Comment j’ai bien failli rester bloqué au Népal
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Comment j’ai bien failli rester bloqué au Népal

L'année dernière, Gaby, baroudeur français, se trouvait dans le pays himalayen quand le violent séisme a frappé la région.
9.12.16

Cet article a été initialement publié le 12 mai 2015. Il vous est présenté par Canal +, dans le cadre de la diffusion du film Meru le mardi 14 décembre à 20H50. Cliquez ici pour plus d'informations.

Le 25 avril dernier, un tremblement de terre de 7,8 sur l'échelle de Richter a frappé le Népal. Selon le dernier bilan, la catastrophe a fait 7 250 morts et 14 000 blessés.

Dès le lendemain du séisme, l'aide humanitaire et internationale s'est déployée dans les régions touchées. Néanmoins, en plus d'avoir mis davantage de temps à arriver, l'aide des États envers leurs ressortissants a été quant à elle très inégale. Alors que, deux ou trois jours seulement après la catastrophe, tous les touristes américains, asiatiques et russes avaient été pris en charge puis rapatriés, les Européens – et en particulier les Français – sont restés sur le carreau, coincés dans des chaînes de montagnes ravagées.

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Baroudeur depuis des années et aventurier confirmé, Gaby Fabre, jeune Français de 25 ans, est l'un d'eux. Lors du séisme, il se trouvait dans les montagnes de l'Himalaya – et il a bien failli ne jamais en revenir.

Un jour après son retour à Paris sain et sauf – mais choqué par ce qu'il venait de vivre et par l'inefficacité de la France envers ses ressortissants en cas de sinistre –, Gaby a voulu raconter cette semaine de misère.

Photo de Purvi Thacker via VICE News / Toutes les autres photos sont de Gaby

25 AVRIL
Ce matin-là, je me trouvais avec un ami, Pol, à Sherpa Gaon, un village situé à 2 500 mètres d'altitude dans le Langtang – une zone de trekking de l'Himalaya. Nous entamions notre première pause de la journée quand le sol s'est mis à trembler. Le bruit était assourdissant. Les gens ont commencé à hurler et à courir, tandis que les locaux ont attrapé leurs enfants. On a très vite compris qu'il s'agissait d'un gros tremblement de terre. À ce moment-là, seul l'instinct de survie a compté. On s'est réfugiés sur un flanc de montagne. En face, on voyait d'énormes avalanches. Le sol s'ouvrait un peu partout avec des craquelures de un à cinq centimètres de large et d'une profondeur inconnue. Finalement, au bout de trente secondes, le séisme a pris fin.

Notre groupe, dans lequel se trouvait un Allemand avec le crâne ouvert et une touriste avec le pied cassé, s'est ensuite réfugié dans la cour d'une guesthouse. On a patienté là toute la journée, régulièrement rejoints par des gens qui ont compris que notre spot était un minimum sûr, quoique quand même dangereux car les secousses continuaient sporadiquement. La nuit est tombée à 19h. On n'avait qu'une petite lampe pour tout le groupe. J'ai posé une gourde remplie à moitié d'eau sur la table de la cour, de sorte à savoir quand des répliques du séisme se déclenchaient. Cette gourde pourrie faisait donc office de sismographe et, grâce à elle, on pouvait savoir quand nous devions tous nous rassembler au milieu de la cour.

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26 AVRIL
Réveil à 7h pour aller se réfugier à Syabru Besi, le village le plus proche, porte d'entrée du chemin de randonnée, situé à 1 700 mètres d'altitude. Mon pote et moi avons décidé d'ouvrir la route au groupe sans vraiment réaliser le degré du danger. Néanmoins, comme j'avais calculé la fréquence des secousses toute la nuit précédente, je savais que, ce jour-là, elles allaient être espacées de deux heures. Autrement dit, on avait deux heures pour faire un trajet qui se faisait normalement en six heures – et cette fois, le terrain était déplorable, avec des risques d'éboulement tous les dix mètres. À notre arrivée au village, on est tombés sur un groupe de Basques en voyage organisé qui nous ont expliqué que l'ambassade de France à Katmandou nous avait localisés et que nous étions tirés d'affaire.

27 AVRIL
Réveil douloureux après une nuit pourrie, mais on a fait abstraction : le manager du groupe de Basques nous a appris qu'il avait eu l'ambassade et que des hélicos de l'armée française allaient nous être envoyés. Tout le monde a rassemblé ses affaires à la vitesse de l'éclair. On était tous contents. On est descendus sur le terre-plein, là où l'hélico était censé arriver, et on a attendu. Une heure, deux heures, six heures ont passé… À 17h, alors qu'il commençait à pleuvoir, on a décidé de remonter, comprenant que personne ne viendrait. On était déprimés. La veille, des dizaines de ressortissants étrangers avaient été évacués du tac au tac. Pareil pour ceux qui avaient une assurance privée. En fait, ces quelques jours de survie dans les montagnes himalayennes ont été remplis d'ascenseurs émotionnels assez difficiles à vivre, alors qu'on était déjà psychologiquement très fragiles.

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Ce qui nous a chamboulé le plus, c'était de constater que ceux qui étaient partis les premiers étaient ceux qui avaient de l'argent.

28 AVRIL
Nous n'avions toujours aucune nouvelle de la France, alors que les médias français parlaient déjà de nous et du groupe de Basques, grâce aux textos échangés entre le guide et sa fille. On ne l'a compris qu'après mais, à ce moment-là, si on était encore bloqués dans les montagnes, c'est car l'ambassade ne voulait pas payer le voyage. Selon eux, étant donné que nous n'étions plus en danger de mort, on pouvait tout à fait patienter. Or, non seulement nous n'étions pas vraiment en sécurité puisque la montagne continuait de s'effondrer, mais surtout les Népalais commençaient à perdre patience et a en avoir marre de nous – d'autant plus qu'ils savaient que nous allions partir et reprendre une vie normale, tandis qu'eux en auraient pour dix ans de reconstruction, pour ceux qui ont survécu. Les dernières boutiques qui restaient ont été pillées et on sentait la tension monter heure par heure dans le village. En réaction, les Népalais ont créé des patrouilles pour veiller la nuit, tandis que nous avons commencé à nous équiper de couteaux et de bâtons – juste au cas où.

29 AVRIL
Toujours sans nouvelle de la France, je suis parvenu à téléphoner à ma famille avec un téléphone satellite loué au propriétaire d'une boutique. Mon pote espagnol a quant à lui appelé ses parents et leur a demandé de contacter aussitôt l'ambassade d'Espagne. Il a été rappelé peu de temps après, et on lui a annoncé que des hélicos viendraient nous chercher.

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30 AVRIL
De nouveau une journée d'attente, avec des répliques régulières et des éboulements. Des Népalais descendus par famille ont tenté leur chance à pied – et sont morts en chemin, pour certains d'entre eux.

1ER MAI
Jour du départ. Le guide népalais du groupe de Basques m'a annoncé qu'un hélico privé arrivait. Lorsque j'ai demandé si mon pote – de nationalité espagnole – pouvait venir avec nous, on m'a répondu que l'hélicoptère pouvait accueillir uniquement des Français. Après avoir été convaincu de partir par mon ami, j'ai fait mon sac, la mort dans l'âme, puis je suis descendu sur le terre-plein. Le trajet a duré quinze minutes. Depuis l'hélico, j'ai vu la route que je voulais prendre à pied. J'ai alors compris à quel point j'étais passé à côté de la mort. On est arrivés à Trisuli, avant de monter dans un bus sans frein des années trente, direction Katmandou. La route se trouvait dans un état pitoyable et les éboulements continuaient. Le trajet a duré quatre heures. Quatre heures de paysages de montagnes magnifiques et de désespoir total.

À Katmandou, la vie avait déjà repris son cours. Il y avait à manger, à boire, des secours et de l'aide. J'ai filé à l'ambassade de France, où on m'a expliqué qu'un vol pour Rome allait prochainement partir. Si les autres Français en ma compagnie l'ont pris, je suis resté car je voulais absolument que mon pote espagnol resté coincé dans les montagnes soit pris en charge. Après leur avoir demandé si je pouvais rester dormir dans le jardin de l'ambassade pour la nuit, ils m'ont proposé d'aller à l'école française, là où il n'y avait ni eau ni nourriture. Sans détour, ils m'ont aussi suggéré de me payer une chambre dans une guesthouse – en gros, de me démerder. Ce que j'ai fini par faire.

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2 MAI
Je suis retourné à l'ambassade. Là encore, on m'a parlé d'avions de ligne commerciaux et on m'a invité à m'acheter un billet. De là, j'ai décidé d'aller au consulat espagnol. Ils m'ont expliqué que mon pote venait d'arriver à Katmandou. On s'est retrouvés trente minutes plus tard, avant de célébrer le fait d'être en vie, lui, sa femme que l'on croyait morte et moi.

3 MAI
Jour du départ de Katmandou. Je suis retourné une dernière fois à l'ambassade de France, avec la même requête que la veille et que l'avant-veille. L'ambassade m'a répondu très gentiment que les vols commerciaux avaient repris, et qu'ils nous conseillaient de quitter la ville au plus vite – sous entendu « Paye ton billet et fais pas chier ». Je suis resté sans voix, abasourdi. J'ai réalisé qu'en plus de m'avoir laissé dans les montagnes pendant cinq jours sans info et abandonné à moi-même à Katmandou, l'ambassade ne voulait pas me ramener chez moi. J'ai été envahi par un sentiment de solitude.

En définitive, je me suis tourné vers le consulat espagnol pour demander de l'aide, où j'ai reçu un accueil chaleureux. On m'y a donné à boire et à manger et, six heures plus tard, on me mettait dans l'avion – et, à aucun moment, quelqu'un ne m'a dit « Tu n'es pas Espagnol » de sorte à m'interdire l'accès à l'appareil.

Ensuite, tout s'est enchaîné. Je suis monté dans un engin de la Royal Air Force, qui nous a emmenés à New Delhi. On y a passé une nuit dans un hôtel de luxe où tout nous a été payé – le diner et le petit déjeuner. Le lendemain matin, on a pris un avion pour Helsinki qui faisait escale à Madrid. De là, j'ai pu rentrer à Paris grâce à mon assurance qui a pris en charge le transfert.

Contrairement à la France, l'État espagnol ne semble pas être à 600 euros près et ne juge pas la vie de ses ressortissants par l'argent que ça lui coûte. Bilan : si je suis aujourd'hui sain et sauf à Paris, c'est grâce à l'ambassade d'Espagne et à la solidarité européenne.

Cet article a été initialement publié le 12 mai 2015. Il vous est présenté par Canal +, dans le cadre de la diffusion du film Meru le mardi 14 décembre à 20H50. Cliquez ici pour plus d'informations.