Comment baiser lorsqu’on vit seule chez ses parents?

J'ai demandé à plusieurs Françaises la façon dont elles arrivaient à satisfaire leur appétit sexuel depuis leur chambre d'ado.
25.11.16
Photo via Flickr CC.

J'ai 22 ans et je fais partie de celles et ceux qui n'ont pas encore quitté le cocon familial. Je sais que pour certains, c'est l'une de leurs « priorités post-bac », mais pour ma part je n'ai pas envie d'aller m'installer ailleurs pour l'instant. Chez moi, il y a de la place, une machine à laver, un père de famille responsable à proximité grâce auquel je ne m'occupe pas de la paperasse, pas de loyer d'au moins 500 euros à payer, pas de logement étudiant sinistre à demander à l'État, et pléthore d'autres raisons tout aussi valables.

Je n'ai pas honte de refuser de partir. Déjà, je sais très bien que je ne suis pas un cas isolé. En effet, en 2016 nous sommes 52 % d'étudiants dits « squatters » en France, 75 % en Île-de-France, et parmi tous ces jeunes adultes, nous sommes 100 % à essayer de réconcilier les lois de l'attraction avec celles qui sont appliquées lorsqu'on vit encore chez ses parents. Les leurs.

Car dans un tel contexte, évidemment, l'inconvénient numéro un, c'est de vivre avec ses parents – et sous leur toit.

Quant à l'autre problème de cette période de transition entre les études et le début de la vie professionnelle, il tient à ceci : vous êtes désormais adultes. Du coup, vous n'avez plus envie de devoir rendre de comptes. Une cause à cela : ça vous rappelle trop régulièrement la réalité, à savoir que vous n'êtes pas encore tout à fait adulte, fait pourtant avéré et corroboré par le même sondage du Figaro, disant que seuls 31 % des jeunes adultes seraient indépendants financièrement. Vous êtes un mi-dulte, en gros.

C'est pourquoi, de fait, vos parents ont toujours le droit de vous poser toutes ces questions : « Où es-tu passée ce week-end? » ; « Où tu vas habillée comme ça? » ou « Vous avez bu combien de bouteilles avec tes amis? » Et bien entendu la plus insupportable, aussi bien à entendre qu'à poser : « Il n'y avait pas un garçon dans ta chambre la nuit dernière? »

Car si dans la vie, je suis ouverte à toutes les conversations au sujet du sexe et des relations interhumains adultes, lorsque je suis avec mon père, chez lui, on me donnerait le bon Dieu sans confession. Je dissimule – je ne mens pas. Disons que je ne suis pas assez à l'aise pour parler de sexe avec lui. Il le sait, et il le voit dès que je me mets à transpirer quand il me demande si j'ai un mec. Dans ces cas-là, je réponds que non. Quand il cherche à en savoir plus, j'ajoute que je ne suis pas maquée parce que « personne ne m'intéresse » ou que « je suis très bien seule ».

Je sais qu'il conçoit que les gens de mon âge puissent avoir des rapports sexuels sans être avec quelqu'un. Néanmoins, il est hautement improbable qu'il le conçoive avec moi. Jamais. Et je sais qu'il le prendrait très mal si je lui disais comme aujourd'hui, en face, les yeux dans les yeux, comment j'arrive à baiser tranquille sans qu'il n'en sache jamais rien.

Je me suis posé cette question après qu'un garçon de ma promo soit venu dormir chez moi. On avait passé la soirée avec d'autres amis, et mon père n'était pas supposé être là. On avait fini par se retrouver tous les deux parce qu'on était les derniers à vouloir continuer la fête, et il n'était pas du tout prévu que l'on se retrouve à flirter sur mon canapé. Enfin, sur le canapé de mon père. Les quelques verres qui ont suivi les précédents ont poussé le jeune individu à se déshabiller et donc, à me confronter à la suite logique des événements.

Photo via Flickr CC.

Après l'avoir fait un peu partout dans le salon, on est allé se coucher dans mon lit, pour dormir cette fois. En me réveillant le lendemain matin, j'allais faire du thé dans la cuisine lorsque mon père, sans prévenir, est sorti de sa chambre.

Je ne m'y attendais pas du tout. J'ai opté pour une conversation faussement banale – « oui, ça va super, et toi ? » –, mais il paraissait évident que lui et/ou moi attendions que l'un de nous brise la glace. Puis il m'a demandé timidement s'il y avait quelqu'un dans ma chambre. J'ai répondu que c'était un pote qui avait « perdu ses clés » et qui n'avait nulle part où dormir. Je n'ai jamais su s'il avait entendu quoi que ce soit. Je ne préfère pas le savoir.

Personne ne préfère savoir dans ces moments-là. Mais poussé par la honte œdipienne, j'ai repensé avec effroi à plein de trucs. Que le bois du sol dans le salon grinçait, que les pieds de la table faisaient des bruits de va-et-vient, ou que je ne m'étais pas assez retenue d'exprimer mon enthousiasme. Ou que je n'avais peut-être pas pris soin de mettre à la poubelle la capote jetée négligemment sur le sol après utilisation.

« Nous étions face à face quand le sperme fraîchement stocké dans mon vagin s'est écrasé par terre. Par réflexe, mon père et moi avons jeté un regard en direction du sol. »––Élise, une interlocutrice.

La règle numéro un pour être sûr(e) que cela n'arrive jamais, est de commencer par profiter de l'absence de ses parents. À moins qu'ils soient handicapés, ou extrêmement déprimés, il y aura bien un moment dans la semaine pendant lequel ils ne seront pas là. Trouvez ce moment, et saignez-le.

Sophie* est une jeune fille de mon âge. Quand elle se retrouve seule, elle ne fait pas les choses à moitié et fornique allègrement dans le lit de ses parents. Tant qu'à faire, autant exploiter au maximum sa liberté momentanée. « Ça m'excite que ce soit théoriquement incorrect, dit-elle. Et en même temps, c'est franchement pas grave. C'est comme avoir l'impression d'avoir fait une bêtise qu'ils ignoreront toujours. » Sophie est stoïcienne, donc. Elle tire le meilleur des éléments qui pourraient être des contraintes : au lieu de trouver glauque de ramener un mec chez elle, elle intègre sereinement ses parents au sein même de ses fantasmes.

Un autre conseil relève donc du bon sens pur et fait écho à mon autre erreur de jeune surexcitée : ne jamais laisser de trace.

Pour celles et ceux en couple depuis longtemps, le problème du moment et de l'endroit est résolu de fait : vous êtes avec quelqu'un, donc il faut baiser, par conséquent il faut trouver un moyen de le faire. Et parfois, ce désir impérieux se fait au grand désespoir des parents. Pour mon interlocutrice Élise*, il s'agit de vivre avec. « Un jour, alors que je venais de finir de coucher avec mon mec dans ma chambre et que toute ma famille était chez moi, j'ai entendu mon père m'appeler », dit-elle. Elle a enfilé un t-shirt et est sortie de sa chambre, se présentant au salon. « Nous étions face à face quand le sperme fraîchement stocké dans mon vagin s'est écrasé par terre. Par réflexe, mon père et moi avons jeté un regard en direction du sol. » Ce qui aurait pu se transformer en un authentique cauchemar n'a pas été, finalement, si gênant que ça pour Élise. « Il a fait comme si rien ne s'était passé. Et je n'en attendais pas moins. On est très libérés de ce point de vue. Du coup, je suis allée discrètement nettoyer la tache », raconte-t-elle.

Lorsque je dis à Élise que si une expérience similaire m'était arrivée, j'aurais probablement fugué de chez moi, elle a eu l'air d'halluciner. Je me suis donc posé des questions quant à la nature même de mon complexe. Son excès. Comme si ma sexualité était intrinsèquement liée à ma relation avec mes parents.

Pour ma part, je n'ai jamais eu l'impression de devoir éviter la question du sexe avec mes parents. Ma mère est plutôt ouverte d'esprit. Néanmoins, j'ai l'impression que si j'en parle avec mon père, il va directement m'imaginer dans des situations ultra-porno. Car la suggestion déclenche toujours des visions involontaires. Et je me dis que moi aussi je finirai par me l'imaginer pendant que je baiserai.

L'expérience de Cécilia* a confirmé mon angoisse : « À une époque j'avais un plan cul qui était tout le temps fourré chez moi. Un jour, quand il était venu, on était dans ma chambre, j'étais sur lui, en train de m'abandonner quand mon père est entré, sans frapper à la porte », m'a-t-elle raconté. Elle s'est retrouvée face à son père et l'a fixé pendant une bonne seconde, qui lui a par ailleurs paru durer une éternité, tandis que mon interlocutrice était plantée sur un pénis. « Je suis sexuellement hyper troublée depuis que c'est arrivé, dit-elle. Je n'arrive pas à ne pas penser à mon père quand je couche avec un mec. Quant à ce plan cul là, j'ai arrêté de le voir. »

Que dire d'autre, si ce n'est qu'il faut vous conduire en adulte. Parlez-leur de votre sexualité (plus ou moins) épanouie. Les parents d'un gosse de 20 ans ne sont pas nécessairement d'horribles monstres rétrogrades. Sauf si vos parents participent à la Manif pour Tous – et encore. Peut-être seront-ils à peine déconcertés si vous leur révélez ce que vous faites parfois avec vos amis dans votre chambre ; mais ils vous foutront la paix, c'est garanti. Ils seront bien trop mal à l'aise pour en parler davantage avec vous. Comme vous, d'ailleurs.

En contrepartie, vous aurez pris l'habitude d'être dépendant ; et parce qu'il y a aussi du confort dans la dépendance, vous ne vous rendrez même pas compte que vous l'êtes. Aussi, après cette conversation, vous aurez l'impression d'avoir « pris un risque » et, en vous auto-félicitant, vous penserez en avoir fait assez en faveur de l'entente parents-enfants pour, disons, les quatre mois à venir. Au moins.

Et si jamais tout foire, si une engueulade de première catégorie éclate, si vos parents ne supportent pas l'idée que vous baisiez à tort et à travers dans leur baraque , n'oubliez pas qu'il vous reste de toute façon un moyen de vraiment devenir adulte. Vous tirer de là.

*Les prénoms de nos interlocutrices ont été modifiés à leur demande.

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