Ceux qui voulaient faire la révolution comme en 2012
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Ceux qui voulaient faire la révolution comme en 2012

Si la grève de 2012 a soulevé des passions et ravivé le Québec, la lune de miel révolutionnaire a été de courte durée. Le printemps 2015 n’a jamais atteint l’ampleur de celle qui l'a précédé.
15.2.17

La tension était à son comble, le 8 avril 2015, dans les couloirs du pavillon DeSève, à l'UQAM. Des dizaines d'étudiants en pleine levée de cours toisaient les agents de sécurité qui les entouraient. Les protagonistes ont commencé à se chahuter; le ton est monté. Au travers de la mêlée se sont invités des policiers du SPVM, appelés en renforts. Vingt-deux  étudiants ont été arrêtés et enfermés, menottes aux poignets, dans une salle de classe. À la suite de négociations qui ont achoppé avec le rectorat, la journée s'est conclue avec le saccage du pavillon DeSève par une poignée de militants barricadés dans l'université. Les policiers en ont fracassé les fenêtres pour y forcer leur entrée.

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Les nombreuses scènes de violence du printemps 2015 ont laissé un goût amer dans la bouche de bien des étudiants. Même si la grève de 2012 a soulevé des passions et ravivé le Québec en extirpant ses citoyens d'une pesante apathie, la lune de miel révolutionnaire a été de courte durée. Avec un appui moins marqué au sein de la population et des groupes étudiants eux-mêmes, la répression policière et un épuisement des militants, les mouvements étudiants sont-ils condamnés à disparaître  graduellement? De quoi sera fait leur avenir?

Alors que l'on marque le 5 e anniversaire de la grève de 2012 et que l'on souffle les deuxièmes bougies du mouvement de 2015, l'heure est au bilan.

Le printemps 2015 n'a pas atteint l'ampleur de la plus importante grève étudiante de l'histoire du Québec: 2012, ou le printemps érable. La session d'hiver 2012 rime avec des mois de mobilisation et un sommet de 316 000 étudiants impliqués. En 2015, le mouvement a réuni un peu plus de 65 000 grévistes estudiantins à son point fort, rapporte le Journal de Montréal. La grève s'est étendue entre quelques jours et deux semaines pour environ 40 000 étudiants – quoique la mobilisation se soit poursuivie pour un nombre plus restreint d'étudiants, notamment pour protester contre les 9 expulsions exigées par la direction uqamienne.

Une manifestation lors de la grève étudiante de 2012. Photo : Brian Lapuz/Flickr

Faut-il comparer les deux mouvements? « Le problème avec 2012, c'est que c'est une exception. Il ne faut pas définir la capacité d'un mouvement à influencer en le ramenant à la mobilisation de 2012 », prévient le permanent de l'Association des étudiantes et étudiants de la Faculté des sciences de l'éducation (ADEESE) et ancien représentant au conseil d'administration de l'UQAM, René Delvaux.

Ces deux grèves demeurent distinctes dans leur contexte et leur essence. La première a culminé alors que le gouvernement Charest, au pouvoir depuis 9 ans, était marqué par l'usure et les accusations de corruption. Dans la seconde, le mouvement étudiant s'en prenait à un nouveau chef libéral, qui demeurait en tête des sondages malgré des mesures d'austérité budgétaires impopulaires.

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Bien installé devant une tasse de café chaud, René Delvaux ajoute que le printemps érable était en grande partie réactif, c'est-à-dire que la mobilisation s'est faite en opposition à une décision précise, dans ce cas-ci à la hausse des frais de scolarité. Les militants étudiants étaient alors sur la défensive. Le printemps 2015 était plutôt en mode offensif; il cherchait à combattre des orientations gouvernementales sur les questions des hydrocarbures et des compressions des dépenses de l'État.

Depuis son bureau placardé de unes de journaux arborant des images de manifestants tout de noir vêtus, le professeur spécialisé en science politique à l'UQAM, Francis Dupuis-Déri, note que plusieurs facteurs font fluctuer l'implication auprès de ces mouvements de grève. « Les étudiants se mobilisent plus facilement quand les enjeux les touchent directement, comme lorsqu'ils atteignent leurs biens matériels avec la hausse des frais de scolarité », analyse-t-il.

Par ailleurs, la mobilisation étudiante n'était pas seulement moindre en 2015, elle reposait sur une structure organisationnelle totalement différente. Si en 2012 des associations étudiantes comme la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), et la désormais défunte Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) coordonnaient les efforts de grève, trois ans plus tard, les étudiants se sont organisés plus librement.

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Le mouvement n'était en effet pas lié par les associations étudiantes et se mobilisait par des comités, que le titulaire de la chaire de recherche en sociologie des conflits sociaux à l'UQAM, Marcos Ancelovici, décrit comme « des groupes d'affinités qui, par définition, ne représentent qu'eux-mêmes ». Les militants du printemps 2015 ont d'ailleurs fait le choix de ne pas avoir de porte-parole officiel. Conséquemment, ceux qui parlaient au nom du printemps 2015 ne disaient pas forcément la même chose. « Ça a pu créer une certaine confusion, concède René Delvaux. C'est tout de même audacieux comme tentative. »

Il est vrai qu'un flou entourait la grève de 2015, poursuit-il, mais il ne se situait non pas au niveau du message des militants, mais dans les objectifs poursuivis par la mobilisation. « Les revendications étaient claires, mais elles n'étaient pas chiffrées. On ne demandait pas de pourcentage précis de réinvestissement dans les services sociaux, illustre-t-il. Il n'y avait pas de volonté de faire des compromis. Les étudiants exprimaient un ras-le-bol général. »

Les étudiants mobilisés étaient bien conscients de la portée restreinte de leurs actions revendicatrices, d'après Marcos Ancelovici. « Je ne pense pas que les gens croyaient que Couillard dirait : "C'est bon c'est bon, arrêtez, on licencie Coiteux et on stoppe les coupes." À moins qu'ils étaient naïfs, ce qui me surprendrait, je ne pense pas que beaucoup de gens dans les comités pensaient sérieusement arrêter l'austérité avec deux mois de grève à l'UQAM, que le libéralisme allait s'arrêter», relativise le professeur. Selon lui, la majorité des militants espérait plutôt influencer le débat public et créer certaines alliances, avec les Autochtones sur les questions des hydrocarbures, par exemple. «En gros, reconfigurer les forces sociales était l'objectif principal », résume-t-il.

Des printemps brutaux

La cible était différente, mais une constante demeure: les deux grèves se sont effectuées sous fond de forte répression policière. « De tous les groupes militants, les étudiants sont de loin les plus réprimés », affirme Francis Dupuis-Déri. Le professeur explique que si les techniques employées par les policiers sont les mêmes depuis 15 ans, ce n'est qu'à partir de 2012 qu'elles ont été connues du grand public. « Soudainement, ce sont les filles, les neveux de citoyens de la classe moyenne qui étaient visés. La grève de 2012 a mis en lumière ces stratégies, qui se sont également diffusées pour la première fois dans des villes comme Gatineau ou Québec », raconte-t-il.

Manifestation à Victoriaville en mai 2012. Photo : Simon Villeneuve/Wikimedia

La répression policière a été beaucoup plus violente trois ans plus tard, selon Marcos Ancelovici. « Dès les premières manifestations, la police a utilisé des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes. Clairement, cela a eu un impact sur la dynamique de la grève », soutient-il. Si les forces de l'ordre ont usé de tactiques plus agressives, le ton des administrations d'université s'est lui aussi durci. « Quand le ministre de l'Éducation François Blais invite publiquement les recteurs à suspendre deux ou trois étudiants par jour, cela incite clairement les directions à faire preuve de beaucoup moins de tolérance envers les occupations», dénonce Francis Dupuis-Déri, ses yeux bleus accusateurs transperçant ses lunettes rondes.

Cette brutalité n'a pas été que policière. Le dénigrement du mouvement étudiant prend racine dans l'image qu'en ont projetée les grands médias. «Partout, on voyait les étudiants représentés dans des caricatures les montrant comme des enfants gâtés, se rappelle Francis Dupuis-Déri. Même les policiers les ridiculisaient et adoptaient un ton paternaliste lors des manifestations. » Le professeur souligne du même souffle qu'en 2012, aucune équipe éditoriale de grand quotidien ne s'est prononcée contre la hausse des frais de scolarité.

Malgré tout, l'influence du mouvement étudiant a historiquement été positive, selon Antoine Genest-Grégoire, qui a brièvement succédé à Martine Desjardins à la tête de la FEUQ en 2013. « La majorité de nos acquis en éducation supérieure, comme des frais de scolarité plus bas que dans le reste du pays, sont dus aux luttes étudiantes », précise-t-il. Marcos Ancelovici croit de son côté que la société pâtirait grandement de l'absence d'une mobilisation estudiantine. « Les mouvements étudiants sont des incubateurs d'idées, d'organisation politique, de pratiques revendicatives et ça garde totalement sa pertinence », martèle-t-il.

Le cycle de la révolution

Les cicatrices de 2015 guériront-elles assez rapidement pour voir une résurrection du mouvement dans un avenir rapproché? « En 1995, j'ai dit qu'il y aurait un autre référendum d'ici deux ans et que le Québec serait souverain. Je n'ai pas fait d'autre prédiction depuis » laisse tomber Francis Dupuis-Déri, sourire en coin. Des confrontations comme celles survenues en 2015 risquent toutefois de décourager les militants pour les années à venir, selon René Delvaux. « Une telle violence laisse des stigmates profonds. Ce sera long avant de renouer avec un véritable enthousiasme, se désole-t-il. Nous sommes dans le creux d'une vague. Les gens sont épuisés. »

De là à dire que le mouvement étudiant risque de disparaître, il y a un pas que le professeur Marcos Ancelovici n'est pas prêt à franchir. « Ce n'est pas réaliste. Aucune lutte n'est gagnée une fois pour toutes. Les droits sociaux doivent être constamment défendus. Ce n'est jamais fini. »