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J’ai passé une soirée devant un concours d’éloquence entre étudiants

Trois heures de ma vie devant des jeunes cherchant à tout prix à me « convaincre », Kery James et Édouard Baer.

par Romain Gonzalez
25 Mai 2015, 5:00am

Toutes les photos proviennent de la page Facebook d'Eloquentia.

Il est 19 heures et des cris orgasmiques surgissent de la salle qui accueillera dans quelques dizaines de minutes la finale d'Eloquentia. Eloquentia, c'est le nom du grand concours d'éloquence ouvert à tous les jeunes de Seine-Saint-Denis, et chapeauté par la faculté de la ville de Saint-Denis, Paris-8. C'est pourquoi un candidat s'échauffe la voix en compagnie d'un type qui semble s'être inspiré des méthodes pédagogiques d'Armande Altaï. Au même moment, deux filles traînent dans le couloir en espérant être les premières à croiser les stars de la soirée, le rappeur Kery James et l'actrice Leïla Bekhti, tous deux membres du jury.

Le propre d'un concours d'éloquence, normalement plutôt réservé aux élèves de facultés de droit et d'instituts d'études politiques, est d'arriver à convaincre un auditoire grâce à un mélange d'orgueil, de sophisme et de talent oratoire. Étant moi-même issu d'un IEP de province cultivant l'entre-soi et les références culturelles élitistes, j'ai été assez surpris de découvrir que la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, accueillait un tel événement, extrêmement connoté « de droite », voire « gros bourge ». Mais, après tout, aucun étudiant du monde ne devrait se voir refuser le droit de parler pour parler.

Après une entrée en matière ponctuée par de nombreux cris d'encouragement, je m'installe en haut de l'amphithéâtre X de l'université Paris-8. Des ingénieurs du son vérifient le bon fonctionnement des enceintes avec la chanson Ta fête de Stromae. « Balance-toi, mais tu vas te faire balancer. Défonce-toi, mais tu vas te faire défoncer. » J'en déduis que le chanteur belge adoubé par Kanye West n'aurait pas eu sa place parmi les finalistes du concours. Sinon, les strapontins sont les mêmes que dans les autres facultés françaises, c'est-à-dire inconfortables et d'une horrible couleur jaune pisse.

L'ouverture de la salle au public ressemble à une séquence du JT de TF1 un jour de soldes, lorsque quelques mecs se faufilent sous les grilles d'un magasin Boulanger pour choper un écran plat 107 centimètres à -50 %. Sauf qu'à la place de pères de famille hystériques, on a affaire à des étudiants qui viennent supporter leurs potes. Ce qui est carrément plus respectable. J'interroge donc un mec assis sur les marches à mes côtés. Celui-ci m'avoue être là pour « apercevoir Kery James » tout en rajustant son casque audio autour de son cou et en me précisant que les participants au concours sont « plutôt populaires au sein de l'université ». Je compare cette affirmation avec la réalité de mon IEP personnel qui, lors de son concours d'éloquence, attire avant tout une flopée de numismates et de creeps de tous poils.

À ma gauche, je vois qu'un type en rollers avec un béret vissé sur le crâne est chargé de filmer la soirée. Il glisse de manière aérienne autour de la table et manque de heurter la mascotte du BDE de la fac ; il s'agit d'un renard, symbole de l'association nommée Well'com. Celui-ci est venu répandre la bonne parole des BDE hexagonaux, qui défendent un seul et même laïus depuis plus de 30 ans : 20 euros pour un open bar avec DJ.

Si vous n'avez jamais eu la chance d'assister à un concours d'éloquence, sachez que le principe est plutôt simple. À tour de rôle, les participants doivent convaincre un jury en défendant une opinion préétablie. En gros, vous ne pouvez pas choisir sur quel thème vous allez disserter. Cela ne découragera à aucun moment les deux finalistes d'Eloquentia, qui déclameront leur tirade à tour de rôle quelques minutes après le passage des petits finalistes, qui lutteront pour la 3ème place du concours.

Vers 20 h 30, on frôle l'émeute lorsque les deux stars de la soirée font leur entrée dans la salle. Surprise, le comédien et acteur Édouard Baer est présent, mais personne ne semble l'avoir remarqué. C'est sans doute l'une des grandes discordances entre un concours d'éloquence à Saint-Denis et celui de Sciences-Po, où certains étudiants peuvent se palucher pendant pas mal de temps sur leur connaissance encyclopédique du Centre de visionnage.

Alors qu'Elhadj Touré – le premier candidat de la soirée – s'apprête à prendre la parole devant un amphithéâtre échauffé par l'absence d'aération et les exhalaisons âcres émanant de 400 étudiants, je porte mon regard sur les photographes de presse présents dans la salle. Le magazine Néon est là, Le Parisien aussi. Tous sont prêts à capter des instantanés de vie qui traduiront la volonté qu'ont ces jeunes de banlieue de s'extirper-d'une-existence-monotone-parsemée-de-violence-et-de-coups-de-pute-du-destin. En tout cas, c'est ce qu'ils sous-entendront sans nul doute dans leur article, quitte à surinterpréter à l'extrême un événement fugace et au final agréable à suivre. Bon, OK, je n'ai pas vraiment ri, contrairement à certains spectateurs et à des people plutôt affables. Mais bon, je n'étais pas venu assister à une soirée stand-up, alors la déception n'était pas là.

Édouard Baer et Leïla Bekhti, visiblement hilares

Après quelques bousculades dues au succès de l'événement, Elhadj prend la parole. Il doit donc convaincre un auditoire composé d'Édouard Baer, de Kery James, de Leïla Bekhti, mais aussi de quelques avocats parisiens reconnus. Assises à une table au centre de la scène, les trois célébrités écoutent avec le sourire pendant que les ténors du barreau font preuve de plus de zèle. Ces derniers notent en effet avec attention le contenu de l'intervention du jeune diplômé en sociologie, qui est aussi membre du club de l'équipe de football américain de Paris-8. Vêtu d'un maillot ressemblant beaucoup à celui des Buffalo Bills, il disserte sur le fait que les hommes sont bel et bien condamnés à l'échec, et utilise le meilleur argument qui soit : sa présence en petite finale après son élimination lors d'une confrontation précédente.

Face à lui se dresse Franck Bikpo, qui tient le propos inverse. Cet étudiant en économie est plutôt convaincant. À un moment, contre toute attente, il se met pourtant à rapper – dans un style qui me rappelle un peu celui de Shurik'n.

Si le succès d'Eloquentia depuis sa création en 2012 est indéniable, c'est sans doute parce que ce concours surfe sur le principe de développement personnel via l'art oratoire. Si les adulateurs des matches d'impro sont de plus en plus nombreux en France – on dénombre 8 ligues professionnelles dans notre pays –, cela tient sans doute à cette croyance selon laquelle le fait de parler devant un public est une activité bénéfique pour l'être humain. Ma misanthropie m'incite à ne pas être 100 % d'accord avec cette assertion, mais après tout, pourquoi pas ? Il faut quand même préciser qu'Eloquentia n'est pas un concours d'improvisation à proprement parler, car les candidats connaissent leur sujet plusieurs jours avant la date et ont le droit de se munir de notes. Mais la logique est la même : être assez mégalomane pour supposer que les gens qui vous écoutent ne sont pas en train de se foutre de votre gueule.

Arrive la grande finale qui oppose Souleïla Mahiddin à Eddy Moniot. Ce dernier fait rire une assistance impressionnée par son flot de paroles intarissable et par sa maîtrise du « bon mot ». Le match sera logiquement remporté par Eddy, étudiant en théâtre, qui n'hésitera pas à utiliser ce bazooka oratoire qu'est l'anaphore pour vaincre son adversaire féminine. Souleïla a néanmoins gratifié l'auditoire d'une performance physique, à base de jets d'eau sur les spectateurs, que n'aurait pas renié Antonin Artaud. Malheureusement, ça n'a pas suffi.

C'est avant que cette décision ne soit prise qu'a eu lieu le moment le plus gênant de la soirée. Le programme prévoyait de laisser certains membres du jury prendre la parole pour nous gratifier de quelques tirades au sujet des deux finalistes. Des remarques plates tendant vers les pires punchlines de Yo Momma se sont donc enchaînées dans une indifférence quasi-générale, la plupart de mes voisins n'en ayant pas grand-chose à foutre. Ils étaient sans doute trop occupés à analyser les monologues de Souleïla ou d'Eddy afin de savoir qui allait remporter le trophée tant convoité – trophée au demeurant plutôt moche mais dont l'obtention s'accompagnait de la somme de 1 000 euros.

Kery James loue les capacités oratoires de l'une des candidates

C'est en relisant mes notes et en me replongeant dans cet événement avec quelques jours de recul que j'ai réalisé à quel point l'absurdité d'un tel concours réside dans cette obligation de défendre un point de vue qui, au final, n'est pas celui des participants. Les réponses leur sont en effet imposées – les uns doivent répondre par l'affirmative, les autres par la négative. De plus, les questions qu'ils traitent ne font pas vraiment partie des préoccupations quotidiennes des étudiants français, à moins qu'un basculement métaphysique et ontologique profond ait touché la jeunesse depuis la fin de mes études. L'après-Charlie est-il le nouvel âge d'or de la théorie critique ? Les jeunes adultes vont-ils enfin faire preuve de réflexivité, une démarche intellectuelle qu'ils n'ont jamais entreprise lors de leurs années d'études supérieures ? J'en doute.

D'ailleurs, l'aspect le plus critiquable d'un concours d'éloquence réside dans cette nécessité de devoir tout défendre. Symboles d'une société dans laquelle les étudiants peuvent parler de tout sans jamais ne rien dire de significatif, ces concours conduisent des kids loin d'être cons à citer pêle-mêle Nietzsche et Victor Hugo, tout en dissertant sur la carrière de Zinedine Zidane et de François Mitterrand. Je dis cela sans agressivité. Je fais moi-même partie de ces types.

Au final, je suis à peu près sûr qu'il n'y a aucune vérité sociétale à tirer d'une telle soirée. Le Parisien n'a pourtant pas manqué d'évoquer ces « nombreux étudiants des quartiers populaires qui, par manque de confiance, s'enferment dans des barrières qu'ils montent eux-mêmes. » À mes yeux, ces jeunes n'ont ni « manque de confiance » ni rage de vaincre, ou je ne sais quelle autre connerie n'ayant aucune réalité tangible. Face à cette digue qui semble séparer la psyché des jeunes – pas forcément de banlieue – de celle de leurs aînés, il est toujours réconfortant pour certains d'appliquer des catégories préétablies afin que l'ineffabilité de notre monde se dissipe et que de grandes théories pseudo-sociologiques puissent voir le jour.

Alors que je repense à ces quatre étudiants, stressés à l'extrême, je m'interroge sur leurs motivations personnelles. Qu'ont-ils eu en commun lors de cette soirée ? C'est assez simple, en fait. Ils auront prouvé à l'auditoire qu'ils sont fiers d'eux-mêmes. Hey, qui peut en dire autant de nos jours ?

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