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Culture

Avec ceux qui estiment être « accros à Internet »

Alors que de plus en plus de centres dédiés aux dépendances virtuelles ouvrent en France, on ignore encore si l'addiction à Internet est réelle ou non.
28.11.16
Image issue du documentaire Web Junkie , qui porte sur un camp de désintoxication à Internet situé en Chine.

C'était dans les années 2000 – le fameux bogue du changement de millénaire n'avait finalement pas eu lieu, mais les ordinateurs continuaient de nous donner des sueurs froides. Aux États-Unis, mais surtout en Chine, on commence alors à voir fleurir des camps de désintoxication pour les « accros à internet », avec des méthodes quasi-militaires. Dans son livre Addictions, paru en 2011, l'addictologue Gérard Feldmann estimait que 6 % des 45 millions de Français connectés au net en étaient accros « au point de négliger le réel ».

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Aujourd'hui, de plus en plus de personnes choisissent – du moins temporairement – de se déconnecter. Le phénomène a pris une telle ampleur, y compris en France, qu'une étude appelée Devotic (Déconnexion volontaire aux TIC) a rassemblé pendant quatre ans cinq laboratoires de recherche. L'objectif était de décrypter cette pratique – à savoir qui se déconnecte, pourquoi et comment. Avec toujours cette sempiternelle question : est ce qu'Internet peut vraiment rendre ses utilisateurs accros?

Pour en savoir plus, j'ai rencontré Marc-Antoine Colaciuri. En 2014, alors qu'il venait d'être diplômé en communication des entreprises, il est parti 90 jours à New York – sans internet, sans ordinateur, et sans téléphone portable. Il me donne rendez-vous à la sortie de son travail et je l'attends dans le hall d'un immeuble cossu, coincé entre deux bijouteries de luxe, non loin de l'opéra Garnier. Avec cette expérience de la déconnexion numérique dans un environnement hyper-connecté, il voulait s'interroger sur ce qui nous connecte et nous déconnecte au monde. À la terrasse d'un café trop bruyant sur un grand boulevard parisien, il m'explique que les choses ne se sont pas exactement passées comme prévu.

« À l'origine, j'étais dérangé par ma relation avec la technologie, parce que je trouve qu'on ne se comprend pas toujours très bien quand on communique par ce biais. Je nourrissais aussi pas mal d'attentes, comme si je cherchais absolument à obtenir l'attention de l'autre. Pourquoi je cherchais à ce point à obtenir l'adhésion, notamment sur les réseaux sociaux, je ne le savais pas – mais ce que j'ai constaté, c'est que ça me faisait suffisamment de mal pour que je décide de tout couper. » Une déconnexion brutale, qu'il n'hésite pas aujourd'hui à qualifier de « fuite » : « J'avais cette image d'Épinal absurde, où je me suis persuadé qu'en étant déconnecté numériquement, je serai plus heureux. Mais pendant mon expérience, je n'étais pas heureux du tout – cette déconnexion numérique a laissé un vide énorme. Pour la première fois, j'étais confronté à la peur de la mort, j'avais cette angoisse d'être "déconnecté" de manière définitive ».

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Il poursuit : « Dans cette démarche de déconnexion numérique, j'ai cherché à responsabiliser la technologie d'un certain mal-être chez moi. La question que je pose avec cette expérience, c'est celle de la dépendance. Pourquoi est-ce que je me sers d'internet - pour être reconnu, rassuré, aimé ? ». Il prend congé en m'expliquant qu'aujourd'hui son utilisation du numérique est « conscientisée ». « À partir du moment où tu t'interroges sur le vide que tu cherches à combler, tu te rends compte que la technologie n'est qu'un outil. » Si Marc Antoine met le doigt sur la question de la dépendance, il est difficile de savoir à quel moment on peut être considéré comme accro à internet. « Cette question reste polémique en France », avance par téléphone Élizabeth Rossé, psychologue à l'hôpital Marmottan. « Il y a un débat pour savoir si l'addiction à internet peut être réelle, ou si on n'est pas en train de pathologiser un comportement adolescent de gamins qui s'égarent temporairement. »

« Il y a une angoisse énorme autour d'internet », confirme Geoffroy Willo Toke, docteur en psychologie clinique au Centre Médico Psychologique (CMP) de l'hôpital Sainte-Anne. Costard bleu et baskets aux pieds, le psychologue de 41 ans me reçoit dans son grand bureau de la rue de Varenne. « Il m'est déjà arrivé de refuser des patients qui étaient amenés par des parents qui s'inquiétaient trop. C'est plus difficile d'apprécier la différence entre ce qui est normal et pathologique quand on parle d'internet que lorsqu'on pense à des addictions avec substances. On peut très bien passer beaucoup de temps sur internet sans pour autant sombrer dans le pathologique », m'explique-t-il.

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En 2003, Marmottan ouvre le premier centre de traitement des dépendances virtuelles en France. C'est en 1997, juste après la publication d'un Que sais-je ? sur le jeu pathologique, que Marc Valleur, psychiatre en chef, reçoit les premières demandes de soins de joueurs en ligne. Le médecin exige du secrétariat de l'hôpital d'annoncer que les consultations restent réservées en priorité aux toxicomanes. Quand, au téléphone, les joueurs déclarent leur addiction insupportable, ils finissent par obtenir un rendez-vous. « Le propre de l'addiction c'est la répétition, la compulsion, qui entraîne une perte de sens. On ne pratique plus pour être mieux, mais pour être », souligne Élizabeth Rossé.

« Tout ça joue sur les questions de plaisir immédiat et de récompense », résume-t-elle. Comme les camés, les accros à internet peuvent en venir à rêver chaque nuit de leur jeu ou de leur site de prédilection. « Petit à petit, la personne va centrer son existence autour de cette activité. C'est une véritable invasion de leur espace psychique », m'explique-t-elle. « On observe un déséquilibre dans les sources d'épanouissement, la vie sociale, professionnelle, ou scolaire, passe au second plan », confirme Geoffroy Willo Toke.

Elizabeth Rossé me raconte que les demandes de soin sont plutôt stables. « On a eu un pic en 2008, avec 80 dossiers, mais en général on en reçoit environ 40 par an ». Sur les 500 patients qu'elle a traités depuis 2004, seulement trois étaient des filles. « C'est vrai, mais il n'y a aucune étude sur le sujet », tempère Geoffroy Willo Toke. L'âge des patients oscille en général entre 16 et 25 ans. « Pas vraiment des gens qui aiment boire ou se droguer, ils ont choisi un autre objet dans lequel se perdre », m'explique Elizabeth Rossé. « La pathologie commence surtout à partir du moment où on est toujours sur le même site, toujours sur le même jeu, toujours en train de faire la même chose », précise Geoffroy Willo Toke. Les addictions aux jeux en réseau tiennent le haut du pavé, suivies par les jeux de poker en ligne, le cyber amassage, et la pornographie.

Un patient qui a subi l'inceste peut se retrouver dans des jeux vidéo à repousser tous les potentiels agresseurs, à essayer de construire des barrières autour de son personnage, à être dans une forme d'alerte permanente. – Geoffroy Willo Toke

« Il faut essayer de comprendre pourquoi internet crée autant de dépendances », s'anime le médecin. « Ce qui caractérise le virtuel c'est d'être en puissance. Si je passe dix minutes sur internet et dix minutes à la boulangerie, il va se passer beaucoup plus de choses sur internet. Quand on clique, on est sans arrêt en train de faire apparaître une réalité qui n'a pas de lien avec la précédente. C'est ce que j'appelle la notion de surgissement. À chaque fois qu'on clique, il y a un imprévu qui va se retrouver convoqué, on ne sait pas ce qui va advenir. Alors évidemment tous les clics ne se valent pas, mais il y a toujours un léger frisson. Parmi toutes ces réalités qui surgissent, on prélève celle qui semble s'offrir à nous, un peu comme avec une machine à sous. C'est ce qu'on nomme la "sérendipité", soit le sentiment grisant d'avoir trouvé ce qu'on n'a pas cherché. »

Il développe : « Dans l'histoire inconsciente du sujet, on retrouve des événements qui ont participé à une forme de souffrance et qui vont faire qu'un surgissement va être attendu, toujours avec le même jeu par exemple, parce que ce jeu va permettre de mettre au travail les conditions dans lesquelles il a éprouvé cette souffrance. Quand on est en souffrance psychique, on est amené à répéter les choses, de manière très morbide. Les conditions de vie qui ont généré cette souffrance dans l'histoire de la personne vont être reconvoquées dans le présent pour pouvoir en quelque sorte reprendre la main sur ce qui s'est produit. L'idée est de pouvoir devenir actif là où on a été passif. Par exemple, un patient qui a subi l'inceste peut se retrouver dans des jeux vidéo à repousser tous les potentiels agresseurs, à essayer de construire des barrières autour de son personnage, à être dans une forme d'alerte permanente ».

Il s'agira donc, durant la thérapie, de travailler sur ce qui dans l'histoire du patient organise un rapport à l'autre qui le conduit à un repli sur lui. « L'addiction à internet, c'est souvent l'arbre qui cache la forêt », résume Élizabeth Rossé. « Quand on en prend conscience et qu'on comprend pourquoi on favorise cette tâche plutôt qu'une autre, la moitié du travail est fait ». Au CMP, Geoffroy Willo Toke essaye d'ailleurs en général de travailler avec la famille du patient, souvent à l'origine de la demande de traitement. Le but n'est pas de déboucher sur une thérapie familiale, mais que le patient se rende compte de la raison pour laquelle il a besoin de s'isoler, et ce qui dans son rapport à l'écran est organisé par son histoire et ses interactions avec sa famille. De son côté, Élizabeth Rossé favorise des consultations hebdomadaires. « En douze ans j'ai hospitalisé deux joueurs, justement pour les éloigner d'une famille toxique. Mais aujourd'hui, on comprend que ce qui aide le plus les accros à internet, c'est une prise en charge plus classique, avec des rendez-vous réguliers ». Exit les camps de rééducation à l'américaine et à la chinoise, donc. Dans le cas d'internet, le « sevrage » est illusoire – il s'agit avant tout de passer d'un usage de fermeture, à un usage d'ouverture.