Aux sources d’Universal War : une interview de Denis Bajram
Image : Universal War 1 T6 Page 22

Aux sources d’Universal War : une interview de Denis Bajram

"Une fois qu'on a tout, qu'on est le Dieu absolu, comme ont pu l'être les Pharaons, il ne reste plus qu’une inquiétude : la perspective que tout puisse s'arrêter."
5.12.16

Dessinateur et auteur de bande dessinée, Denis Bajram s'est lancé en 1997 dans le projet Universal War, une grande saga de science-fiction découpée en trois cycles de six tomes chacun. En parallèle, il a également écrit, dessiné ou contribué à d'autres projets comme les séries Les Mémoires Mortes, Expérience Mort et Abymes ou le one-shot Trois Christs, tous trois en collaboration avec sa compagne Valérie Mangin. En parallèle de sa carrière artistique, où les thématiques sociales et politiques sont omniprésentes, il est également très impliqué dans les discussions concernant les conditions de travail et de rémunération des auteurs de bande-dessinée.

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À l'occasion de la sortie le 2 novembre de L'Exode, troisième tome du cycle Universal War 2, nous sommes revenus avec l'auteur, récemment récompensé d'un Prix Extraordinaire (en compagnie de l'auteur et éditeur Gérard Klein) aux Utopiales de Nantes, sur les convictions et motivations qui animent tous les aspects de sa carrière.

Motherboard : Un des postulats d'Universal War 1 est que les planètes du système solaire ont été colonisées par des entreprises privées qui, au début de l'histoire, s'opposent au gouvernement militaire de la Terre. Qu'est-ce qui est à l'origine de cette idée ?

Denis Bajram : En fait, j'ai écrit toute la structure d'Universal War en 1997. À l'époque, on ne parlait pas beaucoup des problématiques autour du néo-libéralisme. Au contraire, c'était plutôt l'euphorie autour de la bulle Internet. Mais je lisais pas mal le Monde Diplomatique et je trouvais cet engouement très inquiétant, en particulier concernant la tendance à la diminution de la présence de l'État au profit d'entreprises multinationales. C'est de là qu'est venu cet aspect d'Universal War.

D'où vient cette idée de privatisation de l'espace ? Est-ce qu'on peut la relier avec les activités actuelles d'une société comme SpaceX ?

Quand je parlais de la privatisation de l'espace, je pensais à la privatisation de notre économie. Je ne pensais pas faire un pronostic sur ce qu'il se passerait avec la conquête spatiale. La science-fiction est toujours une loupe grossissante sur des phénomènes sociaux, c'est là qu'elle est le plus intéressante. L'idée n'était donc pas de parler de la conquête spatiale mais de la privatisation de l'espace public et de l'économie par une métaphore. Il se trouve que cette métaphore est en train de devenir une réalité ; mais ce qui se passe dans l'espace, c'est ce qui se passe à tous les étages de notre civilisation, c'est-à-dire la prise de pouvoir de l'économie privée aux dépens de la décision publique. D'où ce conflit entre l'État et les intérêts privés des grands groupes.

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Sachant que dans Universal War 1 l'État est représenté par une quasi-dictature militaire, c'est une vision des choses assez pessimiste, non ?

Dans ma tête, ce qui se passe dans Universal War 1, c'est la collusion de l'argent et du militarisme pour prendre le contrôle du pouvoir. C'est ce qui s'était passé avec le Chili de Pinochet, et on le voit de nouveau aujourd'hui avec l'alliance entre affairisme et état policier en Russie ou en Chine. Universal War One montre le moment où l'on est coincés entre l'ultra-libéralisme économique d'un côté et les politiques ultra-sécuritaire de l'autre. Le genre de situation que l'on voit poindre dans nos sociétés flippées par le terrorisme.

Bien qu'étant la suite d'Universal War 1,* Universal War 2 *semble délaisser ces enjeux politico-économiques au profit de questions géopolitiques, et en particulier celle du néo-colonialisme. Quel était le point de départ de cette démarche ? [À la fin d'Universal War 1, le pouvoir en place est renversé par une civilisation à la technologie très avancée. Universal War 2 se situe plusieurs décennies plus tard tandis que le système solaire est toujours sous la tutelle de ces envahisseurs.]

J'ai écrit Universal War bien avant le 11 septembre 2001. À l'époque, j'étais focalisé sur le sentiment qui prédominait pendant la Première Guerre du Golfe, c'est-à-dire la difficulté à gérer nos relations avec les ex-pays colonisés. Je ne pensais pas du tout qu'on en viendrait à occuper, pardon, "pacifier" l'Irak ou en Afghanistan un jour. Là-dessus, mon discours a été prémonitoire, malheureusement. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin, même si je regardais d'un oeil inquiet les relations entre Israël et la Palestine, c'est-à-dire un conflit post-colonial qu'on commençait tout juste à voir poindre à l'horizon.

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En introduction du tome 4 d'Universal War 1, on trouve un court texte sur le 11 septembre. Sur le dessin de couverture, on voit également une statue de la liberté arrachée flotter dans l'espace. Dans quelle mesure l'événement a-t-il fait évoluer la saga ?

Dans Universal War 2, j'avais écrit une scène d'attentat dans une école. Ça n'avait pas encore eu lieu à l'époque, donc pour moi, c'était une scène totalement délirante. On était dans l'exagération que permet la science-fiction. Par contre, au moment où je me suis mis à travailler sur ce tome-là, inévitablement, l'actualité m'a poussé à réécrire la scène pour éviter un sentiment de "déjà-vu" un peu glauque. Il y a des scènes qui sont modifiées lors de la réécriture finale, et même au moment où je les dessine. Évidemment, ça n'a pas réorienté toute l'histoire.

En revanche, le sentiment d'avoir envisagé un futur possible qui se serait pleinement réalisé est assez abominable. Évidemment, cette prédiction est déformée par le prisme de la SF, mais il n'en est pas moins que je n'aurais jamais imaginé avoir raison. Pas à ce point. Ce qui était une simple angoisse s'est mué, partiellement du moins, en réalité. Pour le coup, ça a donné une justification supplémentaire à mon travail, ça m'a donné envie d'enfoncer encore davantage le clou.

Cela dit, au moment du 11 septembre, d'autres questions se sont posées. En tant que dessinateur, on prend beaucoup de plaisir à montrer des scènes de destruction. Mais lorsqu'on s'aperçoit que cet imaginaire façon film-catastrophe sert finalement à des tarés comme Ben Laden, on en vient à se demander ce qu'on nourrit à travers nos œuvres. Ça n'a pas changé mon histoire mais ça m'a obligé à me poser ce genre de questions éthiques.

Une idée qui revient régulièrement dans ton œuvre, en particulier dans Les Mémoires Mortes et Expérience Mort, c'est que ne pas mourir est le privilège ultime des puissants…

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[L'histoire des Mémoires Mortes se situe dans un futur post-apocalyptique où un richissime industriel a réussi à sauvegarder son esprit dans un ordinateur avant la catastrophe et revient prendre possession du corps d'un jeune garçon. Expérience Mort met en scène une femme d'affaire qui réunit une équipe de scientifiques et de militaires pour explorer l'au-delà et empêcher la mort inéluctable de son fils.]

C'est le phénomène de la pyramide, en fait. Une fois qu'on a tout, qu'on est le Dieu absolu, comme ont pu l'être les Pharaons, il ne reste plus qu'une inquiétude : la perspective que tout puisse s'arrêter. Le pharaon fait alors construire une pyramide gigantesque dans sa quête d'immortalité. Aujourd'hui, l'obsession pour le prolongement de la vie, pour l'immortalité, est très présente dans la Silicon Valley. C'est la dernière inquiétude des puissants… On est face à des gens qui ont les moyens de s'acheter leur propre État, de faire leurs propres lois. Mais quand ils regardent l'avenir à trente ou quarante ans, ils s'imaginent disparaitre de la surface de la Terre. Ce n'est un sentiment agréable pour personne, mais le paumé en coin de la rue a des problèmes plus urgents. Pour le puissant, au sommet de son tas d'or, c'est une obsession. C'est pour ça que j'ai tendance à revenir là-dessus. Je pense que c'est le combat ultime.

Couverture d'Expérience Mort Tome 1.

En tant qu'auteur et amateur de SF, comment expliquez-vous qu'un genre aussi populaire que la SF n'ait cessé de véhiculer des avertissements sur le futur sans pour autant marquer les consciences ?

Je pense d'abord que la science-fiction la plus avertie n'est pas forcément la plus populaire. Je ne suis pas sûr que les gens lisent de la SF pour ses vertus prédictives. Une partie de la population en comprend le messages, mais de là à ce qu'elle a un impact global… Malgré cela, je me suis toujours demandé quel a été l'impact d'un film comme la Planète des Singes sur la vision du conflit nucléaire. Cette scène finale, où la statue de la Liberté est détruite, où l'on comprend que l'Humanité a cédé la place aux singes parce qu'elle s'est entretuée à coup de bombes atomiques, a sans doute eu un retentissement plus important que tous les romans qui ont pu être écrits sur le sujet. Peut-être qu'il nous manque des œuvres très grand public, très évidentes, avec une métaphore qui claque. C'est ce que j'essaie de faire dans mes albums.

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À ce sujet, l'écrivain Ursula K. Le Guin encourageait récemment les auteurs de SF à imaginer dans leurs livres des alternatives à la société capitaliste actuelle, à ne pas se contenter de la dystopie.

C'est effectivement la principale limite du genre de la dystopie : il ne propose pas de solution de remplacement. Ma solution à moi, ça serait de se casser d'ici et d'essayer de recommencer quelque chose ailleurs, mais c'est une piètre proposition. C'est juste ce que me disent mes tripes. J'ai l'impression qu'on ne peut pas changer le cours de choses, qu'il faut qu'on aille jusqu'au bout de cette logique destructrice pour comprendre nos erreurs. Plein d'auteurs de SF ont le sentiment que s'ils essaient de proposer des alternatives, personne ne les écoutera. Le sentiment de l'irrévocable, selon lequel il va falloir massacrer la planète et ses habitants avant de pouvoir partir sur de nouvelles bases, est très répandu. Il a fallu aller au fond de l'horreur en 39-45 pour balayer certains aspects de l'humanité.

Planche tirée de Universal War 2.

Pour revenir à la question de trouver la "métaphore qui claque", comment est-ce que vous travaillez cet aspect-là de votre œuvre ?

Pour Universal War, ça s'est vraiment fait à l'instinct. J'avais passé des années à ronger mon frein, à ne pas pouvoir raconter ce que je voulais et soudain un éditeur m'a dit "fais ce que tu veux". Donc ça a été une sorte d'explosion ; tout ce qui était en germe depuis dix ou quinze ans est sorti d'un coup. Souvent, c'était des métaphores spontanées dont je n'en ai compris le sens que plus tard. Au départ, les choix que je faisais me semblaient tout simplement évidents.

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Dans ce métier il faut une sorte d'esprit poétique, même si c'est de la poésie violente. Il ne faut surtout pas essayer de caser à tout prix une métaphore de ceci ou de cela, mais la laisser surgir suite à un événement ou à un l'état mental du moment. Je me méfie du cliché de l'un l'auteur qui concevrait l'intégralité de son œuvre de manière précise, anticipée, calculée. Le résultat peut être très sec. Si on commence à peser toutes les aspects d'une métaphore, à essayer de la faire coller à la réalité, on finit par simplement refléter la réalité au lieu de proposer une œuvre qui la dépasse.

Dans la série Black Mirror, les scénaristes ont trouvé des métaphores intéressantes pour réussir à parler de thèmes très violents. Il y a aussi Shangri-La, une BD qui vient de sortir et qui parle de la soumission à la technologie. Même dans le cas de métaphores technologiques, il faut savoir parler d'autre chose que de l'outil lui-même.

Planche extraite de Universal War 2.

Au niveau SF, quelles seraient aujourd'hui les œuvres ou les auteurs que vous suivez ?

Hélas, en littérature, je ne suis plus du tout à jour. J'en lis de temps en temps mais j'essaie surtout de me maintenir à niveau sur les questions politiques ou sociologiques. J'ai regardé quelques séries télé. J'ai beaucoup aimé Battlestar Galactica qui montrait un lien intéressant entre le sacré et la SF, même si c'était parfois un peu n'importe quoi… [Rires]

C'est terrible à dire mais, passé un certain âge, on a vu et lu tellement de choses qu'on finit par percevoir des schémas récurrents partout. Les chocs émotionnels consécutifs à une oeuvre sont plus rares qu'ils ne l'étaient à l'adolescence. La première fois que l'on met le nez dans Fondation d'Isaac Asimov, si on a douze ou treize ans, on n'a jamais rien lu de tel auparavant. Le récit est implacable, il nous submerge totalement. À 45 ans, après avoir fait sa culture, lu 5000 romans, vu des films, des séries, le choc devient inaccessible. Par exemple, si j'avais lu Shangri-La à 14-15 ans, ça aurait été une claque incroyable. Mais un lecteur de trente ans saura reconnaître les influences. C'est clair que l'auteur Mathieu Bablet a lu Akira, c'est clair qu'il m'a lu, moi… et si on connaît une partie de la matière qui l'a nourri, l'oeuvre a un peu moins d'impact.

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Au final, je pense que la toute dernière fois que j'ai eu ce genre de choc eschatologique, c'était avec Hyperion de Dan Simmons.

D'une certaine façon, votre inspiration principale maintenant, c'est les livres de sociologie, donc ?

Oui. La sociologie, et l'observation de ce que je vois sur Internet. Par exemple, sur mon compte Facebook, je n'ai viré personne, pas même les fachos ou les crétins. Je fais du nettoyage pour supprimer les comptes avec qui je n'ai aucune interaction, sinon la limite des 5000 amis est vite atteinte. Mais, à part ça, je garde des gens très différents. Ça m'amène à regarder dans les tréfonds de l'âme humaine. Je suis autant nourri par mes propres observations que par les auteurs qui m'ont précédé. Quand j'écris, il y a toujours Cosmos 1999 ou Dune qui résonnent en moi. Mais ce qui me nourrit aujourd'hui, c'est la réalité. Par exemple, j'ai commencé à re-regarder la télévision. À une époque, je ne la regardais pas du tout et j'ai réalisé que j'étais déconnecté du monde. Qui n'a jamais vu les Ch'tis contre les Marseillais ne se rend pas compte du niveau que l'on a atteint !

Quand j'étais aux Beaux-Arts, j'étais très déconnecté du monde. Depuis une quinzaine d'années, ça va mieux… en partie à cause d'Universal War, parce que je voulais comprendre où on en était. Au final, je ne comprends toujours rien, mais je ressens mieux les choses.

J'imagine que cette reconnexion est aussi liée à votre engagement sur le statut des auteurs de BD.

Oui, au travers des États Généraux de la Bande Dessinée, où on fait justement un vrai travail de sociologie. Depuis longtemps, je regarde comme fonctionne le petit milieu de la BD, je me pose des questions. Les États Généraux de la BD sont une réaction face à cette réalité. Quand on a des sentiments très forts vis-à-vis de quelque chose et qu'on a l'impression d'être le seul à les ressentir, on commence à travailler pour voir si on est dans l'erreur ou si malheureusement, on a compris des choses que personne d'autre ne voit. Du coup, j'essaie d'adopter l'attitude de l'entomologiste qui prend de la distance pour regarder bouger des insectes qui ne voient pas arriver la catastrophe. Mais je sais que je suis un insecte moi-même, je suis tout autant concerné par la situation. À la base, il y a sans doute une sorte d'angoisse personnelle. Winter is coming ? J'essaie de faire de la météo pour me rassurer. Voilà encore une métaphore ! [Rires]

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Maintenant que le nouveau tome d'Universal War 2 est sorti, quels sont vos prochains projets, tant au niveau artistique qu'au niveau des États Généraux de la BD ?

Il faut que je m'attelle au tome 4 d'Universal War 2 parce que j'ai fait attendre les lecteurs deux ans pour le dernier. C'est trop. Au niveau des États Généraux, on doit clore notre enquête auprès des auteurs pour le prochain Angoulême. On est peu nombreux à se charger de ça et on est tous sur les rotules, donc on est en train de voir si on peut se faire aider pour la suite : étude des problématiques autour des éditeurs, des libraires, du public, etc. Je ne sais pas quel est l'impact exact de notre travail mais il est clair que les discussions dans le milieu de la BD sont en train de changer. Nous avons apporté des certitudes, là où il n'y avait avant que des inquiétudes. Ça permet aussi de discuter de façon plus claire avec les patrons de maisons d'édition qui ont pris conscience de certaines choses depuis un an. À l'heure actuelle, je ne suis pas sûr qu'on ait pris de l'avance sur tout ce qu'il y a à faire mais, au moins, on n'a pas cinq ou six ans de retard sur la réalité de la situation des auteurs. Maintenant, ça serait bien qu'on arrive à avoir une vision globale sur l'ensemble du secteur : auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs.

C'est presque un point de vue optimiste, non ?

[Rires] Je ne crois pas que les gens s'attendent à voir en moi un grand optimiste. Mais, sur cette question, je suis toujours persuadé qu'on peut changer des choses. Il faut juste être assez nombreux… mais pour être assez nombreux, il faut convaincre des gens… et convaincre des gens, ce n'est pas facile. Je ne sais même pas si c'est le boulot des artistes, en fait. On peut nourrir des convictions. Mais créer la conviction elle-même, c'est le moment où l'artiste commence à se mêler vraiment de politique. Je connais un petit peintre autrichien qui a essayé ça dans les années 30, on va peut-être éviter… [Rires]

Tu représentes run peu un stéréotype de l'artiste seul, isolé pour travailler son art et prendre de la distance sur le monde.

Quelque part, un artiste est l'héritier du shaman du village. Une de nos fonctions est d'être en dehors du groupe. Pour pouvoir parler du groupe, pour le regarder, pour le représenter, il faut en être à l'extérieur. Donc il y a toujours une forme de rupture sociale chez un artiste ou un auteur. C'est ce qui nous permet en partie de faire notre travail. Nous sommes des hyper-individus. D'un côté, il y a des hyper-individus qui s'individualisent pour prendre le contrôle du groupe. De l'autre, il y a les artistes qui s'individualisent pour en sortir. C'est pour ça qu'on a des fonctions assez proches des fonctions shamaniques : la représentation, l'interprétation des rêves et des métaphores, éventuellement la prédiction de l'avenir – c'est là qu'on retrouve la SF.

C'est très difficile de demander à des gens qui sont sortis du groupe de se fédérer. Auteurs de BD y compris. Récemment, on a subi une réforme des retraites très violente qui fait qu'une grande majorité des auteurs se sont rangés derrière le syndicat. Mais on sait bien que c'est occasionnel, que ça ne dure qu'un temps, que c'était dû à une menace immédiate. Dès qu'il s'agira de mettre en place des péréquations, la plupart partiront en courant, je le crains.

En même temps, dans un monde où les auteurs sont en permanence à la limite de la survie, il est normal qu'une partie d'entre eux perde le contact avec l'engagement social. C'est très frappant en musique, où on voit la disparition des chanteurs engagés. C'est la marque de notre époque…

Effectivement, l'image du shaman produit une explication à ce paradoxe… Il y a également la mythologie romantique de l'artiste qui nous demande de mourir jeunes en se coupant une oreille, dans une sorte d'accomplissement christique absolu, de destin personnel, etc. Tout cela nous pousse à ne pas avoir de collectif. Personnellement, j'ai toujours été très collectif, voire collectiviste, en art. Peut-être parce que j'ai peur d'être tout seul, déjà. Ensuite, parce que ça m'a toujours paru être un bon moteur. Donc j'ai fait des fanzines, j'ai participé à des ateliers… mais c'est très difficile parce que la plupart des forces créatrices sont centrifuges. Quand on essaie de rassembler des artistes, ça ne tient qu'un temps et ce n'est jamais très long. Même quand on parle d'école artistique, c'est toujours a posteriori. On considère que les artistes d'une école travaillaient ensemble mais les trois-quarts du temps, une école ne correspond qu'au moment très court où ses membres se croisent. Mais l'histoire de l'art adore établir des schémas après coup… donc on exagère toujours l'importance des mouvements artistiques.

En parallèle de la lecture d'Universal War 2, vous pouvez suivre l'actualité de Denis Bajram sur son mur Facebook ou vous plonger dans Bajram, destructeur d'univers, son livre d'entretiens avec Thierry Bellefroid.