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Couvertures grillées et attentats non-déjoués : souvenirs d’espions français

Alexandre Vella

Alexandre Vella

Deux anciens agents secrets reviennent sur les moments les plus marquants de leur carrière.

Pierre Martinet – dit « Florent » – et Patrick Denaud ont tous deux été membres des services secrets français, des années 1990 au début du nouveau millénaire. À l'occasion de la diffusion du Bureau des Légendes, ils ont accepté de revenir sur leur formation d'espion dans un premier article. Ici, ils évoquent les moments de leur carrière qui les ont le plus marqués.

Les anciens espions français Pierre Martinet et Patrick Denaud ont travaillé sur les mêmes cibles et aux mêmes endroits. Mais du fait du caractère extrêmement confidentiel de leurs missions, eux-mêmes l'ont probablement ignoré jusqu'à la sortie de leurs biographies respectives – c'est dire si tout est cloisonné à la DGSE. Lorsque je leur demande de revenir sur les moments les plus marquants de leur carrière, ils évoquent tous deux la mosquée de Finsbury Park, à Londres, tristement célèbre pour avoir fait office de salle d'entraînement pour des terroristes d'al-Qaïda.

« La mosquée de Finsbury, c'était un petit Kaboul dans les années 1990 », assure Pierre Martinet. C'est aussi là-bas que Patrick Denaud rencontre régulièrement Abu Hamza, l'imam de la mosquée. « Ma couverture c'était journaliste, bien entendu. Je devais enquêter sur l'islamisme en Europe. Avec mon ''passeport'' afghan, les gars me faisaient confiance. » Pendant que le journaliste-espion s'entretient avec des responsables islamistes, Martinet enchaîne les planques, jusqu'à se faire griller. « On enquêtait sur le GIA (Groupe islamique armé). Je me suis fait repérer par une habitante de la rue où résidait notre cible parce qu'on y traînait trop. J'étais dans la bagnole, et l'habitante m'a balancé à la police. Je me suis fait contrôler, et je leur ai fait croire que j'attendais un pote. » Dans ce cas précis, il vaut mieux se tenir à sa fausse identité, encore et toujours, mais en ajoutant un peu de romantisme pour être plus réaliste : « Ce qui marche encore mieux, c'est de raconter des histoires de cul. C'est dire : ''Je suis devant cet immeuble parce que j'y ai vu une jolie blonde entrer et j'aimerais bien l'aborder." »

« À Finsbury, les services étaient obnubilés par la cérémonie du thé, » se souvient Denaud. « Je ne comprenais pas pourquoi, et cette obsession confinait à l'absurde. Mon officier-traitant, Jacques, me demandait tout : du métrage du bureau à la couleur des soucoupes, en passant par la disposition du mobilier et des tasses sur le plateau. » Puis au cours d'entretiens avec son psychiatre attitré, celui-ci se met à lui demander s'il serait prêt à tuer. Denaud réfléchit, s'interroge, et finit par répondre que probablement oui, il le ferait. « Mais le psychiatre était gêné par ce ''probablement''. Aujourd'hui, je suis certain qu'ils voulaient que j'élimine l'imam. Ça aurait pu sauver des vies, parce que ce type a organisé l'enlèvement de 16 touristes au Yémen en 1998. Deux Américains y sont morts, et aujourd'hui il purge une peine à perpétuité aux États-Unis. »

Si officiellement la DGSE n'opère pas sur le territoire national, Martinet garde aussi un souvenir de la mission où lui et ses collègues ont dû tester la sécurité de centrales nucléaires françaises. « Je ne parle pas de passer les murs d'enceintes. Ça, c'est ce que Greenpeace fait et c'est de la pignolade. Non, nous sommes entrés jusqu'aux portes du réacteur. On a mis six mois, sans rien fracturer, et personne ne s'est rendu compte de rien. On a fabriqué des clefs. C'est notre métier, avec un peu de temps et de bonnes compétences, on entre partout – même si parfois on met plusieurs semaines pour faire trois mètres. Quand on est arrivé au bout de la centrale, on a dessiné un smiley sur la dernière porte. »

Au milieu de toutes ces missions et fausses identités, il est parfois difficile de détacher des souvenirs précis. Mais Martinet se rappelle vivement des fois où il a manqué de se faire repérer. Comme ce jour où il devait rencontrer un autre agent, dans un endroit du monde qu'il ne peut toujours pas divulguer. Un code vestimentaire pour se reconnaître est mis au point : journal local et lunettes de soleil. « Mais ce jour-là, il pleuvait, alors on avait l'air de deux cons », avoue-t-il en riant. « Une autre fois, je devais échanger une mallette avec un autre type, comme dans les films. Le rendez-vous était fixé dans une boulangerie – on devait faire la queue chacun de notre côté, poser nos mallettes sous le comptoir et le tour était joué. Sauf que le gars s'est ramené coiffé comme un militaire, pas top niveau discrétion. »

Aussi grisant et excitant qu'il puisse être, le travail d'agent secret se heurte sans fin aux spectaculaires succès des opérations de ceux qu'ils combattent

Denaud évoque des souvenirs plus amers, comme lors de son arrivée au Pakistan, en mars-avril 2002. L'OTAN vient d'envahir l'Afghanistan et la DGSE aimerait avoir un homme sur place. Rodé par son passé de reporter de guerre, Denaud se promène dans les zones tribales afghano-pakistanaise et multiplie les contacts. « Je suis resté deux mois et j'ai pris des risques insensés. J'ai traîné dans les milieux islamiques de Peshawar. Il faut savoir que quelques semaines auparavant, le journaliste américain Daniel Pearl s'était fait égorger par les membres d'al-Qaïda. J'ai pris des risques. Ça craignait. Bref, je fais mon rapport en signalant que les intérêts français au Pakistan étaient gravement menacés. Et trois semaines plus tard, il y a eu les attentats de Karachi. À ce moment-là, je me suis sincèrement demandé à quoi je servais. Je risquais ma vie, je rédigeais des rapports, mais on n'a pas réussi à protéger ces ouvriers qui bossaient sur des sous-marins nucléaires. Ils faisaient tous les jours le même itinéraire, sans aucune protection. Ces gens allaient au massacre, forcément. C'est une mission qui m'a marqué. Ensuite, ils m'ont viré. J'avais gueulé et du jour au lendemain, le seul numéro de téléphone que j'avais en guise de contact n'existait plus. »

Si Karachi est le souvenir le plus douloureux pour Denaud, il en a aussi des plus légers à raconter. Comme sa rencontre avec une bonne sœur de 72 ans qui, après avoir passé toute sa vie au Sri Lanka, venait prendre sa retraite en France. À l'époque, le Sri Lanka était en pleine guerre civile. Les tigres tamouls revendiquaient par les armes un territoire autonome s'étalant du sud de l'Inde au Sri Lanka. « La situation était aussi tendue à Paris. Des Sri-Lankais y avaient été assassinés et les tigres rackettaient les commerçants tamouls de Paris pour nourrir le trafic d'armes. Cette bonne sœur connaissait tous les Tamouls de Paris. Je l'invitais au restaurant et j'en tirais des infos très intéressantes. La deuxième fois, je l'appelle et lui demande : "Ma sœur, que voulez-vous manger ?" "Ah j'adore la crème brûlée". Elle me filait plein d'informations, et j'avais juste à lui offrir des crèmes brûlées. Grâce à elle, on a pu établir des relations entre certains autonomistes corses et les Tigres tamouls pour du trafic d'arme. »

Martinet m'explique avoir surtout réfléchi lors de sa reconversion : « C'est comme pour les sports de haut niveau. Il ne faut pas faire ça trop longtemps. Et à un moment donné, il faut aussi penser à bien gagner sa vie, ce qui est possible dans le privé. » À la DGSE, tout est payé en liquide, pas de fiche de paye, pas de contrat de travail. « Moi, j'avais mon salaire de militaire, autour de 3 000 euros par mois », détaille-t-il. Son pire souvenir restera son enlèvement en Libye, en 2011, presque dix ans après avoir quitté les services secrets. Il y négociait des contrats pour Secopex, une société militaire privée montée par des anciens des services. « Sans ma formation, j'y serais resté, comme mon pote Pierre Marziali. Les deux autres personnes avec qui j'ai été enlevé sont dans un sale état. Si je tiens la route, c'est parce que d'une certaine manière, je n'ai jamais cessé d'être agent. ». Au vu de la situation actuelle, il regrette le peu d'actions entreprises. « Il ne faut pas croire que les services roulent tout seuls – à la fin c'est le politique qui choisit, et on passe à l'action s'il est un peu couillu. Il y a un grand décalage entre ce qu'il faudrait faire, ce qu'on fait réellement et ce que le politique fait à la télé. On ramène des infos, on élabore des plans et on ne sait pas s'ils adviennent. Avec des collègues, on avait donné un autre nom au Service Action : le Service Administratif , parce qu'en France on se contente d'empiler les rapports et de faire de la paperasse. Mais désormais, je pense que le service est quand même plus actif. »

Aussi grisant et excitant qu'il puisse être, le travail d'agent secret se heurte sans fin aux spectaculaires succès des opérations de ceux qu'ils combattent. « L'intérêt de la DGSE n'est pas de montrer qui elle est, mais de sortir de sa tour d'ivoire, d'attirer les meilleurs de nos compatriotes, en leur promettant une vie passionnante, faite d'intrigues romanesques, de dangers constants, de vies personnelles sacrifiées et d'aventures pétaradantes. Et ça marche ! Les candidatures affluent, portées, certes, par le contexte sécuritaire », écrivait Jean Guinel dans les colonnes du Point. Suite aux attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015, le nombre de candidatures a effectivement triplé, même s'il serait réducteur d'affirmer que ces aspirants espions ont été mus par une envie de devenir l'équivalent sérieux d'OSS 117.

Cet article vous est présenté par la série Le Bureau des Légendes.