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Le vin bulgare qui avait comme un petit goût de clope froide

Ma première gorgée de Melnik m’a étrangement rappelé l’odeur de la cigarette et du cuir. Du coup j’ai eu un peu de mal à finir mon verre.

par Aaron Kase
20 Mars 2017, 11:45am

All photos by Ada Kase.

La ville de Melnik en Bulgarie se distingue en deux endroits. Avec une population de 208 têtes de pipe, elle est la plus petite ville d'Europe de l'est en nombre d'habitants. Sa longue tradition vinicole en fait aussi la pourvoyeuse d'une des bouteilles de pinard les plus célèbres du pays.

En Bulgarie, les paysans ont toujours fait pousser du raisin. Des montagnes de l'ouest jusqu'à la mer Noire. La diversité du climat et de la topographie donne des vins très disparates. Tout le monde a son préféré mais les vignes qui poussent dans la région de Melnik sont particulièrement recherchées.

Perché sur les pentes sud du massif montagneux de Pirin, Melnik profite d'un climat modéré de style méditerranéen. Une variété de raisin à feuilles larges, officiellement baptisée shiroka melnishka, ne pousse que dans cette zone spécifique. Selon la légende, Winston Churchill appréciait le raisin de Melnik et se faisait même livrer quelques caisses juste pour le kiff.

Une des grottes de Melnik où le vin local est stocké. Toutes les photos sont d'Ada Kase.

Ma première rencontre avec ce nectar se déroula dans une petite cave creusée dans le calcaire à l'arrière de la ville. La cave est une manière traditionnelle de stocker des barils de vin parce que les températures y sont stables et l'humidité peu élevée. Celle-ci se trouvait devant la maison Kordopulova, la plus grande de la ville, ce qui en fait un repère plutôt efficace. L'édifice a été érigé au XVIIIe siècle par un riche producteur de vin. Il abrite aujourd'hui un musée.

Mitko Manolev m'accueille dans la cave. C'est lui qui tient la caisse – l'entrée ne coûte rien et vous avez même un verre de vin offert. Entre les murs de la caverne, on trouve des tonneaux ainsi que des tables et des chaises qui sont censés appâter le chaland. De la musique folk bulgare sort d'une sono alors qu'un chat tigré part à la recherche de quelques caresses. Manolev explique que sa famille cultive les vignes depuis 120 ans et produit environ 15 000 litres de vin par an. Par le passé, les raisins étaient foulés. Aujourd'hui, la famille utilise des méthodes de production plus modernes. « Mais le vin est fait maison », assure Manolev. « Tout est local et bio. »

Mitko Manolev et ses fûts de Melnik.

Je goûte d'abord un blanc, fait à partir d'un mélange de raisins locaux moins réputés. Particulièrement sec, il sent la rose et laisse une sensation de liqueur dans la bouche. Ensuite, je demande un verre de rouge. Celui du célèbre rouge. « C'est le vin le plus typique de la région », répond fièrement Manolev alors qu'il me verse un échantillon d'un millésime 2015 directement du fût.

Il semble doux et velouté. Le goût initial est encore plus sec que le précédent. Avec une touche de pomme peut-être. Et puis la deuxième vague me prend soudain à la gorge. Elle me rappelle l'odeur de la cigarette froide, voire d'une charogne pourrissante. Il faut noter que les raisins de Melnik produisent souvent des saveurs de tabac et de cuir quand ils sont vieillis dans du chêne. L'arrière-goût reste présent encore quelques minutes – ce qui rend le reste de la dégustation compliqué. Certains clients s'arrêtent et remplissent d'immenses pichets, participant probablement à ce que j'imagine être un rituel masochiste. Je m'échappe finalement de la cave et je m'aventure dans le centre-ville pour essayer de trouver une boisson capable de me réconcilier avec mon palais.

La cire est fondue pour sceller une bouteille qu'on vient juste de remplir.

À flanc de coteau, on voit des petites églises et des murs en ruine parsemer le paysage. La plupart des commerces se situent le long d'une seule rue. C'est là qu'on trouve une trace d'activité. Des vitrines mettent en avant une variété de vins, de liqueurs, de confitures et d'autres produits locaux.

L'histoire de Melnik remonte à plusieurs siècles. Les Thraces sont les premiers sédentaires connus à s'installer sur ces terres. Les Romains puis les Slaves suivront. La ville est ensuite conquise par les Turcs, puis les Russes, avant de devenir la destination préférée des Grecs. La population atteint même jusqu'à 20 000 âmes mais les troubles incessants dans la région et l'exode grec au début du XXe siècle ont raison de la ville. Aujourd'hui, ses habitants expliquent que les emplois dans le tourisme ou la viticulture ne séduisent plus.

Autour de Melnik, il y a pourtant de chouettes coins à explorer – avant ou après avoir goûté le fruit du labeur. Le monastère de Rojen, en haut d'une colline, est un monument orthodoxe dont certains éléments datent du XIIIe siècle. De superbes fresques ont été peintes le long des murs à l'intérieur et à l'extérieur du sanctuaire où un chat monte la garde. Un chemin part du monastère et court le long de spectaculaires pyramides de sable – certaines, érodées par le temps, ressemblent à des champignons – à travers la forêt, jusqu'à Melnik.

Le Melnik à l'arrière-goût un peu étrange.

Heureusement pour la réputation du pinard local, d'autres producteurs font du vin beaucoup moins corsé que celui de ma première expérience. Dans un autre musée de la ville, plusieurs pancartes expliquent comment les vignes sont cultivées depuis des siècles et comment le processus de production a évolué depuis l'époque où visiblement, les Thraces foulaient le raisin à poil. Ici, les touristes peuvent essayer plusieurs types de vins locaux et repartir avec une bouteille qu'ils ont eux-mêmes scellée, si ça leur chante.

Lors de ma visite, le musée offrait un chardonnay, un mélange de rouge, un Melnik traditionnel (rouge) et un fruité, une variété qui n'a pas complètement fermenté pour laisser plus de sucre. Le Melnik avait toujours cette sécheresse distincte mais sans l' « arrière-goût dynamique » de celui déguster dans la cave. Chacun son truc. Le vin de la plus petite ville de Bulgarie est un cadeau comme un autre que vous pouvez offrir à des amis ou à la famille. Faites juste attention à en choisir un qui ne traumatisera pas leurs papilles.