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Range Tes Disques : Kery James

À l'occasion de la sortie de son sixième album, « Mouhammad Alix », on a demandé à Kery James de classer les cinq autres, de celui qu'il aime le moins à celui qu'il préfère.

Range Tes Disques est une rubrique dans laquelle nous demandons à un groupe ou un artiste de classer ses disques par ordre de préférence. Après Korn, Slipknot, Lagwagon, Hot Chip, Manic Street Preachers, Primus, Burning Heads, le label Fat Wreck Chords, New Order, Ride, Jean Michel Jarre, Blur, Mogwai, Ugly Kid Joe, Anthrax, Onyx, Christophe, Terror, Katerine, Redman, Les Thugs, Moby, Les $heriff, L7, Descendents, Dinosaur Jr et Teenage Fanclub, c'est au tour de Kery James de classer les seins, de celui qu'il trouve le moins bon, à celui qu'il considère comme le meilleur.

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Avant de se lancer, Kery James a préféré exclure son dernier album, Mouhammad Alix, « impossible à classer tant qu'il n'a pas rencontré son public. »

Noisey : Contrairement à tes disques précédents, Mouhammad Alix sort en indépendant. Ça a changé quoi pour toi : plus de temps, plus de liberté ?
Kery James : Il sort en indé parce que j'ai décidé de le coproduire avec Tefa. Je suis arrivé à une période de ma vie où j'en ai un peu marre des majors, même si j'ai toujours pu faire ce que je souhaitais et dire ce que je voulais dire lorsque j'étais chez Warner. D'ailleurs, lorsqu'ils ont essayé de me contrôler, je me suis barré. Pareil avec la Mafia K'1 Fry. Lorsque Hostile a tenté de censurer le morceau « Guerre », on est parti avec les bandes et on l'a sorti de notre côté. Donc oui, je tente enfin l'expérience indé. On va voir si c'est aussi intéressant économiquement que tout le monde le prétend. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'Internet a changé la donne. Désormais, il suffit d'un bon clip pour faire l'événement, ce qui n'était pas le cas il y a encore quelques années. Ça donne l'impression - ou peut-être est-ce une illusion ? - qu'il est plus facile de faire parler de son projet, surtout quand on a la chance d'avoir comme moi un nom qui parle désormais à beaucoup de gens. Qu'ils m'aiment ou non, d'ailleurs.

Sur Mouhammad Alix, j'ai l'impression que certains refrains, notamment ceux de Cléo, se rapprochent de ceux d'une certaine chanson française. Ça correspond à ce que tu as entamé il y a quelques années aux côtés de Charles Aznavour ou c'est une volonté d'aller vers des productions plus simples, plus à même d'être écoutées par des non initiés ?
Non, c'est juste que c'est un rap qui me parle. Une chanteuse comme Cléo ou un mec comme Toma sont des artistes qui me paraissent puissants, bien plus que certains rappeurs même. C'est pourquoi j'ai eu envie de travailler avec eux et de leur faire confiance dans l'écriture des refrains. Ils ont des visions et des propositions mélodiques qui me font vibrer.

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Sur « Douleur Ébène » ou « Pense à Moi », on retrouve également ton goût pour les chœurs féminins, un peu gospel…
C'est vrai que c'est très présent depuis Si c'était à refaire. Avant, je ne connaissais rien au chant, je n'arrivais même pas à distinguer quelqu'un qui chantait juste de quelqu'un qui chantait faux. Mais Si c'était à refaire m'a contraint à m'y intéresser davantage. Étant donné que je ne voulais pas d'instruments à vent et à cordes, j'étais obligé d'effectuer un gros travail sur les voix. Et je pense que c'est resté depuis : c'est un peu une marque de fabrique !

Sur « Y'a rien » et « Contre nous », tu t'attaquais à la jalousie et aux clashs dans le hip-hop. Pourtant, tu reprends un peu le même principe sur « Mouhammad Alix » et « N'importe quoi ». C'est un peu contradictoire, non ?
Ah, mais je n'ai jamais caché une certaine attirance pour l'egotrip. Ça fait partie du rap, de sa culture. Il y avait d'ailleurs un morceau nommé « Egotrip » sur À l'Ombre du show business… Ce qui prouve bien que ça fait aussi partie de mon ADN. Le seul truc que je pointe du doigt dans cet exercice, ce sont ces rappeurs qui se prennent au sérieux. Oui, l'egotrip consiste à dire que l'on est le meilleur rappeur, mais ce n'est pas pour autant qu'il faille y croire. De nombreux rappeurs le prétendent et, pourtant, on sait tous qu'ils sont loin du compte !

Dans ce climat politique compliqué, tu es devenu une espèce de voix de la raison pour certains et on a l'impression que tu acceptes plus que jamais cette responsabilité avec « Racailles ». Est-ce que ce n'est pas trop lourd à porter ?
Soyons clairs : si quelqu'un d'autre le faisait à ma place, je peux t'assurer que je pourrais m'en passer. Le problème actuellement, c'est que si je ne parle pas au nom d'une catégorie de personnes, aucun autre artiste ne le fera. Ce n'est pas forcément un plaisir, mais je me sens en quelque sorte obligé de prendre ces positions, de représenter les miens.

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Néanmoins, ça l'air de moins t'affecter que par le passé. C'est peut-être le premier disque où tu ne dis pas « Kery James, le mélancolique ». Tu penses être plus optimiste désormais ?
Ah oui, c'est vrai que je ne l'ai pas placé ici. D'ailleurs, je crois que ça fait longtemps que je n'ai pas utilisé cette expression. C'est peut-être parce que, personnellement, j'ai moins de raison d'être mélancolique : j'ai une femme et des enfants, j'ai une carrière dont je suis fier, etc. Mais bon, que l'on ne s'y trompe pas : l'avenir collectif me paraît toujours aussi sombre.

5. Ma Vérité (2005)

Pourquoi mettre ce disque en dernier ? Personnellement, je l'aurais vu bien plus haut…
Pour qu'un disque soit réellement accompli, il ne suffit pas que l'artiste soit au sommet de sa forme. Il faut aussi que le disque en question rencontre son public, et ça n'a pas été le cas ici. En tous cas, proportionnellement aux autres albums, il s'est moins vendu, les gens sont un peu passés à côté au moment de sa sortie. Avec le recul, je pense que Ma Vérité était un album de transition, et que le public l'a ressenti. On entend encore l'influence de Si c'était à refaire, mais on sent déjà que je m'oriente vers quelque chose d'autre, vers des sons qui auront totalement leur place sur À l'Ombre du show business. Le problème de Ma vérité, c'est donc d'être au milieu de ces deux albums, d'avoir une couleur assez bancale. Il y a toujours des morceaux à la Si c'était à refaire, comme « En feu de détresse », mais j'essaye de me remettre également au rap performance. Je suis entre deux formes de rap et les gens ont certainement perçu cette hésitation. Il n'était sans doute pas assez tranché.

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C'est ton deuxième album solo. Est-ce que tu t'étais mis une pression particulière au moment de le finaliser ?
Justement, je pense que je ne m'étais pas mis assez de pression. J'ai essayé de ramener du monde sur le disque - Iron Sy, Diam's, OGB - pour éviter de m'endormir sur mes lauriers, mais j'étais trop léger, trop détendu.

C'est marrant que tu dises ça parce qu'il y a quand même des textes très forts sur ce disque…
Oui, « En feu de détresse » est un titre très important pour moi, mais je pense que je n'étais pas assez sous pression. Personnellement, je suis meilleur dans l'adversité et la combativité. Si c'était à refaire avait été un gros succès et j'ai sans doute un peu trop baissé ma garde.

Sur Ma vérité, il y a aussi une seconde version de « Hardcore », avec Iron Sy…
Encore une terrible erreur… Je n'aurais jamais dû me lancer dans un tel projet. La version de « Hardcore » d'Ideal J est tellement parfaite, tellement mythique que je n'aurais jamais dû retoucher un tel monument. D'ailleurs, les gens n'ont pas du tout été touchés par ce morceau.

Au temps d'Ideal J, tu disais : « sachez que mes fautes sont graves et que mes défauts sont larges ». Tu étais encore dans le même état d'esprit au moment d'enregistrer ce disque ?
D'un point de vue personnel et moral, c'était un moment assez compliqué. Ça ne se faisait pas si longtemps que j'étais converti à l'Islam et, comme tout nouveau converti qui commence à pratiquer, j'ai connu une période où tout me semblait facile. J'étais ultra motivé, serein, sûr de mes choix et j'avais l'impression de m'être libéré de mon ancien moi, d'être quelqu'un de totalement nouveau, quelqu'un qui aurait réussi à vaincre ses démons. Sauf que l'on n'est jamais totalement quelqu'un de nouveau. Mes mauvais instincts, au fond, étaient toujours là. Ils ont fini par refaire surface et m'ont poussé à entrer dans un combat avec moi-même. C'est pile durant cette période où je luttais entre mon ancienne et ma nouvelle vie que j'ai commencé à travailler sur Ma vérité. Je croyais être devenu carrément quelqu'un d'autre, alors que ce n'est évidemment pas le cas. La religion aide à y voir plus clair, mais on garde ses défauts. Et ils finissent toujours par ressurgir.

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4. Dernier MC (2013)

C'est plutôt rare de mettre un album si récent aussi bas dans le classement…
C'est vrai que les artistes, en général, prétendent que leurs derniers albums sont forcément leurs meilleurs, mais, dans le cas de Dernier MC, il faut bien l'admettre : ce disque, lui aussi, n'a pas rencontré son public. Il a certes été Disque d'or, mais il n'a pas eu le succès de Réel, Si c'était à refaire ou À l'Ombre du show business. Il faut dire que, dans celui-ci, je n'ai pas réussi à composer des titres vraiment marquants, des morceaux que l'on peut considérer comme des classiques. Ça manque de titres forts. Il y a « 94, c'est le Barça » qui a plutôt bien marché, mais ce n'est pas du tout un morceau qui a marqué l'histoire du rap français.

Tu penses que ce disque a désarçonné ton public ?
En quelque sorte, oui. Mais je ne comprends pas pourquoi. Peut-être qu'on était un peu en avance dans le propos. Sur « Dernier MC », je dis des choses qui sont, à mon avis, plus hardcore que ce que je dis dans « Racailles » aujourd'hui. Je parle déjà de la Syrie, de la Lybie, de l'intervention de la France dans ces pays, etc. J'étais peut-être trop précurseur sur ce plan là. Les gens ne comprenaient pas pourquoi j'en parlais, ils ne voyaient pas le lien avec la France. Aujourd'hui, alors qu'il y a des migrants syriens dans les rues de Paris, tout le monde est nettement plus concerné par la question. Et je le vois en concert : mon propos résonne davantage.

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Il y a aussi peut-être le fait que tu t'ouvres ici à des sonorités électroniques, notamment le dubstep ?
Ah oui, c'est vrai que ce genre de sons a pas mal déstabilisé les gens. C'est dommage parce que « Vent d'État » est un morceau que je trouve assez percutant. Mais bon, ce n'est pas grave. De toute façon, j'ai toujours essayé de faire des albums différents et, à cette époque, il se trouve que Tefa, le réalisateur de l'album, était à fond dans les sons électroniques. On s'y est essayé, on trouvait que ça sonnait bien, mais les gens n'ont pas accroché.

Est-ce que Dernier MC n'a pas coûté trop cher également ? Il y a beaucoup d'invités dessus : Zaho, Youssoupha, Corneille, Médine, Imany,…
Ce qui est sûr, c'est qu'on l'a fait dans un trop grand confort, en maison de disques avec plusieurs clips histoire d'accompagner les morceaux. Ce n'est pas pour moi ce genre de fonctionnement !

3. Réel (2009)

C'est un gros album, qui a sans doute été plus dur à réaliser que À l'Ombre du show business. Mais c'était voulu. Avec À l'Ombre du show business, on a pu toucher un public beaucoup plus large, et j'ai eu peur. Des titres comme « Banlieusards » ont touché beaucoup de gens et j'ai eu peur d'avoir une image trop lisse, de devenir le rappeur gentil qui ne dit pas les mêmes choses que les autres. En réaction, j'ai donc voulu un album avec des morceaux plus durs, plus extrêmes.

Justement, sur ce disque, il y a notamment « Avec le cœur et la raison » où, pendant neuf minutes, tu prends clairement position pour la cause palestinienne. Qu'est-ce qui t'a poussé à te lancer dans un tel titre ?
Ça faisait un moment que je voulais faire un morceau autour de la Palestine, mais je ne voulais pas que l'on me rétorque l'argument : « tu parles de ce que tu ne connais pas ». Du coup, j'ai attendu de pouvoir aller voir par moi-même comment ça se passait là-bas, de recueillir des témoignages et d'aller à la rencontre des Palestiniens histoire d'alimenter la véracité de mon texte. Un texte qui est, c'est vrai, dans l'histoire du rap français ou de la chanson française, sans doute le plus engagé envers leur cause.

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Tu gardes quoi comme souvenir de ce voyage ?
C'était très dur. Dur à encaisser et à supporter. En vrai, je n'ai même pas envie d'y retourner. Les Palestiniens sont très chaleureux, te reçoivent avec beaucoup d'amour malgré le fait qu'ils ont peu, mais c'est très difficile pour moi de regarder des gens subir l'oppression sans pouvoir agir. J'ai l'impression d'être dans le voyeurisme, et c'est une sensation très déstabilisante.

En termes de production, il est vraiment dans la lignée du précédent…
« Le Retour du Rap Français » est un morceau qui ne vieillit pas et qui provoque toujours le même effet sur scène. De toute façon, j'essaye toujours d'avoir un titre de la sorte sur chacun de mes albums, ça fait partie de ma formule.

C'est l'une des dernières fois où tu collabores avec des membres de la Mafia K'1 Fry sur tes propres disques, tu sentais déjà que vous commenciez à évoluer de façon différente ?
On était tous adultes, et, forcément, on commençait à avoir des envies différentes. C'est d'ailleurs pour ça que je ne voulais pas du mot « Mafia » sur le disque. Je préférais que l'on note leur présence sur le titre « C'qui nous perd » de façon moins virulente, d'où ce nom : « La Famille Africaine ». Il faut savoir que j'avais arrêté le rap avant Si C'était à refaire. J'avais arrêté Ideal J, j'avais quitté la Mafia K'1 Fry et je n'avais plus envie d'évoluer dans ce milieu. Mais les choses ont fait que j'ai changé d'avis et je trouvais que c'était important que les membres de la Mafia K'1 Fry soient là pour accompagner mon retour, qu'ils m'assistent. Il ne pouvait en être autrement, selon moi. Quoiqu'il ait pu se passer, on restait des frères avant tout.

Si C'était à Refaire est l'exemple-type des albums de rap qui, sans se travestir, peuvent être écoutés aussi bien par les plus jeunes que par leurs parents. C'est quelque chose que tu recherches ?
Je ne le recherche pas forcément, mais j'essaye de faire attention à tout ce que je peux dire. Je ne me lance pas dans un texte à l'aveugle. Ce qui est marrant, en revanche, c'est que je rencontre beaucoup de jeunes aujourd'hui qui m'ont découvert ou me connaissent grâce à leur grand frère. C'est gratifiant je trouve, et ça prouve bien que j'ai réussi à traverser les époques jusqu'à présent. Après tout, c'est une vraie chance de pouvoir tenir un discours qui touche autant les jeunes que les plus âgés.

Tu dis que tu as traversé les époques, mais, en 1996, dans une interview pour L'Affiche, tu prétendais que tu ne rapperais pas éternellement. Qu'est-ce qui fait que tu es encore là ?Tout simplement parce que le rap est ce que je fais de mieux. C'est en moi, je sais le faire et je ne m'imagine pas faire autre chose, même si je viens d'achever l'écriture d'un scénario et que je m'apprête à jouer dans la pièce À Vif, mise en scène par Jean-Michel Ribes. Ça ouvre de nouvelles perspectives, mais le rap reste ancré en moi. Tu dirais que ce disque est le plus personnel et le plus intimiste que tu n'ais jamais fait ?Ah mais oui, complètement. C'est un disque que j'ai composé à 70%, où je tiens des propos très introspectifs et intimistes. Je ne lui vois aucun défaut. Enfin, si : un titre comme « En Feu de Détresse » aurait dû figurer au tracklisting de ce Si C'était à Refaire. Si ce disque contenait un morceau de cet acabit en plus des autres, il serait absolument parfait !

(Photo - Fifou)