscules cafards qui s'éparpillaient sur les murs. C'était la cellule la plus infecte dans laquelle je mettrais jamais les pieds. 

Mais entre-temps je m'étais déjà fait des amis en 5C, j'étais sous la protection d'un homme qu'on appelait « l'Anguille », nous avions de bonnes fenêtres avec une vue – en grimpant aux barreaux, je pouvais voir ma petite amie dans la rue quand elle venait me rendre visite – je ne voulais pas partir.

« Tu me dis que tu veux rester en 5C ? Je pourrai pas faire ça deux fois, mais là je peux te donner un lit dans une nouvelle cellule. »

Il a froncé les sourcils avec gentillesse, comme contraint. Il a regardé derrière moi pour voir si l'on épiait notre conversation.

« Je suis désolé », j'ai dit. « C'est gentil. Mais ça me dérange pas de dormir par terre. Je crois que je suis mieux ici. »

« D'accord », il a dit avant de frapper à la fenêtre du garde pour sortir de la cellule. « Je suis pas responsable de ce qui se passera. »

Avant que je ne rentre dans les détails intéressants de mon expérience en 5C, ainsi que de mes quatre incarcérations après celle-ci en Caroline du Nord, il faut que je raconte mes premières expériences, quand j'ai commencé le lent apprentissage de l'étiquette du prisonnier.

La détention provisoire, c'est là où vous ne voulez pas être. J'ai discuté avec beaucoup de prisonniers, anciens ou actuels, et ils sont invariablement d'accord : la détention provisoire (à l'exception de certaines expériences très traumatisantes), c'est pire que la prison 2. En général, en prison vous pouvez sortir de votre cellule ; pas en détention provisoire. En prison vous pouvez faire du sport, vous avez du temps en extérieur – même si c'est pour travailler. En détention provisoire, bien sûr, ce n'est pas le cas. En prison vous pouvez de temps à autre trouver un peu d'intimité ; en détention provisoire vous vivez et respirez dans la puanteur des autres. Vous ne pouvez prétendre à un semblant d'intimité qu'en étant placé en isolement, ce qui est un cauchemar, ou en prenant votre douche, ce que, si vous êtes une crevette de 70 kg comme moi, vous faites en loucedé à l'aube pendant que tout le monde dort.

En prison, on connaît la date de sa libération, en admettant qu'on soit libéré un jour (j'ai rencontré des gens en 5C qui ne sortiront jamais). La détention provisoire, c'est différent. La plupart des gens espèrent ne pas rester longtemps, mais ce qui est atroce, c'est qu'ils ne savent pas quand ni même s'ils vont sortir. Cet espoir de libération est constamment déçu – à chaque fois qu'on appelle un nom, ce n'est pas le vôtre, mais ça aurait pu.

***


Austin, Texas, 1990. Je rentrais chez moi depuis la Sixième Rue, ivre, titubant sur le trottoir en remontant la côte. Une voiture de police s'est arrêtée. On a baissé la vitre.

« Mon gars, tu veux qu'on te ramène chez toi ? »

Il n'y a qu'à Austin, j'ai pensé, que les flics peuvent s'arrêter pour te proposer de te ramener chez toi. J'en avais encore pour plus de trois kilomètres, et je me suis engouffré à - l'arrière, reconnaissant.

Ils ont filé directement au 500 West Tenth Street, les bureaux du shérif de Travis County. Quatre minutes à peine. J'ai hurlé et exigé le respect de mes droits pendant la longue file d'enregistrement – c'était l'une de leurs rondes mensuelles, lorsqu'ils écument la ville et arrêtent tout ce qui a l'air ivre, dans l'espoir d'attraper des personnes recherchées dans le lot – j'ai hurlé et exigé le respect de mes droits quand ils nous ont déplacés dans nos cellules, j'ai hurlé quand ils m'ont mis dans une cellule borgne de trois mètres sur un mètre cinquante, j'ai hurlé quand ils m'ont menotté les poings et les pieds, et puis j'ai hurlé quand ils m'ont jeté au sol depuis le banc de béton et m'ont attaché les bras et les jambes dans le dos avant de me menotter à la grille d'évacuation pisseuse. Ils ne m'ont pas laissé téléphoner, ne m'ont pas expliqué ce qu'on me reprochait, ils ne voulaient rien me dire. J'ai continué à gueuler. J'avais 23 ans, j'étais bourré et je ne comprenais rien à la situation. Puis deux flics sont entrés sans leur badge et m'ont dit que si je ne la fermais pas, je pourrais continuer de gueuler à l'hôpital.

L'un d'entre eux m'a écrasé la main et l'autre m'a donné plusieurs coups de pied dans le ventre. Un autre policier est arrivé et a menacé de me bâillonner. Tout du long, j'ai continué à proférer des menaces dérisoires, et quand j'en ai eu fait le tour, j'ai déclamé La Terre vaine, que j'avais appris par cœur, quelques poèmes plus courts et de longs passages de Macbeth. Finalement il y a eu un changement d'équipe, et avant que les nouveaux n'arrivent, ils m'ont détaché de la grille et m'ont hissé sur le banc. « Il y en a qui voudraient bien dormir, tu sais », ils m'ont dit, et j'ai réalisé que je n'avais pas considéré les choses sous cet angle.

Quand ils nous ont alignés le matin pour passer devant le juge, menottés les uns aux autres, je suis arrivé en traînant les fers que j'avais aux pieds. Les gardes se plaignaient de moi, et l'un d'entre eux a mentionné mon nom.

« C'est toi Clancy Martin ? » m'a demandé le type auquel j'étais menotté. Il faisait à peu près deux fois ma taille.

« Oui », j'ai dit, inquiet à l'idée qu'il fasse partie de ceux que j'avais empêchés de dormir.

« Bien joué », il a dit en levant le pouce.

Puis nous avons tous recommencé à nous ignorer les uns les autres – une compétence essentielle – et environ une heure plus tard le juge ordonnait ma libération. Ils m'ont laissé passer mon coup de fil puis m'ont installé dans une cellule avec un autre type, qui m'a expliqué avec un plaisir non dissimulé que « si tu les as saoulés, ils déplacent ton dossier en bas de la pile à chaque fois qu'il remonte ». Il ne sortait pas ce jour-là, et quant à moi on ne m'a pas libéré avant la fin de l'après-midi. Je me suis allongé sur la couchette et j'ai compté les minuscules cafards qui s'éparpillaient sur les murs. C'était la cellule la plus infecte dans laquelle je mettrais jamais les pieds. C'était aussi la seule fois que je serais physiquement attaqué par un policier ou un garde pendant ma détention, ce qui, bien sûr, aurait facilement pu être évité. J'avais appris la première règle de l'étiquette du prisonnier : ne jamais se disputer avec les flics ou les gardiens. On n'a aucune carte en main.

***


Six années se sont passées avant l'arrestation suivante. Ma petite amie et moi nous étions violemment disputés. Je vivais dans un loft à Dallas et je suis descendu sur Elm Street pour me venger en me saoulant la gueule. (Oui, on peut discerner une tendance chez moi : quatre de mes sept incarcérations sont la conséquence directe de mes beuveries. Je suis un ancien alcoolique 3.) Je me rappelle essayer d'entrer dans un bar, me faire jeter, puis trouver un porche où dormir. Je me souviens qu'un policier m'a demandé où j'habitais, avant d'expliquer que je « pouvais rentrer dormir chez moi, si j'étais capable de me lever ». Je me souviens qu'il m'a aidé à monter à l'arrière de sa voiture de patrouille, puis je me souviens de la cellule de dégrisement. Elle faisait la moitié d'un gymnase ; nous devions bien être 50 là-dedans, et les hommes restaient près des murs, avec un grand vide au milieu que personne ne traversait. Nous étions en groupes : les Hispaniques, les Noirs, les Blancs. La plupart d'entre eux dormaient les pieds tournés vers le no man's land. J'ai pris un matelas bleu dans la pile et suis allé m'allonger à côté d'un vieil homme hispanique qui était à la frontière entre les Hispaniques et les Blancs.

« Tu devrais aller ailleurs », il m'a dit.

« J'ai peur de personne ici », j'ai répondu, ce qui était vrai, parce que j'étais encore bien pété. Pour le lui prouver, je me suis avancé au milieu de la pièce et me suis mis à boxer dans le vide. J'avais en tête une nouvelle de Charles Bukowski, où il fait ça et où ça lui sauve la mise.

Plusieurs types ont gueulé en espagnol, puis quelques autres en anglais. « Tu veux te battre ? Tu veux te battre ? Tu veux boxer ? »

« Allonge-toi ! » m'a dit le vieil homme. J'ai regardé les gars qui se levaient et j'ai suivi son conseil.

Un type plus jeune que moi, plus petit, nerveux, tatoué, en débardeur et bleu de travail taché de peinture, s'est approché de mon matelas et s'est tenu au-dessus de moi.

« Hé, la Castagne », il a dit, « hé, le Boxeur, tu veux te battre ? » Il a ri. J'ai roulé sur mon matelas et l'ai ignoré, et le vieil homme à côté de moi lui a dit quelque chose. Il a marché jusqu'au centre de la pièce et a fait une petite démonstration en m'imitant, tout en lançant des interjections en espagnol. Les gens rigolaient. Ça a duré quelques minutes.

« Qu'est-ce qu'il dit ? » j'ai demandé au vieil homme.

« Vaux mieux pas que tu saches », il a dit.

***


La troisième fois qu'on m'a incarcéré, c'était dans la fameuse cellule 5C, mais passons pour le moment. La quatrième fois j'étais à l'aéroport international de Dallas/Forth Worth. J'avais emmené ma famille – ma femme enceinte, ma mère, ma belle-mère et mes deux filles – en Italie pendant un mois, et on revenait à Kansas City, où j'étais désormais professeur à l'université du Missouri.

« Vous êtes Clancy Martin ? » m'a demandé le douanier.

« Euh, oui », j'ai dit. Le bonhomme était déjà sur ses gardes parce que ma mère s'était fait voler son passeport à Pise par un pickpocket, et la paperasse de l'ambassade n'était pas très claire.

À travers la clôture métallique, j'ai vu approcher les phares de la petite Volkswagen de ma mère qui arrivait pour me sauver. 

C'était l'été 2006 : cinq ans n'étaient pas passés depuis le 11-septembre, je ne suis pas citoyen américain (je suis canadien), et les douanes n'étaient pas aussi conciliantes qu'elles le sont aujourd'hui.

« Je vais devoir vous demander de vous mettre sur le côté », il a dit. Il a fait signe à un autre douanier. Ils ont échangé quelques mots que je n'ai pas pu entendre, et le deuxième officier m'a pris par le bras et escorté – ma famille nous observait dans le silence et la confusion – dans une petite pièce où nous étions une vingtaine à être assis sur des chaises en plastique. Au bout de la pièce, deux agents passaient en revue une pile de passeports et nous appelaient l'un après l'autre. Après une heure environ, ça a été mon tour.

« M. Martin. Vous avez déjà été arrêté ? »

J'ai commencé à raconter mes histoires.

« Je vais vous demander de suivre mon collègue. »

Un autre agent m'a fait passer une deuxième porte qu'il a verrouillée derrière moi, puis m'a conduit le long d'un couloir jusqu'à une pièce à l'allure très ordinaire, à peu près de la taille d'un salon, où se trouvaient une table pliante, avec deux chaises d'un côté et une chaise de l'autre. Des stores aux fenêtres. Ça devait avoir été construit à la va-vite, j'ai pensé, pour qu'ils mettent des stores à l'intérieur d'une salle d'interrogatoire avec des cordons qui pendent – pratique pour se pendre, ou pendre quelqu'un d'autre. J'ai relevé les stores : je voulais qu'ils sachent que je n'avais rien à cacher. Puis j'ai pensé que ça pourrait avoir l'air suspect, et les ai baissés de nouveau. L'un d'entre eux s'est coincé et s'est mis à pendouiller de travers.

Deux ou trois heures se sont passées. Quelqu'un est venu, m'a offert une bouteille d'eau puis est reparti. Finalement un agent de police est arrivé. Elle s'est assurée que j'étais bien Clancy Martin.

« Vous êtes en état d'arrestation », elle a dit.

« D'arrestation ? Pour quoi ? »

« Pour avoir signé des chèques sans provision. »

« J'ai jamais signé de chèques sans provision. »

« C'est pas ce qu'on m'a dit. »

Elle m'a menotté et m'a fait traverser tout l'aéroport jusqu'à l'endroit où sa voiture était garée. Je me souviendrai toujours des regards craintifs, intimidés et haineux que les gens m'ont jetés pendant que je traversais l'aéroport avec les menottes : normalement, quand vous êtes menotté en public, on vous regarde avec pitié ou mépris.

L'agent m'a fait monter à l'arrière de son véhicule de patrouille, et nous avons parcouru les quelques minutes de champs cramés de soleil qui nous séparaient du centre de détention de l'aéroport, qui ressemblait un peu à un centre commercial en déveine ou à une bibliothèque de ville nouvelle particulièrement quelconque. Elle s'est garée et est entrée.

J'étais toujours assis sur le banc de plastique, les mains menottées dans le dos. J'ai fait passer mes menottes à l'avant. J'ai attendu. La voiture était à l'arrêt, et les fenêtres fermées. Il commençait à faire chaud. Il était à peu près trois heures de l'après-midi et en quelques minutes, j'avais respiré tout l'air il fut un temps conditionné de la voiture. Bientôt il a fait plus de trente degrés là-dedans. Je ne voyais personne à des kilomètres à la ronde. J'ai essayé de crier. Inutile. Je ne pouvais pas m'allonger sur le dos – il y avait une arête en plastique entre les deux sièges – mais j'ai fait de mon mieux pour prendre appui et ai commencé à donner des coups de pieds dans les fenêtres. Je commençais à paniquer. L'air chaud se refermait autour de moi. J'ai cogné plus fort. J'ai essayé de faire passer mes deux talons à travers cette satanée fenêtre : aucun succès. J'ai crié encore. Puis je me suis effondré là, le souffle court. J'ai réalisé : Voilà, on y est. Je vais mourir à l'arrière de cette voiture de police.

Puis elle est ressortie. J'ai arrêté de crier. Elle a ouvert la portière de mon côté.

« Il faisait un peu chaud là-dedans », j'ai dit en sortant. Je dégoulinais de sueur.

« Ha », elle a dit. « Je croyais avoir laissé tourner le moteur. »

Je pouvais voir trois cellules à l'intérieur et à cause de mon passage en isolement à Austin, j'ai demandé si je pouvais avoir une cellule avec des barreaux.

« Ça m'aide de voir en dehors de la cellule », j'ai dit.

« On se fout de ton confort », m'a répondu l'un des policiers. « T'iras dans la cellule où on te mettra. Et t'y resteras jusqu'à ce qu'ils puissent t'envoyer à Austin. »

« M'envoyer à Austin ? »

« Travis County. C'est là que tu as fait les chèques en blanc. Si tu es réellement claustrophobe, on peut te mettre dans la grande cellule », m'a dit l'agent qui m'avait arrêté. Je voyais qu'elle culpabilisait de m'avoir laissé dans la voiture. « Tu es claustrophobe ? »

Je ne sais pas pourquoi j'ai hésité à mentir. « Heu, je n'ai pas été diagnostiqué. Mais les espaces réduits me font flipper. »

Après quelques débats, ils m'ont mis dans la grande cellule avec les barreaux. Les cellules avec des barreaux ont souvent un téléphone. J'ai passé mon coup de fil. Mais il était tard, ma femme et mes enfants n'avaient pas pris le vol pour Kansas City, étaient restés avec de la famille à Fort Worth et ils essayaient maintenant de trouver un prêteur sur gages. Par chance, j'ai pu écouter l'échange entre les policiers sur ma situation. Quand l'équipe a changé – Dieu merci pour le changement d'équipe, j'ai pensé – les policiers ont dû expliquer aux nouveaux arrivants quelle était la situation de chaque prisonnier.

« Des chèques en blanc ? C'est une infraction, on ne peut pas le garder pour ça. »

« Je sais pas. Ils l'ont envoyé depuis l'aéroport. Ils l'ont chopé à son arrivée. »

« Ils veulent l'envoyer à Travis County. On est censés le garder ici jusqu'à ce que le bus arrive de Dallas. »

« On ne transfère pas les gens pour des chèques en blanc. On ne les arrête pas pour ça non plus. Hé, Clancy Martin ! T'as fait autre chose qu'un chèque en blanc ? Il y a eu un problème à l'aéroport ? T'habites où ? »

« Non ! Enfin, je savais même pas… J'habite à Kansas City. »

« On peut pas garder ce gusse. Il faut le libérer. Hé, Martin. Il y a quelqu'un qui peut venir te chercher ? »

« Ouais ! Ma femme ! Elle peut être là vite, elle est à côté ! »

« OK, alors on appelle ta femme, et toi tu peux attendre dans la cellule jusqu'à ce qu'elle arrive. À moins que tu préfères attendre dehors. »

« Je vais attendre dehors. »

Ils m'ont libéré, et je me suis assis devant le commissariat sur l'herbe sèche dans la chaude nuit étoilée. À travers la clôture métallique, j'ai vu approcher les phares de la petite Volkswagen de ma mère qui arrivait pour me sauver.

***


Les cinquième et sixième fois que j'ai été incarcéré étaient au Kansas, ce qui est un endroit bien plus plaisant pour se faire arrêter que le Texas.

La numéro cinq était malgré tout l'expérience la plus angoissante, parce que le seul souvenir qu'il me restait, c'était mon barman préféré chez Mike's on Troost à Kansas City me versant un scotch de la taille d'un petit thé glacé, mais sans la glace.

Quand je me suis réveillé, j'ai compris où j'étais en entendant les bruits autour de moi. Donc je n'ai pas ouvert les yeux. Je sentais déjà la gueule de bois qui arrivait, et j'ai vaguement compris ce qui avait dû se passer, mais je me suis creusé la tête sans me souvenir de rien. Juste ce verre et ce bar bondé d'amis. Je savais que ma femme serait très, très fâchée – je n'étais plus censé boire. J'ai ouvert les yeux. J'étais allongé sur la couchette du dessous de lits superposés. J'ai regardé autour de moi : la cellule s'ouvrait sur une vaste zone commune et la porte était ouverte. Je suis sorti. Deux étages de cellules encadraient l'espace du milieu, qui comportait des tables de pique-nique fixées au sol et faisait environ la taille d'un terrain de basket. Il devait y avoir une bonne vingtaine de cellules et quelque 30 prisonniers. Un garde était assis à un bureau et il y avait quelques téléphones au mur près de lui. Le bureau était surélevé sur une estrade à un mètre du sol, donc quand vous essayiez de parler au garde, votre menton atteignait à peu près le plateau de la table.

Je me suis approché. Je me souviens très bien de lui, à cause de ce qui s'est passé ensuite. Il avait les yeux bleus, la quarantaine, des cheveux bruns ramenés derrière les oreilles et son visage semblait mou et stratifié, comme une pile de crêpes. Il avait des lèvres épaisses qui tiraient sur le violet. C'était un homme assez laid, mais je pensais tout de même qu'il pourrait m'aider.

« Je m'appelle Clancy Martin », j'ai dit.

« Mmh mmh. »

« Est-ce que vous pourriez me dire pourquoi je suis là ? »

« T'as dit que c'était quoi ton nom ? T'es arrivé quand ? C'est pas un bureau d'information ici. »

Nous avons répété tout cela plusieurs fois. Puis il a fini par me trouver dans son ordinateur.

« Ça dit conduite en état d'ivresse. »

« Ça dit quelque chose d'autre ? Il y a eu un accident ? J'ai blessé quelqu'un ? »

« C'était grave. C'est ce que ça dit », il a dit. « Ça ne dit rien d'autre mais je peux voir que c'est grave. »

« Comment vous savez ça ? Qu'est-ce que ça dit ? »

« Je peux rien te dire de plus. Tu pourras demander à ton avocat. »

J'ai essayé de me souvenir de la voiture, ou de gens que j'aurais renversés. J'ai essayé de me retenir de pleurer. C'est une chose étonnante : normalement, dans ce genre de situation, on ne se met à pleurer que quand on parle à une personne qu'on aime au téléphone. L'inquiétude dans leur voix nous rend triste, et les larmes montent. J'ai vu des hommes pleurer en détention sans qu'on se moque d'eux. Mais je vous recommande d'appliquer ce qu'on nous enseigne dans les films et de ravaler vos larmes. C'est ce que j'ai toujours fait, à quelques exceptions près, quand le téléphone était dans un coin et que je pouvais cacher mon visage.

Une autre chose à savoir : il faut mémoriser les numéros importants. À une époque, on ne nous laissait pas appeler sur des portables et heureusement, ma femme a toujours insisté pour avoir un fixe. Aujourd'hui c'est différent, et tant que le portable que vous appelez accepte les appels en PCV – cela coûte environ 1 $ par minute de recevoir un appel de prison, plus 4 $ ou 5 $ de surtaxe – vous pouvez appeler n'importe quel téléphone. Mais ça vous fera une belle jambe si vous ne connaissez que le nom de vos contacts et pas leur numéro. En plus vous êtes généralement dans l'urgence, parce que vous n'avez pas un accès illimité au téléphone.

Je me suis souvenu du numéro, et ma femme a décroché.

« Qu'est-ce qui se passe ? Tu es où ? Tu es en garde à vue ? »

« Il faut que tu découvres ce qui s'est passé. Je ne sais même pas si j'ai blessé quelqu'un. Appelle le commissariat de Kansas City. Et si j'avais tué quelqu'un ? » J'ai commencé à pleurer. Je me suis ressaisi avant qu'on ne me remarque.

En réalité, le flic au bureau m'avait menti. Dans le cabinet de mon avocat à Lawrence, quelques jours plus tard, j'ai appris que j'étais rentré dans une voiture mais que je ne l'avais même pas cabossée – c'était dans les embouteillages sur l'autoroute. Ensuite j'ai bifurqué sur le bord de la route, crevant les deux pneus droits au passage, avant d'essayer de prendre la fuite. Quand la voiture s'est traînée jusqu'à un stop, j'en ai sauté et suis parti en courant.

« Presque tout a été filmé », a dit mon avocat. Il avait mon âge environ, barbu, bel homme, athlétique. Il avait des gosses du même âge que mes filles. Ma femme était étudiante en droit à Lawrence, donc on avait plein de choses à se raconter. « J'ai la vidéo. Vous voulez la regarder ? C'est assez drôle en vrai. Cela pourra vous aider à prendre les choses plus légèrement. »

« Non merci. »

« Je peux comprendre », il a dit.

C'est le même avocat qui m'a représenté quand, un an plus tard environ, j'ai fini ivre après une conférence que je donnais dans une université du Nord du Missouri et me suis perdu en rentrant chez moi. Cette fois je me suis réveillé dans la voiture de police et les ai suppliés de ne pas m'emmener au poste. Quand ils m'ont trouvé, j'étais à 130 kilomètres au sud de chez moi, près d'Emporia dans le Kansas.

Découvrir l'histoire derrière chaque meurtre en 5C est devenu mon projet. C'était délicat parce que tout le monde n'a pas envie de confesser son crime.

« T'as failli y passer, mon pote. T'étais garé au bord de l'autoroute dans une tempête de neige. On est obligés de t'arrêter. »

« Mais je ne conduisais pas. J'étais seulement fatigué. »

« T'es encore ivre. Comment t'as fait pour arriver là si tu ne conduisais pas ? »

***

La dernière fois qu'on m'a arrêté, c'était il y a cinq ans. Les enfants étaient en retard à l'école et la plus petite refusait de s'asseoir dans son siège, alors j'ai dit à sa grande sœur qui était devant de la prendre avec elle. (Oui, je sais, j'étais un très mauvais parent. Ça m'avait déjà pris 20 minutes de lui enfiler ses chaussures.) J'étais tellement en retard que j'ai grillé un stop au coin de la rue et des lumières bleu et rouge ont commencé à clignoter derrière moi. C'était une grosse camionnette de police banalisée. Pourquoi ils ont arrêté quelqu'un pour avoir grillé un stop, je ne le saurai jamais. Je suis un aimant à flics.

Le gros policier était désespéré par la situation chaotique dans la voiture. Trois enfants de 17, 7 et 5 ans, dont aucun n'était assis correctement. Je ne me rappelle pas, mais moi-même, je n'avais probablement pas encore mis ma ceinture de sécurité.

« M. Martin, je vais vous demander de sortir du véhicule. »

« J'essaie d'emmener mes enfants à l'école. Je vais la mettre dans son siège. Je suis désolé. J'étais pressé. »

« Je suis désolé monsieur. Ne pas mettre une enfant dans son siège et la laisser à l'avant comme ça, c'est très dangereux. C'est une infraction sérieuse. Les filles, mettez toujours votre ceinture de sécurité, d'accord ? M. Martin, s'il vous plaît, sortez de la voiture. »

J'ai compris qu'ils allaient m'arrêter. J'ai refoulé cette idée jusqu'au moment où je me suis retrouvé à l'arrière de la camionnette. Ma fille de 17 ans est repartie à la maison à pied avec la benjamine dans les bras. Celle de sept ans la suivait. Dieu merci nous n'étions qu'à un pâté de maisons de chez nous.

Cette fois-là, la dernière fois, j'ai passé la majeure partie de l'après-midi menotté à un banc dans le couloir très fréquenté de l'énorme centre de détention de Kansas City. Puis j'ai été brièvement enfermé dans une cellule avec trois ou quatre autres types, d'où j'ai appelé ma femme – « je n'en peux plus », elle a dit, « c'est la dernière fois que je viens te sortir de là » – puis dans une cellule en béton avec deux types d'une vingtaine d'années, dont l'un se comportait de façon délirante. Il se mettait debout sur le banc puis se rasseyait, fermait les yeux et secouait la tête, sautait partout avec les mains sur les oreilles, il nous en a fait voir à tous les deux. Il nous criait dessus et j'ai dit à l'autre gars dans la cellule : « Mauvais médocs, j'imagine. » Finalement, pendant une de ses crises de je-te-crie-en-plein-visage, l'autre type lui en a collé une dans le nez. Il est tombé puis s'est assis dans un coin, tenant son nez ensanglanté. « T'as vu quelque chose, toi ? » m'a demandé l'assaillant. « Non », j'ai répondu. On est restés là plusieurs heures, puis j'ai payé ma caution et je suis sorti. Cette fois j'ai donné mon alliance en arrivant (ils prennent vos bijoux et votre portefeuille quand ils vous arrêtent, et c'est bon signe s'ils ne prennent pas vos vêtements), et la bague avait disparu quand je suis sorti, ce qui ne présageait rien de bon pour la suite.

***

Presque à chaque fois que j'ai été arrêté, les poursuites ont été abandonnées, le plus souvent sans recours à un avocat. Ce qui nous ramène en 5C, où quatre avocats étaient impliqués : les deux qui m'avaient fait arrêter, mon avocat incompétent de Wilmington, qui m'a dit que j'allais sans doute passer au moins un mois en prison, « sans parler de ce qui vous arrivera dans les commissariats de petits bleds en chemin vers le Texas » ; et mon amie et ancienne cliente à la bijouterie, Irene, une avocate d'Arlington qui a appelé le chef de la police locale et lui a dit qu'elle le traînerait en justice s'ils ne me relâchaient pas tout de suite en abandonnant les charges et avec des excuses en prime, ce qu'ils ont fait… une fois que j'ai eu passé une semaine en 5C.

Lorsque j'ai passé la porte de la cellule, elle semblait vide, à l'exception d'un type qui était assis sur une sorte de courroie attachée aux barreaux à presque deux mètres de hauteur. Il y avait une haute fenêtre derrière les barreaux de la 5C, mais c'était seulement pour la lumière. Les détenus grimpaient donc aux barreaux et fabriquaient un siège avec une couverture pour regarder dehors, et c'est ce que ce type était en train de faire.

Il m'a fixé depuis son perchoir. Je lui ai rendu son regard.

« Laisse-moi deviner », il a dit. « Fraude informatique. »

J'ai vite appris que la 5C était la cellule de Wilmington où l'on mettait les meurtriers avant de les envoyer en prison, ou pendant leur transfert. Je n'ai jamais compris la logique derrière le fait de garder tous les meurtriers dans la même cellule, ni pourquoi ils s'étaient dit que le petit blanc devait rejoindre la bande des meurtriers.

Découvrir l'histoire derrière chaque meurtre en 5C est devenu mon projet. C'était délicat parce que tout le monde n'a pas envie de confesser son crime en cellule. Mais j'ai tout de même réussi à obtenir la plupart d'entre elles. T avait tiré sur sa femme pendant une dispute. « Je ne voulais pas la tuer. Je voulais juste la calmer. Elle était en train de m'attaquer. C'était de la légitime défense. La plupart des gens ne meurent pas après une balle. » Un autre type dont j'ai oublié le nom avait battu à mort sa petite amie et ses deux enfants avec un aspirateur. Il s'en vantait. Malheureusement pour moi, mon matelas est devenu une sorte de point de rassemblement pour les derniers échelons de l'échelle sociale en 5C, particulièrement pour jouer aux cartes. Tous ces types puants et crasseux s'asseyaient, transpiraient, et pétaient sur mon matelas à longueur de journée, et c'était là que je devais dormir le soir venu. Sans parler de l'humiliation implicite. Mais en 5C, j'étais un type facile à vivre, et j'avais besoin d'amis. J'étais le seul Blanc là-dedans.

Celui qui me fascinait le plus, c'était Miroir. On l'appelait Miroir parce qu'il passait un temps fou à se brosser méticuleusement les dents et à inspecter le résultat dans le miroir en acier. Le premier jour je suis resté tout seul et Miroir m'a laissé tranquille. Il m'observait. Le deuxième jour j'ai trouvé le courage de m'asseoir à une table de pique-nique au déjeuner – j'ai mangé très vite et ai cédé la place – puis j'ai fait quelques parties d'échecs avec différents types. Après le dîner du deuxième jour, Miroir est venu vers moi. Je savais qu'il préparait quelque chose, parce que trois ou quatre de ses hommes étaient avec lui. J'étais à la table de pique-nique, sur le point de déplacer une pièce.

« Qu'est-ce que tu fous là mec, putain ? » il m'a demandé. « Lève-toi ! Lève-toi quand je te parle ! » Les blagues et les insultes ont continué à fuser. Ça criait, ça accusait. Tout s'est passé très vite. Il m'a acculé aux barreaux de la cellule. J'ai réalisé que je n'avais pas beaucoup d'options. Alors j'ai choisi la seule qui me semblait avoir un espoir de réussite : je lui ai donné un coup de torse. Il a fait de même. J'ai recommencé. Je ne me souviens pas de ce qu'on se disait. Je me rappelle avoir pensé que je n'avais jamais fait ça avant, que cet homme faisait bien vingt kilos de plus que moi, était beaucoup, beaucoup plus fort, et n'avait pas peur. J'étais mort de trouille et j'essayais désespérément de faire en sorte que personne ne le remarque.

Puis ça s'est arrêté. « Je ne vais pas perdre mon temps avec toi », il a dit, avant de repartir avec sa bande de l'autre côté de la cellule : le coin VIP, où se trouvaient le téléphone, la douche et la fenêtre par laquelle on nous donnait les repas. Je suis retourné à mon matelas. Deux-trois personnes m'ont tapoté le dos. Le jour suivant, alors que je jouais aux échecs avant le déjeuner, Miroir s'est assis, a dégagé le type avec lequel je jouais et a réorganisé les pièces.

« J'imagine que tu prends les blancs », il a dit en riant. Après que je l'ai battu plusieurs fois d'affilée – ça vaut la peine de rejoindre le club d'échecs de bonne heure – il a dit, tout haut et assez fort : « Merde, on va t'appeler le Maître d'échecs. » Ce même jour, la moitié des gars se sont présentés à moi, et je n'ai plus eu peur en 5C. 


1 Ce n'est pas la femme qui deviendrait la mère des enfants de Clancy Martin [NdA].

Tout cette analyse se réfère au système carcéral américain, où les prisons dédiées à la détention provisoire (jails ) ne sont pas les mêmes et ne dépendent pas des mêmes autorités que celles où sont incarcérés les prisonniers déjà condamnés (prison ) [NdT].

3 Parce que la plupart de ces affaires sont des délits liés à la consommation d'alcool, qui pour certains sont arrivés des années voire des décennies plus tôt, certains détails et conversations sont basés sur des souvenirs troubles et n'ont pas pu être vérifiés auprès d'une source indépendante. Les noms et signes distinctifs de certains personnages ont été changés [NdA].