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Culture

L’Art numérique est mort

Trop de LEDs, trop d'interactions, trop d'immeubles qui s'effondrent pour de faux – comment l'art du futur a provoqué sa propre chute.

par Pierre Berthelot Kleck
19 Janvier 2017, 9:00am

Cet article est paru en premier lieu dans le numéro "Frontières" de VICE.

Comme toute mise à mort, celle-ci se déroule sur la place publique. Le Champ-de-Mars est bondé. Des milliers de personnes se sont rassemblées sous la Tour Eiffel. En ce 9 juin d'ouverture de l'Euro 2016, dans un déluge de musiques fédératrices, on illumine la Dame de Fer d'un « mapping d'exception ». Les lumières multiplient les effets d'optique, l'architecture est découpée, ciselée et disséquée par des faisceaux aussi puissants que nationalistes. Bel effort de gigantisme et superbe débauche de moyens. Pourtant rien n'y fait. Le public est de marbre. Il trépigne. Il râle. Il aurait voulu un vrai feu d'artifice. Pas des lumières compliquées et déjà vues. Ce soir-là devant les yeux de tout un pays, l'art numérique succombe finalement à sa longue agonie.


Pourtant tout y était. On nous avait annoncé le futur, des choses incroyables et jamais vues. L'art était entré — bien malgré lui — dans une dystopie créative qui allait changer sa production à jamais. Les institutions, les collectivités territoriales, d'ordinaire si frileuses, avaient accueilli à bras et à carnet de chèques ouverts ce fabuleux pont entre la création et l'entrepreneuriat. Pas une école d'art sans son département dédié. Pas une galerie sans son installation intelligente. Pas un musée sans cette terrible pièce noire où était mis en scène le prodigieux digital. Le numérique amène alors à l'art ses plus virulents détracteurs et on ne pouvait qu'applaudir. Alors quoi ? Alors : trop. Trop de LEDs, trop d'interactions forcées, trop d'immeubles qui s'effondrent pour de faux, pas assez pour de vrai, trop de glitches inutiles, trop de monumental, trop de minimal, trop de projets identiques. Et surtout, beaucoup trop de facilité.

Au commencement, celui qui savait émerveiller avec les nouvelles technologies pouvait aisément se targuer d'être un artiste. À grands coups d'interactivité, on faisait rentrer l'amateur d'art dans l'œuvre. On lui proposait par des projections gigantesques et des structures futuristes d'embrasser un outil qui allait petit à petit ronger son existence. Le sens d'une œuvre importe peu lorsqu'on n'est pas foutu d'expliquer ce qu'il se passe en face de soi. Personne n'a jamais demandé à un magicien la symbolique du lapin. Et puis on a fini par digérer le numérique et ses merveilles. L'outil s'est fait domestiquer, maîtriser. On s'est alors rendu compte que n'importe quel mec avec assez de temps pour se taper quelques tutoriels YouTube était capable d'incroyables prouesses qui nous éblouissaient encore il y a si peu de temps.

On s'était un peu emballé dans la sémantique — l'art numérique n'avait jamais été autre chose qu'un médium, un outil. Au même titre que la peinture sert à illustrer ou à changer la couleur de bâtiments, les LEDs, les capteurs et les lignes de code n'ont un sens artistique qu'une fois pourvus d'un message. On s'était fait avoir. On était cernés d'œuvres belles mais totalement insipides.

Un mapping de bâtiment qui s'effondre. 

L'histoire de l'art numérique c'est celle d'un malentendu, d'une hystérie collective. C'est une décennie — 2005 à 2015 — où l'on a décidé que le message n'importait plus. Où seules l'innovation et la technique feraient foi. Pas étonnant alors que cette période coïncide avec un regain d'intérêt pour l'ultraréalisme. On pensait ce débat enterré depuis un siècle mais un nombre incroyable d'imbéciles semble s'accrocher à l'idée selon laquelle l'art réside dans la maîtrise d'un savoir-faire. Alors qu'est-ce qu'on fait maintenant ? L'art numérique semble mort et enterré mais ce n'est pas pour autant qu'il faut tirer un trait sur la pratique. De la naissance de cette absurdité ont su émerger quelques bonnes choses. Tout d'abord, et c'est logique, sa récupération actuelle par l'art contemporain traditionnel offre quantité de possibilités. À nous les installations avec des parpaings imprimés en 3D, à nous les performances en hologrammes et je ne vous parle même pas de toutes ces toiles dans lesquelles il est désormais possible de se promener en réalité virtuelle.

Mais le meilleur des happy ends pour l'art numérique, c'est que les artistes qui l'ont fait vivre tant bien que mal, s'échinent aujourd'hui à le rendre plus intelligent. On entre dans une ère de tangibilisation. Ce qui n'était que lumières et mouvements se transforme en structure solide où le numérique a la même importance que les autres matériaux. Ce désir de concret n'est pas innocent ; il permet de résoudre, enfin, le problème de la place de l'art numérique dans le marché de l'art. Avec du dur, on peut enfin vendre une œuvre et non une prestation. L'industrie musicale l'a bien compris.

Au même titre que le concile de Trente, le salon des Refusés, Dada et bien d'autres qui ont fait évoluer l'art en posant des questions inhérentes à leurs époques, l'art numérique aura réussi, bien malgré lui, à redéfinir la pratique artistique à un moment où les médiums évoluent plus vite que nos attentes.

Si l'on doit garder une seule cause de l'échec du numérique en tant que courant artistique, il faut alors parler de son incapacité à produire de l'accident, de la sérendipité. Très vite pourtant la question s'est posée aux artistes : comment dépasser le logiciel ? En réponse à cela, on trouve le glitch, sorte d'esthétisation aléatoire — bien que maîtrisable — du bug. Le glitch a ouvert la porte à quantité de graphistes en manque d'inspiration et a ainsi terminé de faire du numérique un art décoratif au service d'un beau niais. Le glitch synthétise le quiproquo qui a tué dans l'œuf ce qui aurait pu être quelque chose de grandiose. Des mauvais choix, des mauvaises questions, pas de propositions, un public trop large et surtout une incapacité totale à savoir ce qu'il était vraiment : un truc nul mais cool, ou un truc bien mais chiant.