Les Derniers jours de ma grand-mère
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Les Derniers jours de ma grand-mère

De peur d'oublier sa grand-mère telle qu'elle était vraiment, la photographe Rachel Cox a documenté sa longue descente vers la démence.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
7.6.16

Esprit façonné

En 2010, la photographe Rachel Cox a appris que sa grand-mère était atteinte d'une maladie cérébrale dégénérative. À partir de ce moment, elle a décidé de documenter les dernières années de la vie de sa grand-mère Barbara par le biais de clichés « capturés dans des moments de conversation, de gestes et d'expériences de mort ».

Cox raconte qu'elle a ressenti un besoin frénétique d'enregistrer la lente descente de sa grand-mère vers la démence, espérant que ces photos lui permettraient de se souvenir d'elle avec précision. Elle a donc crée la série « Shiny Ghost », qui lui a récemment permis de gagner un prix Lens Culture en Grande-Bretagne et qui sera exposée à Derby à la mi-juin.

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Ses photos montrent deux femmes de deux époques très différentes qui partagent encore un lien profond et mutuel. Nous avons discuté du décalage entre différentes générations et sur le poids émotionnel qu'elle a porté après avoir photographié le cadavre de sa grand-mère.

Ne souris pas – Souris.

VICE : Quand avez-vous photographié votre grand-mère pour la première fois ?
Rachel Cox : À 17 ans. J'ai suivi mon premier cours de photographie et ma grand-mère m'a prêté son appareil. Je me suis entraînée sur elle. À l'époque, c'était loin d'être un projet artistique. Je me demandais encore quel genre de photographe je voulais devenir.

Depuis combien de temps travaillez-vous sur la série « Shiny Ghost » ?
En 2010, ma grand-mère a été diagnostiquée d'un type de démence qui agit sur les parties du cerveau. Il affecte la personnalité et la capacité à s'exprimer. Pour la première fois, j'ai eu l'impression de photographier quelque chose d'extrêmement important pour moi. À ce moment-là, j'ai concentré toute ma créativité sur elle.

Pouvez-vous me parler un peu de Barbara ?
Ma grand-mère était une femme typique du sud de l'Amérique. Elle était très vaniteuse et adorait les potins —aussi bien sur les membres de sa famille que sur les figures politiques importantes à la télé. Passer du temps avec elle revenait à l'écouter dire des choses qu'elle mourrait d'envie de raconter. Elles avait toujours une multitude de ragots à partager. Mais elle était aussi extrêmement généreuse et aimante, très préoccupée par sa famille.

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Quel était votre lien avec elle ?
Je suis fille unique. Le fait d'être une fille plutôt qu'un garçon m'a octroyé une certaine responsabilité. Dès le départ, il était entendu que nous partagerions des intérêts en commun : le shopping, la coiffure, le maquillage. De mon plus jeune âge jusqu'à mes vingt ans, nous avons eu une relation tumultueuse. J'avais l'impression que nous n'avions rien en commun. J'étais libérale et athée, c'était une baptiste ultra conservatrice. J'ai lutté pour établir une relation avec elle au-delà du lien familial.

Mêmes genoux

Vous êtes-vous réconciliée avec ces différentes visions du monde ?
Les seuls moments où je me suis sentie proche d'elle, c'est quand je l'ai photographiée. Elle aimait être prise en photo, et j'aimais la prendre en photo. Elle semblait si étrange, si différente. En tant que sujet artistique, elle est devenue captivante. En travaillant avec elle sur ce projet, je me suis rendue compte que les opinions politiques et les croyances religieuses n'étaient que des détails. Petit à petit, elle a commencé à se montrer de façon « indésirable » – sans maquillage, l'air vraiment frêle. Sa capacité à se montrer vulnérable est devenue la base même de notre relation.

De quelle manière sa maladie a-t-elle influencé sa personnalité?
Notre expérience de la démence a été inhabituelle. La plupart des gens atteints de démence perdent la mémoire. Ma grand-mère avait toujours une très bonne mémoire, mais elle n'arrivait plus à s'exprimer. Elle a arrêté de faire attention à son apparence et à la propreté de la maison. Ce fut un changement énorme.

Café et cigarette électronique

Une fois que vous avez établi cette dynamique et qu'elle s'est sentie prête à être photographiée, quelles décisions esthétiques avez-vous prises concernant les photos ?
Je ne voulais pas qu'elle ait l'air de poser. La photographie comporte une longue histoire de composition dans les portraits et je voulais aller à l'encontre de cela. Je voulais capturer des choses que j'avais vues des centaines de fois auparavant – la façon dont elle serrait ses mains ou croisait ses jambes. Je prenais toujours les photos pendant que nous discutions, si bien qu'elle s'est rapidement habituée à mon appareil et les photos n'interrompaient pas le temps que nous passions ensemble.

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Y a-t-il une image en particulier qui la représente mieux que les autres ?
Une image que j'ai appelée Last Picture Together. C'est un autoportrait où je pose à côté de son cadavre, dans le salon funéraire, juste avant qu'ils ne préparent son corps pour la crémation. Ils ont attendu deux jours avant de faire quoique ce soit avec son corps. J'ai passé des heures dans cette pièce avec elle, à prendre des photos. J'ai pris une seule photo de nous deux, à l'aide d'un déclencheur. Je ne m'étais jamais inclue sur une photo avant, mais là j'ai regardé droit dans l'appareil.

Dernière photo ensemble

Pourquoi cette photo est-elle si importante pour vous ?
Elle est importante parce que, jusqu'à ce jour, je pensais que je ne faisais que m'entraîner sur elle, alors qu'elle faisait partie intégrante de mon identité de photographe. J'étais devenue dépendante au fait de la photographier.

J'ai dû aller de l'avant et apprendre à faire sans elle. Elle était non seulement un membre de ma famille et une figure importante dans ma vie, mais aussi une muse. À un moment donné, j'ai réalisé que je devais prendre cette dernière photo de son corps et ressentir sa présence de cette manière. Cette photo m'a aidé à accepter sa mort et à continuer sans elle.

Merci, Rachel.

Plus de photos de la série ci-dessous.

Placard

Nouvelle coiffure

Cercueil

@TomSeymour

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