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Manu mis à nu

L’excellent documentaire « Sous Le Donjon De Manu Le Malin » nous entraîne au cœur de l’univers du chevalier noir de la techno française.

Sous le donjon de Manu le Malin n'est pas le film ténébreux et bruyant que son titre et son sujet peuvent laisser imaginer. Plutôt que d'aller dans le sens des clichés, le réalisateur Mario Raulin – cofondateur du très dynamique collectif Sourdoreille – s'est attaché avec une belle exigence de regard à mettre en lumière celui qui incarne depuis 25 ans le versant le plus sombre et radical de la scène techno française.

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Bien sûr, la musique – d'une puissance intraitable – joue un rôle aussi crucial dans le film que dans la vie de Manu le Malin. On le voit ainsi notamment en train de mixer, dégageant une aura impressionnante, lors de la soirée Spring spéciale organisée le 4 mai 2016 au château de Kériolet (bastion emblématique du festival Astropolis, situé près de Concarneau), autour de laquelle tout le film s'articule. Issues des archives personnelles de Damien Raclot, un ami de longue date (qui apparaît également dans le film), de crapoteuses – et néanmoins précieuses – vidéos en noir et blanc nous permettent aussi de le voir en action lors de raves des années 90. Quel que soit le moment ou le contexte, il crève l'écran par sa passion à fleur de peau, donnant comme peu d'autres DJ's le sentiment de faire intégralement corps avec ses platines et sa musique. Un maître du mix, salué comme tel par des pairs aussi prestigieux que Laurent Garnier et Jeff Mills, tous deux interviewés dans le film – Garnier étant aussi un ami de longue date.

Très présente et plutôt véhémente, la musique n'envahit pourtant pas tout l'espace, le documentaire – impeccablement équilibré et structuré – accordant une place importante au(x) silence(s), scènes intimistes et autres respirations. Ainsi Mario Raulin parvient-il à faire affleurer l'homme qui se cache sous le masque noir de Manu le Malin, à savoir Emmanuel Dauchez, cet homme au parcours pour le moins accidenté dont les tourments intérieurs se lisent nettement sur le visage (et les tatouages). On apprend, par exemple, qu'il a traversé une phase critique en raison d'une sévère addiction au jeu, l'ayant entraîné au bord de l'abîme… Jalonné de témoignages de proches (notamment Torgull et Electric Rescue, autre éminent héraut de la techno française avec lequel il forme le duo The W.L.V.S depuis plusieurs années), le film retrace ainsi au plus près son cheminement à la fois sur le plan musical et sur le plan humain, les deux intimement liés, tout comme ils sont étroitement liés au festival Astropolis.

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Mario Raulin – dont le nom rime étonnamment avec celui de Manu le Malin – nous raconte l'aventure de ce projet d'envergure.

Noisey : Comment est né le projet du film ?
Mario Raulin : J'ai une connexion assez ancienne avec l'équipe d'Astropolis. Je suis le festival depuis plusieurs années et j'aime beaucoup cette grande famille, leur façon d'organiser les événements et de faire la fête. J'ai eu envie de faire un documentaire axé autour du château de Kériolet – qui est un peu le berceau d'Astropolis – pour les 20 ans du festival (en 2014) mais l'idée du film restait un peu floue. Je n'arrivais pas vraiment à trouver un angle jusqu'au jour où j'ai rencontré Manu Le Malin. Comme on peut le voir dans le film, c'est un sacré personnage, avec une histoire très forte. L'idée de réaliser un film centré sur lui, en mettant son histoire en résonance avec celles du château et du festival, s'est alors imposée comme une évidence. Je ne voulais pas faire un portrait classique de Manu.

Vous avez lancé une campagne de crowdfunding pour impulser le financement du film.
Avec Sourdoreille nous avons l'habitude de produire des programmes musicaux (captations de concerts, docus, etc.). Pour ce projet, j'avais un peu de mal à intéresser les diffuseurs avec lesquels nous travaillons d'habitude. Peut-être que le hardcore et les hommes tatoués font encore un peu peur… (sourire) Ne voyant plus trop d'autre solution, nous nous sommes dit que nous allions tenter un crowdfunding – ce que nous n'avions encore jamais fait. L'opération a très bien fonctionné, via le site Ulule. Nous avons pu constater qu'il y avait un intérêt fort autour de Manu et un vrai engouement pour le projet. Nous avons pu réunir une première somme d'argent et, le projet ayant du coup été un peu médiatisé, nous avons ensuite réussi à produire le film, avec le soutien en particulier d'un groupement de chaînes bretonnes (Tébéo, TébéSud et TVR), grâce auquel nous avons pu faire le film exactement comme nous le voulions.

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Comment le principal intéressé a-t-il réagi quand tu lui as parlé du projet ?
Quand je l'ai rencontré pour la première fois, lors d'Astropolis 2011, j'ai d'abord été un peu intimidé. Il me semblait assez inaccessible : le grand mec tatoué en blouson de cuir qui sourit pas beaucoup [ Rires]. Je lui ai parlé de ce projet de film – raconter son histoire à travers celle d'Astropolis – pour la première fois en décembre 2014, et, à ma grande surprise, il s'est montré assez rapidement intéressé. Nous avons beaucoup discuté pendant tout le processus de réalisation. Nous avons vraiment travaillé à deux en cherchant à concilier au mieux nos visions. Certaines discussions ont été un peu houleuses mais, dans l'ensemble, nous sommes tombés d'accord assez vite. Il était évidemment essentiel qu'il se reconnaisse entièrement dans le film. Pour ma part, je trouvais important de bien faire apparaître l'être humain, de ne pas montrer uniquement le DJ hardcore – même si la musique occupe évidemment une place très importante dans le film. La séquence du dîner, par exemple, permet de le découvrir sous un autre jour, plus intime.

En tournant le film, as-tu découvert des aspects de sa personnalité, ou des éléments de sa biographie, que tu ne soupçonnais pas ?
Oui, par exemple, tout ce qui touche à son enfance – plutôt douloureuse, durant laquelle il a été un peu livré à lui-même et à son adolescence – assez violente. Tout cela a bien sûr influé sur sa personnalité. Au final, ce qui me marque le plus, ce que je retiens avant tout, c'est l'homme ultra attachant que l'on perçoit derrière la carapace de dur qu'il s'est construite. J'ai aussi découvert qu'il aime beaucoup la chanson française en général et Barbara en particulier. Je pense même qu'il est plus calé en chanson française qu'en techno. Il connait parfaitement les disques de techno qu'il utilise pour ses mixes mais, la plupart du temps, il ne peut pas identifier l'auteur ni le titre du morceau. Ce n'est pas du tout un bon client pour un blind-test techno (rires). Il s'en moque, il cherche avant tout à ressentir la musique au maximum.

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Quelle importance a-t-il à tes yeux sur le plan musical ?
Dans la scène hardcore, il jouit d'un énorme respect, autant en France qu'à l'étranger, notamment aux Pays-Bas, en Belgique et en Suisse. Il n'est pas encore aussi reconnu en tant que The Driver, le pseudo qu'il utilise depuis le début des années 2000 lorsqu'il mixe techno. C'est pourtant l'un des meilleurs DJs techno que je connaisse : il a vraiment une technique et une sensibilité musicale au-dessus de la moyenne. Il fait partie de ces DJs qui utilisent les platines et la table de mixage comme des instruments, qui sculptent la matière sonore en direct. Il a une approche extrêmement personnelle de la musique.

Christophe Lévêque, le propriétaire du fameux château de Kériolet, et le festival Astropolis ont également une présence marquante dans le film. Peux-tu nous en parler un peu plus ?
Christophe Lévêque habite dans le château de Kériolet depuis 30 ans. Il y a accueilli des fêtes, plus ou moins improvisées, à partir des années 90 et plusieurs éditions d'Astropolis. Il travaille dans l'informatique – il crée des logiciels, je crois – et, à côté, il a une très longue expérience de la fête : il a fréquenté les clubs de New York, notamment le Studio 54, à la grande époque de la disco et de la house. C'est quelqu'un qui adore faire la fête jusqu'au petit jour, qui n'aime pas s'arrêter à 4h du matin. Il a une forme de légèreté très touchante et il correspond totalement à l'esprit d'Astropolis. Quant au festival, que dire ? C'est le plus ancien festival électro de France, porté par des gens hyper attachants, totalement passionnés, qui ont à cœur d'organiser de belles fêtes, en investissant des lieux hors normes et en apportant un soin tout particulier à la déco. Ils ont parfois fait des erreurs, perdu de l'argent mais ils ont toujours relevé la tête et ils ont continué avec la même énergie et le même enthousiasme. Je n'ai pas abandonné l'idée de réaliser un film sur le festival, j'espère vraiment que ça finira par se faire.

Sous le donjon de Manu le Malin est diffusé via la chaîne Youtube de Sourdoreille. Divers bonus vont être ajoutés au fur et à mesure. Le film doit également sortir en DVD, à une date encore non déterminée.


Manu le Malin est en concert le 1er juillet au festival Astropolis, et on vous fait gagner des pass juste en-dessous :