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Grandir en France

J’ai grandi dans un bar au fin fond de la campagne bretonne

L'histoire de mon enfance avec mes parents, ma sœur, mon chien – et des vieux hommes ravagés par l'alcool.

par Henri Crouzet
08 Janvier 2016, 6:00am

Les quelques années qui suivirent ma naissance furent somme toute normales : une maison en lotissement, mes parents, ma sœur, un chien, un jardin – et même une balançoire. Mais vers l'âge de mes dix ans, mes parents ont décidé de tout revendre pour reprendre un bar quelques kilomètres plus loin, dans l'un de ces patelins que même les randonneurs les plus férus de la région ont des difficultés à localiser. Situé à une cinquantaine de kilomètres des côtes brestoises, à peine plus de 400 âmes s'y partagent un périmètre de 10 km2. Un Alabama à la sauce finistérienne.

Quand tu y débarques encore môme, c'est la découverte d'un Eden, d'une version démesurée de ton ancien jardin où les habitations s'éparpillent entre un bourg recroquevillé sur lui-même et des étendues de champs. Le problème d'un endroit aussi paumé, c'est qu'il est difficile de s'y faire, et surtout d'y trouver, d'autres gamins de son âge. Nous n'étions que trois, moi et deux potes. La plupart de mes journées consistaient à zoner avec eux l'après-midi avant de rentrer chez moi le soir, au bar. Celui-ci n'avait rien d'un bâtiment de commerce. C'était une maison de campagne comme une autre, simplement mieux située, c'est-à-dire sur l'unique route traversant les environs. L'intérieur était tout aussi sommaire mais pas dénué de charme, avec un comptoir à angle fait de vieilles pierres et surmonté de bois massif, sur un carrelage à petits carreaux noirs et blancs.

On vivait au-dessus du bar. Une version raccourcie du couloir de Shining traversait l'étage. Avec du recul, j'ai souvenir de tout un tas de choses survenues et vécues avec vacuité à cet âge mais qui aujourd'hui me paraissent sordides : des vieux hommes rongés par l'alcool qui tremblotent au petit matin sur leur premier verre, des clients éméchés qui se tapent des pointes de vitesses meurtrières, des suicides réussis, des cambriolages ratés... Tout ça défilait devant mes yeux comme une grande aventure faite de verre cassé, de rires gras et d'alcoolémie record.

Mais ces événements étaient accompagnés de joyeux instants, comme ces parties de billard avec l'équipe sponsorisée, ces heures passées derrière le comptoir à écouter pléthore d'histoires complètement folles – et aussi ces moments où le bar fermait ses rideaux et où je me retrouvais seul dans une vaste pièce avec billard, flipper et diabolo fraise à volonté. Ces années-là furent accompagnées de vastes traversées à vélo, à travers la campagne ou dans les bleds environnants, ceux qui possédaient au moins une supérette avec magazines et sucreries. Sauf que quand tu es gamin tu as aussi envie d'emmerder du monde, c'est presque une nécessité. Pour nous, le problème était justement de n'avoir personne. Pas de flics, pas même d'autres jeunes – mais beaucoup de vieux, lesquels constituaient une cible facile. Du coup, nous passions pas mal d'après-midi à faire ricocher la caillasse sur le toit en tôle couvrant leur allée de pétanque avant d'aller squatter un pensionnat abandonné ou d'entrer par effraction dans l'école communale, qui possédait le seul panier de basket à des kilomètres à la ronde. Nos journées filaient à toute vitesse.

Des clients dans le bar des parents de l'auteur

Le soir, de retour dans la pièce enfumée du bar, je côtoyais certaines personnalités difficiles à oublier. Il y avait ce gaillard – à qui je pouvais difficilement donner un âge tant il était ravagé par la bibine – que j'ai vu écluser un nombre incalculable de ballons de rouge. Il était mécano, et au-delà de tous les discours insensés qu'il a eu l'occasion de me tenir, je me souviens surtout de le voir au sol, avachi, siphonnant l'essence d'une voiture, le tuyau entre les molaires. Un autre était un clown triste, de ceux qui malgré tous leurs sourires laissent transparaître une souffrance profondément enfouie. Je l'ai toujours vu souriant, mais il ne m'a jamais semblé heureux. Il a fini par se suicider, et si je n'en fus pas plus étonné que ça, c'était la première fois que je percevais chez autrui ce sentiment de mal-être et de mort.

Avec ma chienne, une bâtarde des plus attachantes, nous étions un peu les seconds patrons, et j'aidais ma mère à servir quand nécessaire. Je faisais déborder la mousse pour ces gueules cassées, celles de ces paysans usés par la terre, pour qui l'alcool ne semblait plus représenter autre chose qu'un souvenir autrefois joyeux, celles de ces jeunes qui profitaient des week-ends sans trop savoir s'ils reprendraient la ferme familiale ou se barreraient à grandes enjambées. Tous frôlaient la sensation de liberté sur ces terres, cette même liberté qui avait pour contrepoint l'isolement. Car finalement, toutes ces trognes ou toutes ces situations n'ont rien d'une fatalité propre uniquement aux campagnes abandonnées, sauf que si chaque inégalité sociale est le produit d'un environnement, celle-ci continue d'irriguer une ruralité aussi libre que condamnée. Là-bas, les clients ne sont pas des clients mais des habitués, les secrets ne sont plus des secrets mais des ragots. Tous se connaissent, accompagnés par ce sentiment de solitude aussi pesant que menaçant.

Les villes alentour, celles qui comptent plus d'âmes que de pierres tombales, paraissaient presque être un lieu autre, où l'on déambule avec un certain émerveillement devant des vitrines de magasins et où il fait toujours un soleil radieux. En grandissant dans un bistrot, difficile de nier que l'alcool servi par litrons accompagnait grand nombre d'habitants. Le village regroupait des générations entières qui s'étaient installées là, où quelques années avant que j'y arrive, une entreprise de taille apportait encore un peu de tumultes au quotidien. C'est à la fois la beauté et le drame de ces lieux où se regroupent agriculteurs, ouvriers, et autres travailleurs manuels : des quotidiens difficiles, cloisonnés, qui s'oublient trop souvent dans l'alcool. La bibine avait autant capacité à créer des instants inénarrables que profondément tristes.

Ainsi, j'approchais des 14 ans quand mes parents me laissèrent choisir entre une console de jeux ou une mobylette pour mon anniversaire. Je fis mon choix, et à défaut d'être parti moteur chauffant à la rencontre de filles sous les abribus, je terminais certains jeux dans des niveaux de difficulté foutrement élevés. Parfois, je me dis que ce dilemme, entre une simple console ou une vieille mobylette, fut décisionnel. Une mobylette représentait une échappatoire. Zoner, discuter, boire, fumer et rencontrer des filles. Autant de choses auxquels je venais de renoncer en faisant l'autre choix, celui qui ne pouvait me rendre que plus solitaire. L'avantage que j'y ai trouvé fut sûrement les rencontres qui suivirent, celles avec des bouquins, des films ou des musiques. Un tas d'univers, d'ambiances et de perceptions qui s'ouvraient à moi uniquement parce que je n'avais rien d'autre à foutre. La mobylette m'aurait certainement fait avouer que tout n'était pas si mauvais ici, que la fille de la voisine était jolie et que tout le monde me connaissait, finalement. Quant à la console, elle me fit comprendre qu'il serait bientôt temps de filer.

J'ai fini par le faire pour les études, sans réelle motivation. À presque trente ans et installé aux abords d'une « grande ville », j'entretiens encore un rapport ambigu avec cette terre d'enfance, partagé entre le sentiment de lui être redevable et celui de lui en vouloir. Cette ruralité ne semble parfois faite que de dualités. Car si elle est fascinante, intrigante et même exaltante, elle ne l'est peut-être pas suffisamment pour nier une précarité peu souvent évoquée. Finalement, une terre d'enfance c'est comme une première copine, il est possible de la quitter mais pas de l'oublier. Et heureusement.

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