Marley et moi

Les Sex Pistols, l'Angleterre sur le speed et les meilleures photos de Bob Marley : Dennis Morris nous raconte ses années 70.
1.8.16

Pochette du premier album de PiL par Dennis Morris. Toutes les photos fournies par Dennis Morris

Dennis Morris est le Forrest Gump de la pop culture britannique. Dans le film de Zemeckis, Tom Hanks apprend deux-trois trucs à Elvis, fait éclater le scandale du Watergate et popularise le jogging. Morris, âgé de 11 ans, connaissait son premier fait d'armes avec la diffusion de l'un de ses clichés dans le Daily Mirror. À 16 ans, il capturait l'image de Bob Marley fumant un spliff – image qui recouvre le mur de millions de chambres d'adolescents.

Morris est l'homme derrière la pochette du Metal Box de Public Image Limited et de Broken English de Marianne Faithfull. Il a organisé le tout premier concert des Stone Roses à Londres et son propre groupe, Basement 5, est l'un des symboles de l'arrivée des Noirs au sein d'une scène punk britannique majoritairement blanche. Enfant sans père, Dennis Morris avait pourtant été prévenu par son conseiller d'orientation : « Un photographe noir, ça n'existe pas. »

En entendant parler d'une rétrospective centrée sur les photos de PiL organisée par le London's Institute of Contemporary Arts à la fin du mois de mars, j'ai décidé de prendre mon dictaphone, de filer dans le centre de Londres et de laisser la parole à l'une des icônes de la vie culturelle britannique du XXe siècle.

John Lydon en Jamaïque, 1978

VICE : En 1978, vous êtes parti en vacances avec Richard Branson et John Lydon en Jamaïque, juste après le départ de ce dernier des Sex Pistols. Quelle était l'ambiance sur place?
Dennis Morris : C'était incroyable. En arrivant à Kingston, un groupe de rastas a interpellé John en criant : « Johhny Rotten, mec ! God Save the Queen, mec ! » Je savais que le reste du séjour allait être de ce calibre.

Pourquoi étiez-vous là-bas?
Virgin Records voulait s'impliquer dans le mouvement reggae et ils voulaient que je fasse le déplacement avec Richard. Je leur ai proposé d'inviter John, en tant qu'immense fan de reggae. Ils ont accepté, et nous sommes partis tous les trois.

En fait, vous aviez pour objectif de dénicher de nouveaux talents?
Oui, tout à fait! On logeait au Sheraton et les grands producteurs locaux venaient à notre rencontre. On leur demandait combien ils voulaient et ils sortaient un chiffre. Richard répondait : « OK, revenez demain. » En 24 heures, il préparait l'argent, en cash. Le mot s'est vite répandu. Rapidement, tous les mecs qui faisaient du reggae en Jamaïque ont débarqué au Sheraton.

John Lydon dans le jardin de U-Roy, 1978

En revenant en Angleterre, John s'est mis en tête de lancer Public Image Limited. Vous avez produit son tout premier spectacle, au Rainbow Theater de Londres. L'attente était-elle forte?
Le concert était un bordel monstre – autofinancé et organisé le jour de Noël, une grande première pour un truc d'une telle ampleur. Jah Wobble n'arrivait pas à jouer de la basse debout – il était encore en train d'apprendre à maîtriser l'instrument. Pourtant, tout le monde s'est dit : « Putain, c'est hyper radical, le mec est assis. » Lydon avait les paroles des chansons écrites sur des feuilles posées sur un pupitre. Encore une fois, les gens ont murmuré : « Wow, putain, ça se passe comme ça maintenant. »

J'ai entendu dire que votre conseiller d'orientation vous avait déconseillé de devenir photographe.
En fait, ce type m'a demandé ce que je voulais faire plus tard. J'ai simplement répondu que je voulais devenir photographe. Et là, il m'a lancé : « Ne sois pas stupide. Tu sais bien qu'un photographe noir, ça n'existe pas. » En plus de ça, ma famille a commencé à me mettre la pression pour que je trouve un vrai job.

Quand avez-vous réussi à échapper à cette pression familiale?
Quand j'ai commencé à travailler avec Bob Marley vers mes 16 ans, je crois.

Vous avez publié un livre intitulé Growing Up Black, qui réunit vos photos des années 60 et 70. Ça ressemblait à quoi, l'enfance d'un jeune noir à cette époque?
En fait, le titre découle du fait qu'aux yeux de la société du début des années 60, nous étions des gens « de couleur ». Avec le mouvement black power, nous revendiquions une nouvelle identité. Nous étions noirs, et nous l'assumions.Cette photo est sans doute la plus célèbre de votre carrière. A-t-elle nécessité beaucoup de préparation?

Non, elle est tout à fait naturelle. Un jour, Bob m'a dit : « Dennis, je vais te montrer ce qu'est un vrai joint. » J'ai pris deux ou trois taffes, et j'étais défoncé.

Touchez-vous encore beaucoup d'argent grâce à cette photo?
En fait, on pourrait la comparer à celle du Che. Elle est tellement connue qu'elle est quasiment dans le domaine public. Je n'ai aucun contrôle sur sa diffusion.

Dennis Morris

Vous étiez présent quand Bob Marley a vu la neige pour la première fois.
Ça s'est produit en 1973, lors de la première tournée en Europe avec les Wailers. Un matin, Peter Tosh a ouvert les rideaux. Il neigeait. Il m'a demandé ce que c'était, je lui ai répondu que c'était de la neige. Lui et Bunny Wailer y ont vu un signe de Jah leur intimant de rentrer au pays. Ce qu'ils ont fait.

Ils sont vraiment rentrés?
Oui oui! Ils détestaient l'Angleterre, le froid. Ils étaient végétaliens, alors imaginez le casse-tête pour trouver une telle nourriture à Londres au début des années 70. Bob, de son côté, voulait revenir. Il l'a fait deux ans plus tard en compagnie d'autres musiciens pour Live! – c'est là que tout a décollé pour lui.

PiL sur le toit de la maison de John Lydon, 1978

Votre style s'est toujours rapproché du reportage, de la photographie de rue. Aujourd'hui, c'est une chose vue et revue, mais il n'en allait pas de même avant, non?
Oui, on peut dire que l'industrie de la photo musicale n'avait pas l'habitude de voir ça. J'étais obsédé par Don McCullin ou Robert Capa, donc je me suis servi de leur travail pour me perfectionner. C'est grâce à eux que j'ai voulu me servir d'un Leica – personne ne le faisait à l'époque.

Pourquoi ce choix?
En fait, un Leica est passe-partout. Vous devenez invisible aux yeux des gens.

The Slits

Quand vous jouiez avec Basement 5, quelle était la réaction du public?
Ils nous détestaient. Ils pensaient assister à un concert de reggae. À l'époque, j'avais une crête iroquoise, et les gens que je croisais dans la rue m'évitaient parce qu'ils pensaient que j'étais cinglé.

Je vois.

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