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Illustration : Robin Renard

À l’école des espions français

Alexandre Vella

Alexandre Vella

Stage « guérilla », filatures et fausses identités : deux anciens agents secrets reviennent sur leur formation à la DGSE.

Illustration : Robin Renard

Pierre Martinet – dit « Florent » – et Patrick Denaud ont tous deux été membres des services secrets français, des années 1990 au début du nouveau millénaire. Ils ont accepté de revenir avec nous sur leur formation et leur vie d'agent.


À rebours de sa représentation dans la fiction, la vie d'espion n'est pas uniquement faite de courses-poursuites dévastatrices ou d'opérations coup de poing – et il en va souvent de même pour la formation qui la précède. Avant de devenir espion, Pierre Martinet était militaire parachutiste. Après plus de dix ans au sein des forces conventionnelles, il intègre le Service Action des services secrets français. Une candidature répétée à deux reprises, motivée par l'envie « de faire du non-conventionnel ». C'est alors qu'il prend le nom de Florent. Comme tous les agents de métier, l'entrée à la DGSE est marquée par la cérémonie d'attribution des pseudos. Il m'assure que dans les bureaux du Boulevard Mortier, il existe un service entier dédié à cette tâche inspirée par les grandes heures de la résistance. De sa vie d'agent clandestin, il a tiré un livre, Un agent sort de l'ombre – lequel n'a visiblement pas vraiment plu à la hiérarchie puisqu'il a été condamné à payer 10 000 euros d'amende pour « violation du secret-défense ».

Pour Patrick Denaud, les choses se sont passées autrement. Reporter de guerre pour CBS, l'auteur de Le silence vous gardera s'est embarqué avec un groupe de moudjahidins en combat contre l'envahisseur soviétique. À son retour, un gars des services l'approche une première fois. Il décline la proposition. « Il voulait me parler, me débriefer, ce qui était courant pour les journalistes de guerre en zone grise – j'étais alors le seul à être allé jusqu'à la frontière avec l'URSS, du côté de Mazâr-e Charîf. Mais à l'époque, cela ne m'intéressait pas ; je n'étais pas passionné par l'espionnage. Puis les années ont passé et en 1986, il y a eu les attentats de la rue de Rennes. J'ai réfléchi, puis il y a encore eu des attentats, et après quelque temps, j'ai envoyé un courrier à la DGSE en leur disant : ''Voilà, vous aviez pris contact avec moi il y a quelques années. Je n'étais pas prêt, mais maintenant, je le suis. Si cela vous intéresse toujours, on peut se rencontrer''. Six mois après, mon téléphone sonnait. »

Le premier rendez-vous de Patrick Denaud avec son contact à la DGSE ressemble à peu près à ce que l'on pourrait s'imaginer : le déploiement de moyens est impressionnant, comme pour marquer cette entrée dans un monde supérieur – celui des secrets. Les indications que son contact lui donne sont simples : un bar du côté de République, en fin de matinée. « Là il y avait des mecs de partout, qui surveillaient. C'est toujours le cas lors d'un premier contact. Puis on a pris sa bagnole et on est parti, suivis par les services en filature organisée jusque chez Bofinger où on a mangé et passé l'après-midi. Ça s'est fait là. »

J'ai rencontré Pierre Marinet et Patrick Denaud séparément, dans des cafés tranquilles de Paris. Le truc avec ces gars, c'est qu'ils ont été formés à mentir, manipuler et faire boire leurs légendes jusqu'à plus soif. Martinet tresse son récit de bouts de ficelles. Plus que des souvenirs d'actions, c'est la transformation engendrée par cette vie clandestine qui l'a marqué. « Ce qu'il reste de fort finalement, c'est le passage d'un monde conventionnel à un monde non-conventionnel. C'est ouvrir un compte en banque avec une fausse identité, c'est faire vivre sa légende. C'est tout le processus de transformation qui se distille en toi, en somme. La clandestinité, c'est excitant. Car si tout est faux, tout n'en est pas moins réel. »

Les deux hommes n'ont pas du tout suivi les mêmes formations et n'appartenaient pas aux mêmes services. Denaud, sous couvert de sa profession de journaliste et des nombreuses relations qu'il avait nouées dans les mouvances islamistes, récoltait des informations. D'une certaine manière, il était déjà en place quand il a été recruté. De son côté, Pierre Martinet a suivi une formation de près d'un an. Il s'est exercé avec la dizaine d'agents de sa promotion au sein de quatre cellules d'enseignements – tir, karaté et explosifs ; opérations aériennes clandestines ; photo et vidéo ; agent clandestin. C'est avec la volonté de rejoindre le corps des opérations aériennes clandestines qu'il fait sa demande. Mais finalement, il se spécialisa comme agent, par goût de la clandestinité. Comme une inclinaison naturelle le poussant à vivre plus d'une vie. « J'étais fait pour ça », dit-il simplement.

En premier lieu, l'espion apprend donc à ne pas se faire repérer. Manipuler, trahir et observer deviennent au fil des formations une seconde nature – et la paranoïa, une qualité.

Quelques souvenirs émergent de sa période de formation. Les identités d'abord, ou plutôt « sa légende », celle qu'il faut façonner, rendre véridique bien qu'illusoire. « Ma légende à moi, c'était maître d'hôtel free-lance. Donc soit en vacances, soit à chercher du taf à l'étranger, ce qui justifie pas mal de choses. Et un des buts du terme de la formation c'est justement de vivre sa légende. J'avais deux fausses identités, je ne les ai jamais données et ne les donnerai jamais. J'ai écrit Vincent Cassard dans le bouquin, mais il n'y a que le prénom qui est vrai. Mais j'ai réellement travaillé comme maître d'hôtel et touché des paies versées sur un compte en banque au même nom. Il fallait bien que je connaisse le métier. »

Quant à Martinet, il a construit sa légende au fil de sa formation et au gré de sa vie d'agent. Mais il a d'abord fallu apprendre à passer incognito. C'est le triptyque « être vu, être remarqué, être repéré. On est tous vu, parfois remarqué mais le tout c'est de ne surtout pas se faire repérer. » Pour cela il faut une adaptabilité à toute épreuve : « un jour, clochard en guenilles ; le lendemain, homme d'affaires en costard. » En un sens, les espions agissent comme des révolutionnaires : « Le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l'eau », disait Mao.

C'est tout l'objet du stage de synthèse de la formation « guérilla », comme me l'explique Martinet. « On est lâché seul en pleine nature avec un peu de bouffe et pas de fric. Le but est d'aller à la rencontre de partisans qui nous remettaient des infos, codées ou non. Moi, c'était dans le sud de la France, du côté de Lunel. C'était la fin de l'été, il faisait encore vachement chaud. J'ai perdu plusieurs kilos. J'ai fait la manche dans des trains, parcouru plus de 30 km à pied certains jours et je bouffais des épis de maïs cueillis sur le bord du chemin... J'ai même fait la route avec un Polonais. Je me suis présenté comme un clochard, car à l'époque ma légende n'était pas encore montée. »

Habitué des zones de conflit et affûté à la collecte d'informations par sa carrière de reporter de guerre, Denaud a reçu une formation d'une douzaine de jours dans Paris et sa banlieue. « C'était surtout pour m'apprendre à me protéger, me montrer les mesures de sécurité à mettre en place, » détaille-t-il. « Je n'avais pas besoin d'une énorme formation parce que quand on a pratiqué les zones de guerres, on a déjà un savoir-faire. » Il apprendra notamment à déjouer une filature et entrer dans une chambre d'hôtel en étant à l'affût d'éventuels dispositifs d'écoute. « Il n'y a pas de grand secret, c'est de l'observation. On ouvre les placards et on apprend où regarder », poursuit-il.

La formation a tout de même été ponctuée de quelques travaux pratiques. Assis à l'étage d'un café, face à la porte, dans l'angle mort de la fenêtre qui donne sur la rue, Denaud raconte : « Je devais suivre un mec. Je suis presque sûr que c'était aussi un gars de la DGSE en formation, mais je ne peux pas l'affirmer. Toujours est-il que le mec tente toutes les techniques de ruptures de filature, je ne le lâche pas et il entre dans un magasin près de Montparnasse. J'entre aussi. Et là, le gars se retourne et pète un scandale. Il appelle la sécurité, rameute les vendeurs, les clients se retournent, il hurle que ça fait deux heures que je le suis – bref, il fait tout un pataquès. Dans ces cas-là, il faut se barrer, vite. C'est ce que j'ai fait. » Le reste de la formation s'est étalé sur plusieurs mois, distillé au gré de ses rendez-vous avec Jacques, son officier-traitant. Par petites touches, il lui enseigne l'art de la manipulation et du mensonge. « C'est fou ce qu'on peut lire sur la gestuelle du corps et les postures. »

En premier lieu, l'espion apprend donc à ne pas se faire repérer. Manipuler, trahir et observer deviennent au fil des formations une seconde nature – et la paranoïa, une qualité. Mais leurs profils sont multiples, voire uniques. Car autant et peut-être même davantage que leurs actions et missions, c'est leurs couvertures et leurs légendes, la transformation opérée par l'entrée au service qui les singularisent et les façonnent. Au risque de se perdre en chemin. « Être agent secret, c'est accepter de vivre à côté de sa vie, » écrit Denaud. ; « Je n'étais plus journaliste mais soldat », a-t-il résumé.