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Des raëliens inconnus. Photo via l'utilisateur Flickr Totoffff

Entre clonage et Michel Houellebecq, à la rencontre des raëliens de France

Robin Cannone

Robin Cannone

Des adeptes de Raël, membres d'un mouvement défini comme sectaire par une commission parlementaire en 1995, nous ont parlé des Elohim, ces extraterrestres qui auraient créé l’humanité en laboratoire.

Des raëliens inconnus. Photo via l'utilisateur Flickr Totoffff

« Nous sommes les enfants des Elohim. Ils nous ont faits à leur image, voire un peu mieux, pour que nous puissions les dépasser. »

Cela fait environ une heure que j'écoute, abasourdi, un homme d'une cinquantaine d'années m'expliquer que la théorie de l'évolution n'est pas tout à fait vraie. D'apparence plutôt « banale », il porte le symbole raëlien autour du cou – une fusion entre un svastika et une étoile de David, censée symboliser l'infini – et justifie ses propos en citant Roswell ou des témoignages d'observations d'ovnis en Belgique datant des années 1990. Devant moi, un mec déguisé en renard discute avec un pote dont la barbe rasée de moitié le fait ressembler à un croisement entre Double-Face et Raspoutine. Ils profitent de l'interruption du conférencier pour name-dropper des documentaires ésotériques – aux penchants conspirationnistes.

Je suis dans un bar parisien du neuvième arrondissement, où le mouvement raëlien tient l'une des nombreuses conférences qu'il organise un peu partout dans le monde dans le but de répandre le message de son prophète Raël, message pouvant être résumé en une phrase : « Ils ont créé l'humanité en laboratoire. » Ils, ce sont les Elohim, des extraterrestres à notre image, en avance d'environ 25 000 ans au niveau scientifique.

Pour remettre les choses dans leur contexte, les raëliens se voient comme les membres d'une religion qui prône des idées d'inspiration soixante-huitarde telles que le Paradisme – une idéologie politique promettant le paradis sur Terre – et la méditation sensuelle. Ce sont également de fervents défenseurs du clonage – « dans le cadre strict des lois nationales et internationales en vigueur », nous a précisé un représentant du mouvement. La doctrine raëlienne est largement expliquée dans des livres écrits par son prophète, un ancien chanteur et journaliste sportif du nom de Claude Vorilhon, rebaptisé Raël (« Le Messager ») après une prétendue rencontre du troisième type.

Vorilhon raconte s'être retrouvé nez à nez avec des extraterrestres, les Elohim, un matin de décembre 1973 lors d'une randonnée dans le cratère du puy de Lassolas, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand. Ceux-ci auraient invité Vorilhon dans leur soucoupe volante afin de lui révéler la « vérité ultime » et de lui transmettre un message de paix destiné à être répandu sur Terre. Les Elohim auraient confié à Vorilhon qu'ils étaient à l'origine de la création des êtres humains et de toutes les autres espèces présentes sur Terre grâce à leur maîtrise scientifique. En outre, Raël prétend avoir reçu la mission de créer une ambassade sur Terre afin d'accueillir les Elohim lors de leur retour imminent sur la planète bleue.

Depuis, les Elohim auraient invité Raël à plusieurs reprises sur leur planète. Ce dernier affirme y avoir fait la rencontre d'autres prophètes envoyés par les Elohim par le passé pour tenter de transmettre le même message, incompris et distordu par l'humanité : Jésus, Bouddha, Mahomet ou Moïse. D'ailleurs, affirment les raëliens, dans la Bible, Dieu n'est qu'une vulgaire traduction d'Elohim – le pluriel d'Eloha.

Gagnant en popularité grâce aux apparitions télévisées de Vorilhon, le mouvement a attiré plusieurs dizaines de milliers de fidèles, jusqu'à ce qu'il devienne une source de préoccupation et soit classé comme secte en 1995 par la Commission parlementaire sur les sectes en France. Parmi les griefs invoqués : troubles à l'ordre public, discours antisocial et coût financier déraisonnable pour ses adhérents… Les raëliens ont également fait parler d'eux en 2002 en annonçant la naissance du premier bébé cloné, sans jamais apporter de preuve formelle.

Aujourd'hui, le mouvement est très souvent décrié dans les médias, au grand dam des raëliens auxquels j'ai pu parler dans le cadre de cet article. Michel Onfray avait notamment qualifié le mouvement de « tribu de demeurés » et son prophète de « crétin sidéral » dans un communiqué sur son site. Dans son bouquin La possibilité d'une île, Michel Houellebecq, qui qualifie quant à lui Raël de « type sympa, convivial », s'inspire du raëlisme pour dépeindre une société où les gens vivent éternellement en transférant leur conscience dans des clones d'eux-mêmes. Cela lui a valu d'être nommé prêtre honoraire du mouvement, comme l'ont été Dieudonné, Madonna ou Bill Gates, sans qu'aucun d'entre eux n'y appartienne pour autant.

Loin de vouloir publier un énième article sur la (non-)scientificité des croyances raëliennes ou sur les dérives de certains membres du groupe*, j'ai choisi de m'intéresser à ceux qui ont été convaincus par le message du prophète autoproclamé, afin de comprendre ce qui pousse quelqu'un à adhérer à un mouvement classé comme secte. Ainsi, lorsque j'ai vu qu'une conférence était organisée près de chez moi par des adeptes de Raël, je me suis dit que c'était une occasion rêvée. Après la séance de questions, j'ai expliqué ma démarche et demandé au conférencier s'il voyait un inconvénient à ce que je questionne les raëliens présents. Méfiant vis-à-vis des journalistes et habitué aux moqueries des médias, ce dernier a préféré me mettre en contact avec l'attaché de presse du mouvement, qui m'a aiguillé vers des raëliens « habilités à parler aux médias ».

PRINCESS LOONA, 52 ANS, NATUROPATHE ET PORTE-PAROLE DU MOUVEMENT AU NIVEAU EUROPÉEN

VICE : Étiez-vous croyante avant de rejoindre le mouvement raëlien ?
Princess Loona : Je suis issue d'une famille communiste dans laquelle la croyance était plutôt mal vue. Personnellement, je me suis posé beaucoup de questions étant très jeune, car je n'arrivais pas à croire qu'il y avait un Dieu qui puisse être partout. Je ne croyais pas non plus à l'évolution, qui ne m'a jamais semblé logique. Avant de connaître le mouvement, j'avais plus ou moins en tête l'hypothèse que nous avions été créés par des humains d'une autre planète et que cela se répétait à l'infini. Quand j'ai découvert les ouvrages de Raël, ils m'ont paru très logiques.

Avez-vous attendu avant de dire à vos proches que vous étiez devenue raëlienne ?
J'ai d'abord attendu, car je trouvais que j'étais jeune. Pendant trois ans, j'ai fait une sorte de safari spirituel. J'ai plongé dans plein de philosophies différentes pour pouvoir comparer et ne pas me jeter à corps perdu dans quelque chose qui a priori me convenait. À chaque fois, ça allait jusqu'à un certain point, mais je trouvais toujours quelque chose qui me déplaisait. Au bout de trois ans, je me suis dit que j'avais fait le tour et que la philosophie raëlienne me convenait. J'ai écrit à Raël en 1983 et il m'a répondu et m'a invitée à le rencontrer pendant un stage en Bretagne.

Pouvez-vous m'en dire plus sur Raël et votre rencontre ?
J'ai un peu honte aujourd'hui. En gros, je lui ai écrit pour lui dire que j'avais adoré son bouquin et que je voulais voir qui était l'homme derrière. Je l'ai rencontré dans un stage au Bois-de-la-Roche en Bretagne. Je lui ai dit que je n'arrivais pas à savoir s'il était un charlatan ou non et que je trouvais que ce qu'il avait écrit était osé et génial à la fois. C'est quelqu'un de très simple, avec un sens de l'humour énorme, qui parle directement au cœur des gens. C'est un guide, mais il ne souhaite pas être suivi. Il préfère suivre les gens.

Qu'est-ce qui vous a convaincue que ce n'était pas un charlatan ?
Le doute fait partie du cerveau qui nous a été donné. En lisant les enseignements de Raël, je cherchais aussi la faille. Je la cherche encore aujourd'hui. J'ai envie de dire aux gens de cultiver cette curiosité en lisant le plus possible et de ne pas tout gober. Au lieu d'écouter ce qu'on dit de lui, écoutez ce qu'il dit lui.

Dans son bouquin La possibilité d'une île, Michel Houellebecq décrit un monde inspiré par le raëlisme. Qu'en avez-vous pensé ?
J'ai rencontré Michel Houellebecq avant l'écriture du livre, quand il est venu sur les séminaires que nous organisons une fois par an. Nous avons beaucoup échangé. C'est un gars d'une sensibilité extrême, et brillant. Il est un peu torturé mais j'ai eu grand plaisir à échanger avec lui. Son livre révèle une vision que je respecte, mais reste une fiction. Il y a beaucoup de souffrance et de noirceur. Disons simplement que moi qui suis un peu fleur bleue, je préfère être à ma place qu'à la sienne.

Depuis que vous assumez le fait d'être raëlienne, remarquez-vous de l'animosité de la part des gens à qui vous l'avouez ?
Ça l'est de moins en moins, mais ça a été chaud. Je comprends que les gens aient pu être inquiets quand j'étais jeune. J'ai eu de tout : des gens violents, d'autres qui ont refusé de me parler et d'autres qui ont été intrigués. J'ai perdu mon boulot pas mal de fois, je me suis pris un coup de poing dans le métro et on m'a également exclue d'une troupe de théâtre. Disons que ce n'est pas pour les privilèges que je suis devenue raëlienne [Rires].

Pouvez-vous nous dire une chose sur vous ?
J'adore le rap. C'est pour ça que j'ai choisi le nom de Princess Loona.

Quel artiste vous inspire ?
J'ai adoré MC Solaar, que j'ai eu le plaisir de rencontrer également. C'est de la vraie poésie et c'est touchant.

Vous connaissez PNL ?
C'est la programmation neurolinguistique, non ?

Aussi, oui.

DAVID, 47 ANS, PEINTRE, RESPONSABLE DU MOUVEMENT EN AMÉRIQUE DU SUD

VICE : Pouvez-vous me parler des circonstances qui vous ont mené à découvrir le mouvement raëlien ?
J'avais 15 ans et j'étais collégien à Angers. Sur la porte d'un hôtel, j'ai vu une affiche très simple et sobre sur laquelle on voyait un ovni et une planète qui ressemblait à la Terre. Il était écrit « Avenir : les extraterrestres, créateurs de l'humanité en laboratoire. » C'était un jeudi soir, je me souviens. En rentrant chez moi, j'en ai parlé à ma mère et nous sommes allés voir la conférence.

Vous avez suivi une éducation religieuse ?
Non. Je suis né à la fin des années 1960, et il y avait un état d'esprit particulier. On commençait à songer aux extraterrestres. Déjà, en 1930, mon grand-père qui est originaire d'Espagne disait que Jésus avait été emmené sur une soucoupe volante. Donc, ces idées, ce n'est pas Raël qui les a « importées ».

Vous remettez en cause la théorie de l'évolution ?
On ne dit pas que cette théorie, c'est n'importe quoi. Disons plutôt qu'elle était nécessaire. Un impératif existentiel pèse sur cette théorie, dans le sens où si elle est réfutée, nous n'avons plus d'explication quant à notre génome et notre origine.

La construction de l'ambassade pour les extraterrestres et leur retour sur Terre, c'est pour quand ?
Nous espérons faire cela dans un délai assez proche, d'ici 2035 peut-être. C'est notre date limite pour le retour des Elohim. Dans 18 ans tu pourras me dire que rien ne s'est passé et j'en tirerai les conclusions.

Si jamais il ne se passe rien d'ici le 1er janvier 2036, que faites-vous ?
Il faut voir le contexte. Ça ne changera pas grand-chose pour moi. Raël nous a dit que nous ne décidons pas pour les Elohim. Nous les invitons, mais s'ils jugent que les conditions pour leur venue ne sont pas réunies, nous n'y pouvons rien. Il y a trois conditions pour qu'ils reviennent : que tous les êtres humains aient connaissance du Message ; qu'une ambassade soit construite ; que les conditions de paix règnent sur Terre.

Je vois. Merci, David. Rendez-vous en 2036, alors.

MARC, 58 ANS, TRAVAUX PUBLICS, RESPONSABLE DU MOUVEMENT EN FRANCE

VICE : Dans quelles circonstances avez-vous découvert le mouvement ?
Marc : Ça s'est fait complètement par hasard. Je n'étais pas du tout intéressé par les extraterrestres. Mon cousin, qui est devenu l'un des guides, a fait la connaissance de Raël par l'intermédiaire de son frère. Ensuite, il m'a parlé du mouvement.

Après cela, j'ai lu les livres de Raël, qui ne m'ont pas intéressé plus que cela. Puis je l'ai rencontré, et c'est là que ça m'a intéressé beaucoup plus. J'ai tout de suite accroché à sa personnalité – on jouait tous les deux de la guitare. En relisant ses bouquins, je me suis dit que c'était un gars super-intéressant. C'est lorsqu'il a sorti son troisième livre sur la méditation sensuelle que j'ai appris qu'on pouvait changer les choses par soi-même et que ce qu'il disait était vrai.

Y a-t-il des raëliens parmi vos proches ?
J'ai une fille de 22 ans. Je ne lui ai jamais vraiment parlé des messages. Je lui ai dit que j'étais raëlien et que si ça l'intéressait, il y avait des bouquins dans la bibliothèque. Elle m'a posé quelques questions et nous avons eu des conversations, notamment sur les extraterrestres, mais c'est tout. Je ne l'oblige à rien. Je pense que c'est important que chacun fasse une démarche personnelle. C'est ce que j'ai souhaité pour ma fille en tout cas.

Avez-vous déjà ressenti de l'animosité de la part de certaines personnes lorsque vous dites que vous êtes raëlien ?
C'est sûr qu'on dérange. Mes parents n'ont jamais beaucoup apprécié. Surtout mon père. Je lui ai dit : « Écoute papa, si tu ne veux plus jamais me revoir, continue à m'emmerder et c'est ce qui se passera. » Ça l'a tout de suite calmé et il a compris que j'étais heureux dans ma philosophie.

Que pensez-vous des allégations faisant état de rapports sexuels avec des mineurs au sein du mouvement, voire de pédophilie ?
À ma connaissance, il n'y a jamais eu de rapports sexuels avec des mineurs dans le mouvement. Les trois seules personnes qui ont été condamnées l'ont été à cause d'une loi qui n'avait jamais été utilisée auparavant [Marc fait référence à cette affaire, qui n'est pas la seule dans laquelle des raëliens ont été impliqués, ndlr]. L'Église raëlienne ne préconise pas la pédophilie, qui est une maladie. En tant que guide national, le message que je donne à mes équipes est de dénoncer tout comportement de ce genre.

D'accord. Merci, Marc.

GYOM, 45 ANS, ARTISTE CHORÉGRAPHE ET GUIDE RAËLIEN

VICE : Comment avez-vous découvert le mouvement et depuis combien de temps êtes-vous membre ?
Gyom : Je suis un raëlien actif depuis 1992. Un ami avait laissé un livre dans mon sac en me disant que ça pourrait m'intéresser. J'étais adolescent à l'époque. Je trouvais l'idée d'un Dieu ayant créé la Terre irrationnelle. La théorie de l'évolution ne me paraissait pas compatible avec ce que je voyais autour de moi. Le livre en question précisait qu'en fait, des êtres humains avaient créé les êtres humains, ce qui me paraissait plus cohérent.

Avez-vous déjà eu des problèmes à cause de votre appartenance au mouvement raëlien ?
Oui, bien sûr. En tout cas en France, oui. Dès qu'on sort du cadre, ce qui est le cas des raëliens, ce n'est pas toujours évident. Nous sommes atypiques. Ces problèmes m'ont appris à grandir.

Lorsque le mouvement a été classé comme secte en 1995, quelle a été votre réaction ?
C'est quelque chose de typique en France. On me disait que j'étais dangereux. Alors je me suis posé la question en me demandant ce que j'avais fait de mal. Secte vient du latin secare et signifie « coupé de ». Je n'étais pas coupé de la société. Ma compagne n'était pas raëlienne, je voyais mes amis, je travaillais. Bref, je vivais en société. Je n'ai agressé personne. Je me considère comme quelqu'un d'honnête.

Ça vous arrive de douter parfois et de vous dire que tout ça pourrait n'être qu'une énorme connerie ?
C'est possible. Celui qui ne doute pas ne réfléchit pas. Depuis que je suis raëlien, je doute encore plus de tout. Le symbole qu'on porte représente l'infini, ce qui suppose qu'on doit être prêt à accepter tous les possibles. Ce que j'ai fait. Mais en même temps, je n'ai pas peur de me tromper. Si c'est le cas, et alors ?

Si vous appreniez qu'il s'agissait effectivement d'une connerie, que feriez-vous ?
Ce qui compte, c'est l'épanouissement. Si Raël avait inventé tout ça, eh bien j'accepterai quand même de le suivre parce qu'il est super-fort et pourra m'apprendre plein de choses.

Je vois. Merci, Gyom.

*L'attaché de presse du mouvement raëlien en France tient à préciser qu'il s'agit d'affaires privées, et que le mouvement raëlien et son leader n'ont jamais été mis en examen.

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