Jon Rafman prend des photos de photos Google (ou quelque chose comme ça)

Jon Rafman est à l'origine du projet 9 Eyes, un site qui répertorie des images qu'il capture sur Google Street View – où s'entrecroisent prostituées, gangsters et animaux mignons.

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janv. 27 2011, 4:00pm

Jon Rafman est l'artiste canadien à l'origine du projet 9 Eyes, un site qui répertorie des images qu'il capture sur Google Street View où s'entrecroisent prostituées, gangsters et animaux mignons. J'ai un respect infini pour ce garçon excessivement patient qui semble avoir tout compris à la beauté du monde. On a donc passé deux heures à discuter sur Gchat et il a répondu à toutes mes questions avec une éloquence qui a vraiment facilité cette tâche laborieuse qu'on appelle l'édition.

VICE : Tu peux te présenter un peu ? D'après ce que j'ai lu, tu sembles être un personnage un peu discret.
Jon Rafman :
Ah ouais, vraiment ? Je n'aime pas trop les gens qui se donnent une personnalité mystérieuse sur Internet. Je préfère quand ils s'exposent aux autres, quitte à être vulnérables. Mais c'est vrai, je préfère rester discret sur certaines choses, parce que j'ai eu des expériences un peu flippantes avec des stalkers de l'Internet qui m'appelaient très tard, en pleine nuit. Bref, je suis né à Montréal, où j'ai aussi grandi. J'ai étudié la littérature et la philosophie à McGill, puis je suis parti à Chicago, dans une école d'art. Jusqu'à très récemment, je faisais surtout des films. J'avais surtout envie d'explorer la connexion entre l'identité et la mémoire. Ce qui m'intéressait le plus, c'était le mélange entre l'autorité et les lacunes de la mémoire. La mémoire est à la fois la base et la confirmation de la personnalité de chacun, mais elle reste quelque chose à laquelle on ne peut pas toujours se fier. Ça m'intéresse de voir comment les auto-récits nous aident à nous construire notre identité. La mémoire cherche souvent à établir une forme narrative mais sans succès, et ça me fascine.

OK, c'est plus théorique que je ne le pensais alors. Comment tu as commencé à bosser sur 9 Eyes ?
En plus de la littérature et du cinéma, j'ai toujours été très inspiré par les choses que je pouvais trouver sur Internet. En 2008, avec le site del.icio.us, j'ai découvert une communauté d'artistes qui était aussi inspirée que moi par des choses aussi anodines qu'un site Geocities de 1996 qu'un gosse avait consacré à son hamster. Quand je suis tombé sur ces artistes conscients du pouvoir d'Internet, ma démarche a complètement changé. Je me suis mis à discuter avec des artistes incroyables qui venaient d'un peu partout. J'avais vraiment l'impression de développer un nouveau dialecte avec ces types, basé sur les codes et les symboles d'Internet. Pendant cette ère du netart, tout le monde développait sa propre façon de surfer, et beaucoup de « surf clubs » ont émergé. Le tout premier, nastynets.com, était respecté par tout le monde. Puis il y a eu doublehappinessqui a monté la barre un peu plus haut, Spirit Surfers, fondé par le mystérieux Kevin Bewersdorf, puis supercentral, créé par Charles Broskoski. Vu que ces « surf clubs » avaient été lancés en 2006, j'étais un peu à la bourre.

Pourquoi « surf club » ? Ça a l'air ultra nerd comme truc.
Ouais, il fallait être invité pour en faire partie, et montrer que tu t'y connaissais un peu. J'ai commencé à chercher sur Google Street View pour trouver des images intéressantes, en partie parce que je voulais me faire un nom dans ce truc là. J'ai fini par avoir leur respect en me faisant une réputation d'expert en exploration virtuelle de Second Life - avec mon projetKool Aid Man in Second Life et de GSV. Je pense que mon travail différait de celui des autres parce que mes projets étaient vastes et continus.

Qu'est-ce qu'il te plaît dans les images Google Street View ?
Au début, j'étais surtout attiré par leur côté brut. Il y a quelque chose en elles qui m'évoquent un sentiment d'urgence, que je trouvais assez présent dans la photographie de rue du XIXe et du début du XXe siècle. Avec son regard robotique prétendument neutre, la photographie Street View bénéficie d'une spontanéité qui ne sera jamais maculée par la sensibilité et les projets d'un photographe « humain ». Je voyais ces images comme une représentation neutre - quoique privilégiée - de la réalité.

OK. Pourquoi ton site s'appelle 9 Eyes ?
C'est une référence aux neuf caméras directionnelles qu'on peut trouver sur chaque voiture Google Street View. Les images enregistrées par les neuf caméras sont ensuite rassemblées par un logiciel qui crée un panorama à 360°.

Tu sais si les images s'actualisent parfois ?
Oui, même si ce n'est pas régulier. Beaucoup d'endroits que j'ai visités il y a trois ans ont changé. Je suis toujours émerveillé devant l'immensité de ce projet.

Ouais, j'ai vu que de nouveaux pays allaient être couverts par Google Street View, genre la Grèce et la Corée du Sud. Ça doit te rendre fou.
Complètement. Je vais souvent sur le site officiel afin de voir où les voitures GSV sont en ce moment, et c'est de là que commence mon exploration.

Mais tu dois passer beaucoup de temps pour compiler autant de belles images, non ? J'ai essayé pendant dix minutes, et je n'en ai tiré qu'une photo chiante d'un espagnol en train de faire du jogging.
J'ai passé énormément d'heures à faire ça, bien plus que je ne voudrais l'admettre. Je passe la majorité de ma journée devant mon ordinateur, et ces derniers jours je vais sur GSV pour procrastiner. Mais quand j'ai commencé, je pouvais me faire des marathons de 12 à 16 heures, complètement drogué à la Ritaline, en ne mangeant presque pas. Pendant au moins quatre heures, j'étais complètement en transe. Mais pour être honnête, je n'aime pas trop quand les gens insistent sur le temps que je passe à faire ça. Pour moi, c'est la partie la moins intéressante, mais j'imagine que c'est parce que notre société fétichise le labeur enduré pour produire une œuvre artistique. Si on porte trop d'attention au travail fourni pour produire quelque chose, la valeur et la pertinence de l'œuvre passent au second plan. La plupart de mes œuvres favorites ont été produites en très peu de temps - je pense notamment au travail de types comme Marcel Duchamp ou Cory Arcangel.

J'imagine qu'on peut dire que la photographie GSV donne une fausse impression de ready-made dans le sens où tu as juste à appuyer sur le bouton de capture d'écran, mais on sent vraiment la patience derrière tout ça.
Bien sûr. Mais j'aimerais que le spectateur attache plus d'importance à l'image qu'à mon obsession pathologique. Parfois j'aimerais être un de ces artistes conceptuels belligérants et « fainéants » qui trouvent des idées fantastiques qui ne demandent aucun effort plutôt qu'un freak qui passe beaucoup trop de temps online, mais j'imagine que c'est parce que les gens ont tendance à vouloir être ce qu'ils ne sont pas.

Tu me donnes l'occasion de ressortir mon premier cours de philo : Nietzsche a dit qu'il n'existait aucun artiste capable de produire une œuvre d'art sans effort, et que le génie résidait dans sa capacité à faire le tri entre ce qui est bien, et le reste.
Ouais, je pense que le véritable aspect créatif et artistique réside dans le tri que je fais après avoir amassé des tonnes de photos. L'édition fait partie intégrante du processus artistique, que ce soit dans le choix des photographies ou la construction de séquences pour une exposition.

Qu'est-ce que tu recherches quand tu commences tes expéditions ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. Ça dépend du contenu de l'image, parfois c'est juste un ressenti sur des choses techniques telles que la lumière, la couleur ou la composition. Je n'adhère pas à une formule spécifique. C'est un processus intuitif qui devient plus intellectuel quand je choisis quelles images je souhaite garder.

Qu'est-ce qui influence ton choix à ce moment-là ?
Ça dépend, le plus souvent je cherche des images qui isolent une action humaine. Je trouve que ces images prennent un sens très différent quand elles sont couplées avec l'iconographie de Google et le compas directionnel. Après tout, ces images sont produites sans humanité et sans morale. Parfois j'isole des animaux et des paysages sans présence humaine, mais l'humain reste ce qui m'intéresse le plus.

Beaucoup de gens pensent que GSV est une atteinte à la vie privée des gens.
Ce débat ne m'intéresse pas. Je ne suis pas trop intéressé par la question de l'intimité. J'aime voir ce que les technologies de Google révèlent sur notre présent. Le fait que Google existe, qu'il fasse partie intégrante de nos vies et qu'on risque d'en entendre parler encore longtemps. C'est un fait social. Même si je n'ai rien contre les gens qui se révoltent contre Google, c'est une chose pour laquelle je n'éprouve aucun intérêt. Je pense que Google ne nous impose rien, leurs enregistrements montrent juste comment on structure nos expériences. Cette façon d'enregistrer le monde, la tension entre une caméra et un humain, ça reflète notre expérience moderne. Il y a aussi des gens qui adorent être surveillés et abandonnent leur vie privée avec joie - à quoi serviraient Twitter ou Facebook, sinon ? J'ai eu un commentaire assez pertinent sur l'un de mes articles, qui disait « Un ami à moi est tombé sur une photo Google Street View de ma femme en train de sortir de notre ancien appartement. Ça m'a fait assez bizarre, comme si elle était célèbre sur une échelle infinitésimale ». Je me dis que ces instruments qui nous éloignent de nous-mêmes peuvent aussi en dire long sur la nature de notre aliénation. En isolant et en recadrant ces images enregistrées de façon automatique, j'espère pouvoir rompre avec les conventions et changer notre vision du monde.

Ton travail rejoint un peu le photojournalisme, dans un sens. J'ai vu qu'il y avait une fonction « signaler un problème » sur GSV, ça m'a fait penser à une photo prise à Moscou, où un type se fait poignarder. Beaucoup de gens se sont révoltés en disant que le photographe aurait dû l'aider plutôt que de prendre la photo. Tu n'as jamais eu envie de « signaler un problème » ?
C'est une bonne question. Je trouve cette fonction à la fois intéressante et révélatrice. Quand on regarde une image Street View, même les plus troublantes, on se trouve face à un dilemme moral. Google nous propose de signaler un problème, mais est-ce que ça veut dire que je peux vraiment montrer mon inquiétude envers l'humanité grâce à Street View ? J'essaie de visualiser l'employé dans les quartiers généraux de Google qui doit étudier les problèmes signalés, et je me demande ce que ça implique. Pour moi, c'est une vision archétypique du labeur post-industriel. Ce bouton souligne la distance morale qu'on vit tous quotidiennement. Si tu tombes sur une personne en danger, tu peux appeler la police. Mais dans la version Google, il est impossible de savoir comment s'est réellement déroulée l'action capturée par la caméra et si le conducteur du véhicule avait conscience de ce qu'il se passait. En plus de ça, notre devoir humain et notre responsabilité civique de « signaler un problème » sont substitués par l'acte de cliquer sur un hyperlien.

Est-ce que tu as déjà assisté à quelque chose que tu aurais préféré ne pas voir ? En tant qu'humain j'entends, en laissant de côté tes aspirations artistiques.
Hum, non je ne crois pas.

Et c'est quoi la plus belle chose que tu as vue alors que tu menais ce projet ?
Ces derniers temps, je me fous un peu de trouver la « photo parfaite », je suis plus fasciné par la collection de photos, que je vois comme un tout. J'analyse les choses que je retrouve souvent. J'aime bien voir les gens qui ont conscience de la présence de l'appareil de Google et qui le montrent. Toutes les manières qu'ont eues ces gens de le manifester, je trouve ça trop bien.

Tu bosses sur quoi, sinon ?
Je viens de finir un court-métrage qui s'appelle Codes of Honor, que je vais mettre en ligne la semaine prochaine, je pense. Ça parle de la culture des professionnels des jeux vidéo. Quand je vivais à New York, je passais mes journées à Chinatown, dans la dernière grande arcade de jeux vidéo de la côte Est. J'emmenais ma caméra et j'interviewais les gens qui venaient régulièrement, puis je foutais les vidéos sur YouTube. Le film comprend ces interviews et du machinima Second Life. Ça raconte l'histoire d'un gamer professionnel déchu qui se remémore sa période de gloire. C'est à peu près tout.

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