Mais OÙ est Ill ?

Les X-Men sont mon groupe de rap français préféré. Il y a plein de raisons concrètes, irréfutables, précises qui pourraient l’expliquer, mais je préfère m’en tenir à l’essentiel : Ill et Cassidy ont inventé le rap des années 2000, cinq ans avant.

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mars 15 2010, 11:00pm

Photos : Maciek Pozoga.

Les X-Men sont mon groupe de rap français préféré. Il y a plein de raisons concrètes, irréfutables, précises qui pourraient l’expliquer, mais je préfère m’en tenir à l’essentiel : Ill et Cassidy ont inventé le rap des années 2000, cinq ans avant. Au milieu des années 1990, ces deux mecs de Ménilmontant ont créé de toutes pièces un langage, un style que tous les autres ont (mal) pompé par la suite. Un mélange d’allitérations hyper poussées, de jeux de mots brillants, et dans le même temps une attitude sans concession dont peu de ­rappeurs hardcore peuvent se targuer. Ils ont été parmi les seuls rappeurs français à se démarquer des autres. Et depuis, plus rien.

Récemment, j’ai entendu plein de rumeurs folles au sujet de Ill. Qu’il était devenu « crackhead », qu’on l’avait vu « dormir dans la rue ». Juste assez pour me donner envie d’aller vérifier. Quelques coups de fil plus tard, je suis entré en contact avec Cassidy, qui m’a dit qu’il m’expliquerait toute l’histoire des X depuis le début. Jusqu’à maintenant.

Il m’a donné rendez-vous chez lui, à Pantin, et on a discuté une bonne demie heure. Évidemment, aucune des rumeurs que j’avais entendues n’était fondée. Ill va bien, il vient même d’avoir un enfant. Il refuse juste de parler aux médias, aux gens, voire à ses propres potes. Tous deux vivent encore du rap. Et il est possible qu’un jour, dans un avenir qu’on ne saurait déterminer, les deux X-Men se remettent à « châtier des MC » ensemble. On a le droit de rêver, hein.

Vice : C’est à quelle époque que vous avez démarré X-Men ? Je veux dire, le tout premier morceau enregistré, les vrais débuts.
Cassidy :
Pour moi, c’est « J’attaque du mike ». On avait enregistré quelques morceaux avant, mais c’était vraiment confidentiel, on va dire.

Tu connaissais Ill depuis longtemps déjà.
Oui bien sûr. Tu sais, on n’a pas attendu la musique pour être potes, Ill et moi. On s’est rencontrés au collège, en sympathisant comme des adolescents tu vois, puis la musique s’est ajoutée à ça. On habitait Ménilmontant tous les deux.

Vous êtes allés loin à l’école ?
Je crois que j’ai été l’un des derniers à arrêter les cours. Hifi avait déjà lâché et Ill était encore en cours mais il commençait déjà à moins s’y intéresser, tu vois. Au moment où on a enregistré « J’attaque du mike », j’étais encore au lycée.

C’est vrai que pendant longtemps, Hifi était considéré comme X-Men.
Non, il rappait avec nous mais ça a toujours été clair : il ne voulait pas rapper qu’avec le groupe. On l’a rencontré au cours de nos pérégrinations dans Paris, il venait de Porte de Vanves. À cette époque-là, on dansait dans un crew qui s’appelait le 501 Possee, avec Solaar.

Et Time Bomb, vous avez connecté comment ?
Je ne me rappelle plus vraiment, ils avaient pour projet de recruter plein de rappeurs pour créer une espèce de « légion » Time Bomb, et ils nous ont gardés. Il fallait qu’on leur donne un vrai morceau pour prouver ce qu’on savait faire. Seck nous a filé un son avec le sample de Chaka Khan, on a appelé Hifi pour venir frapper le beat avec nous, et voilà.

C’est pas un peu bizarre de résumer à un simple « voilà » l’un des meilleurs morceaux de l’histoire du rap français ?
On n’en avait pas vraiment conscience, mais ce dont on était certains, c’est qu’on faisait quelque chose de différent. À l’époque, la plupart des mecs criaient un peu dans tous les sens, c’était un certain rap hardcore qui était à la mode. Et nous, on est arrivés en faisant un pied de nez à tout ça. On chantait sur le refrain, on était calmes, différents des autres.

Tu sais ce qu’il est devenu, Diable Rouge ? Il était sur la face B du maxi de J’attaque du mike.
J’ai eu de ses nouvelles il y a trois ans de ça. Malheureusement pour lui, il a fait un séjour en prison. Il a eu des petites histoires mais je sais qu’il s’en est bien remis et qu’il prépare des projets en ce moment. Là, ça fait un petit moment que je ne l’ai plus eu au téléphone.

Après la sortie du maxi, vous avez enchaîné les compilations : « Pendez-les » sur Hostile 1, et « Retour aux pyramides » sur la B.O. de Ma 6-T Va Crack-Er.
Le buzz de « J’attaque du mike » a eu un effet boule de neige. Les mecs de Hostile nous ont demandé un morceau, on leur a donné « Pendez-les ». Juste après, Hifi a voulu prendre son indépendance mais comme je te le disais, c’était un truc établi dès le départ. On a donc enregistré « Retour aux pyramides » sans Hifi. Puis un autre juste dans la foulée sur la compile Sad Hill de Kheops, « Ma haine est justifiable ». Puis rien pendant deux ans, et pas mal d’embrouilles juridiques avec Time Bomb.

Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai toujours ­trouvé ça chelou que le label qui avait signé les meilleurs rappeurs français devienne du jour au lendemain presque infréquentable.
Bah, qu’est-ce qui peut faire qu’un label soit fui par tous les gens qui sont signés dessus ?

Hum, l’argent.
Eh ouais. Je sais pas trop ce qui s’est passé, qu’on ait eu raison ou qu’on ait eu tort, plein de choses n’avaient pas été spécifiées par Time Bomb et on a eu l’impression de s’être fait avoir. Ça a explosé, les gens ont eu des doutes et chacun a fait son chemin. Seul Oxmo est resté sur le label.

Mais réellement, Seck vous devait des thunes ?
Non c’est pas ça, c’est juste qu’on a signé un contrat assez naïvement. On n’avait pas trop lu les clauses et on s’est rendu compte par la suite que c’était un contrat qui nous liait de manière un peu trop abusive à Time Bomb. On est allés voir Seck et on lui a dit : « C’est fini. »


Entretemps, vous aviez déjà signé en major.
On a été le premier groupe de rap français de tous les temps à avoir signé chez Universal. Ça a été une sorte de coup de cœur de leur DA. On a enregistré l’album Jeunes, coupables et libres en trois semaines. On voulait pas changer nos habitudes (prendre notre temps, et tout) mais on a vite réalisé que la machine maison de disques ne te laissait pas une seconde de répit et qu’il valait mieux être au fait de tes affaires. On a quand même profité de l’avance, on est partis à Amsterdam, rock ‘n’ roll. On a vécu la life, tu vois.

Je vois.
Puis, juste après, Barclay a fusionné avec Universal, des postes se sont perdus et on s’est retrouvés chez Barclay. Et comme souvent, on est tombés sur un DA qui ne savait pas forcément comment vendre du rap. Et ils ont voulu passer à autre chose à ce moment-là. Alors que l’album venait de sortir. De notre côté, on voulait le défendre jusqu’au bout, du coup on a commencé à tirailler pour qu’ils s’occupent de nous, et ils ont fini par nous rendre le contrat. Tout simplement.

Et votre avance ?
C’était pas énorme, on a dû avoir quelque chose comme 30 000 francs chacun. On a vendu entre 60 000 et 80 000 albums. On a raté le disque d’or. C’était l’objectif de la maison de disques, et on l’a pas atteint.

« One, One, One » tournait en radio, pourtant.
Ouais, c’était pas forcément le morceau qu’on souhaitait défendre, mais ils ont jugé que c’était celui qui fédérerait le plus de monde. Skyrock l’a pas mal joué.

Et après, vous êtes allés chez 45 Scientific.
Y’a eu une sorte de rupture avec Ill à ce moment-là, parce que moi, je n’ai jamais signé chez 45. À l’époque ils avaient Lunatic et quelques autres groupes, mais moi j’étais en retrait. J’étais avec 45 sans être signé chez eux. J’ai posé un morceau en tant que X-Men sur la compile 45 Scientific, j’ai fait la tournée avec eux, j’ai été en Suisse, mais je gardais mes distances. Et je pense que j’avais mes raisons.

Ah ?
Je tenais à ma liberté artistique, et je savais très bien qu’à l’époque, 45 Scientific, ça correspondait à une certaine couleur. « Professionnels », c’était du X-Men pour 45. On sait faire des trucs sur commande, et c’est ce qu’on a fait. Les X-Men, c’est le yin et le yang, les deux extrêmes, comme dans la vie, quoi.

Pourquoi Ill a signé avec 45 alors que vous aviez eu des expériences pas très réjouissantes cinq ans auparavant avec les mêmes gens ?
Sérieusement, je pourrais pas répondre à sa place. On en a discuté à l’époque, et ses motivations à lui, c’était simplement qu’il pouvait continuer à faire sa musique comme il l’entendait. Après, les craintes se sont plus ou moins vérifiées. Chacun est libre de ses choix, hein. Mais en même temps, c’était pas du tout des ennemis, ça reste des gens qu’on connaît. Son choix était légitime, même si après il les a lâchés pour être complètement indépendant.

Est-ce que X-Men ça a continué après l’épisode 45, après les mésaventures liées à la sortie de l’album et le reste ?
Ça a continué, et ça continue encore aujourd’hui. C’est juste que récemment, on s’est concentrés sur nos projets extérieurs, sur des trucs plus personnels. X-Men c’était quelque chose qui existait avant la musique et qui ira toujours au-delà.

Ça veut dire que X-Men ça peut reprendre, même maintenant ?
Ça peut reprendre comme ça peut ne pas reprendre. Pour le morceau qu’on a posé sur la B.O. de Mesrine, ça s’est fait à l’instinct. La même formule que pour « Retour aux pyramides ». Les mecs de White & Spirit m’ont appelé pour y participer, je leur ai proposé un morceau X-Men parce que j’avais revu Ill pas longtemps avant, et ça s’est fait comme ça. Comme à l’époque.

T’as un boulot à côté ?
Non, j’ai participé à des ateliers d’écriture dans le 9.3 pour montrer aux petits que rapper c’est pas juste prendre un micro, dire des trucs et point barre. Mais à part ça non, la musique m’a toujours permis de, euh... rester sur pied.

Et pendant ce temps, Ill devient quoi ? J’ai entendu des tonnes d’histoires chelou sur lui.
Tout ça restera du domaine du mythe tant que Ill lui-même ne s’affichera pas devant les médias. De ce que je peux te dire de lui, c’est que c’est quelqu’un d’entier, de rock ‘n’ roll sur les bords, ouais, mais quand j’entends des histoires genre « il a été clodo », je veux dire que c’est pas vrai du tout.

Il a continué le rap pendant tout ce temps ?
Ouais. Il met du temps pour faire les choses, c’est un perfectionniste. Un jour ou l’autre il finira par sortir ses albums. Il a même tourné un clip y’a pas longtemps, pour une compilation à laquelle il a collaboré. Ça faisait d’ailleurs assez bizarre de le voir en clip, parce qu’il déteste ça et qu’on a très peu d’images vidéo de lui. Là, il prépare son truc mais je crois que je ne pourrais pas parler à sa place.

Tu le vois encore ?
Ça doit faire deux mois qu’on s’est pas vus. Aux dernières nouvelles, il va bien. Il vient d’avoir un gamin.

Tu regrettes cette époque où, avec Lunatic, vous étiez le groupe rap le plus attendu de France ?
Franchement, pas de regret. Cette période on l’a vécue à fond, sans se dire qu’on aurait dû ou pu faire des choses qu’on n’a pas faites. On n’a peut-être pas toujours fait les bons choix, mais je pense qu’on a vécu des trucs que pas mal d’artistes nous envieraient. Quand je repense à l’épisode du showcase privé à la Fnac Bastille, où on attendait cent personnes et qu’en fait, quatre mille sont venues et que même France 3 en a parlé, je me dis que ce ça fait partie des choses que pas mal de gens rêveraient de vivre.

Et bientôt ?
On sait que les gens attendent X-Men, et à un moment il faudra bien les contenter. On a assez dans nos cartouches pour pouvoir alimenter les fans. Faut que les gens se rassurent. Les gens qui ont aimé X-Men, Ill et Cass’, se retrouveront dans ce qui va sortir prochainement.

Si je te demandais maintenant de m’amener chez Ill, là, tu penses que tu le ferais ?
Ah non mec, c’est carrément impossible. Impossible.

 

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