Y a-t-il une place pour la capoeira aux Jeux olympiques ?
Photo Ali Haider/EPA
art martial

Y a-t-il une place pour la capoeira aux Jeux olympiques ?

Avec les Jeux olympiques de Rio qui approchent, plusieurs fans de capoeira pensent que leur sport, et l'héritage afro-brésilien qu'il représente, mérite un plus large public.
11.2.17

« Certains pensent que vous choisissez la capoeira, mais moi, c'est la capoeira qui m'a choisi. Avant, je passais mes journées dans la rue, mais depuis que j'ai découvert la capoeira, j'ai changé », explique Joselio Lima de Oliveira, un mestre de capoeira à Luta Pela Paz (Combat pour la paix), une ONG qui tente d'aider les jeunes à travers les arts martiaux à Maré, une vaste favela de Rio de Janeiro. Dans le hall de l'immeuble, un groupe de jeunes locaux vient tout juste de finir un entraînement de cet art martial séduisant, typiquement brésilien, ce mix de danse et de musique. « Je dois tout à la capoeira », dit Lima de Oliveira.

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Les racines de la capoeira se trouvent en Afrique, et cet art martial s'est développé dans le Brésil colonial, où il est devenu un symbole identitaire clandestin en même temps qu'une méthode de self-défense parmi les esclaves africains, qui le pratiquaient en secret dans les plantations de canne à sucre dans le nord du pays. Dès lors, ce sport est devenu un symbole de la culture brésilienne mais aussi un emblème de l'héritage africain du pays et de la communauté afro-brésilienne.

Aujourd'hui, avec les Jeux olympiques de Rio qui arrivent à grands pas, beaucoup de capoeiristes pensent que leur sport mérite un plus large public. Pour cela, il faudrait en faire un événement olympique. « Comme d'autres sports, la capoeira doit avoir sa chance pour montrer ce qu'elle a à proposer », explique Joselio Lima sur la terrasse du Luta Pela Paz.

La capoeira est plus une pratique culturelle qu'un sport. Elle inclut de la musique et du chant et ne déclare pas de vainqueurs ou de perdants.

Son élève de 18 ans, Genilson Jose do Nascimento, est d'accord. « Ce serait maneira que la capoeira soit aux JO, dit-il, utilisant un mot typiquement carioca, synonyme de cool. Ce serait un bon moyen d'accroître la visibilité de la capoeira, et pas seulement pour les étrangers, mais pour les Brésiliens aussi, continue-t-il, les yeux emplis d'excitation. Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas à quel point ce sport est génial. »

Tous les capoeiristes ne sont pas en faveur d'une participation aux Jeux olympiques cependant. Leur opinion varie souvent en fonction de la forme de capoeira qu'ils pratiquent, qu'elle soit « Regional » ou « Angola ». « La capoeira Regional est plus proche du combat, d'un sport. Ils sont plus enthousiastes à l'idée de participer aux JO. Les capoeiristes plus traditionalistes, qui pratiquent une forme plus pure de la capoeira, sont contre. Je suis contre », explique Celio Luis de Paula Gomes, mestre au centre culturel Fundição Progresso dans le centre-ville de Rio de Janeiro.

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Pour Gomes, la capoeira est plus une pratique culturelle qu'un sport. Elle inclut de la musique et du chant et ne déclare pas de vainqueurs ou de perdants. « Vous enlèveriez ses traditions à la capoeira et ce ne serait plus la même chose, explique-t-il. La capoeira n'est pas un sport. Un sport a un arbitre, quelqu'un qui pose des limites sur ce que vous pouvez faire. Il y a des vainqueurs et des perdants. La capoeira n'en a pas besoin. Est-ce que je vais devoir enlever mes dreadlocks, est-ce que je vais devoir mettre un casque ? Est-ce que j'aurais le droit de chanter ? »

De la capoeira dans les rues de Sao Paulo. Photo Marius Becker/EPA.

La capoeira devra néanmoins relever d'autres défis si elle veut être acceptée comme événement olympique. Notamment, celui d'être respectée au Brésil.

C'est un combat vieux d'un siècle. Des historiens ont décrit comment, avant que le Brésil n'abolisse l'esclavage en 1888, la capoeira servait d'arme inestimable pour les communautés d'esclaves qui s'étaient échappés – les quilombos – dans le but de se défendre face aux attaques des troupes gouvernementales. Le sport fut rendu illégal au début du 19e siècle, et ceux qui le pratiquaient pouvaient se voir emprisonnés entre deux et six mois.

Aujourd'hui, l'industrie du tourisme au Brésil utilise fréquemment la beauté esthétique de la capoeira dans ses publicités. Mais dans la réalité, la vie de la communauté des capoeiristes n'a rien à voir avec les cartes postales, surtout dans un pays comme le Brésil, rongé par les inégalités raciales et sociales. Un récent rapport publié par le gouvernement démontrait que les Brésiliens noirs gagnaient par exemple 59% de ce que gagnaient les Blancs. L'an dernier, un rapport d'Amnesty International affirmait que 77% des personnes victimes d'homicides entre l'âge de 15 et 29 ans sont noires.

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« La capoeira est une partie de l'histoire du Brésil, explique Gomes. C'est l'un des fondements de la culture brésilienne. Et c'est une partie de l'identité afro-brésilienne. Cela nous donne de la force et nous rappelle nos racines africaines. Le Brésil est redevable de l'Afrique. Mais le Brésil n'accorde que peu de valeur à la capoeira. J'ai des amis qui se font beaucoup d'argent en enseignant la capoeira à New York. Quand ils reviennent à Salvador (une ville du nord-est du Brésil et le centre de la culture afro-brésilienne, ndlr) ils lavent des voitures pour gagner de l'argent. »

« Beaucoup de gens pensent que la capoeira, c'est macumba, raconte Joselio Lima, un mestre de Maré, utilisant un terme générique qualifiant les religions afro-brésiliennes. Parfois, je dois expliquer aux parents de mes élèves que cela n'a rien à voir avec la religion. »

Si beaucoup de capoeiristes espèrent qu'une compétition aussi suivie que les Jeux olympiques puissent permettre de faire connaître leur sport, aucune association de capoeira internationale ou brésilienne n'a rempli le moindre formulaire pour tenter d'inclure le sport aux JO. Le processus impliquerait que la capoeira devienne un sport reconnu officiellement par le CIO et qu'ensuite elle se dote d'une fédération internationale qui obéisse aux ordres de la charte olympique et du code mondial anti-dopage. « Jusqu'ici, aucune organisation de capoeira n'a fait de demande pour être reconnue par le CIO », nous a confié une porte-parole du CIO.

« Il doit y avoir un accord entre les confédérations, comme au ju-jitsu ou au judo », explique Joselio Lima.

Il y a eu par contre, une tentative pour faire de la capoeira un sport de démonstration l'an dernier. En octobre, l'Institute of Racial Advocacy (IARA), une organisation à but non lucratif qui se bat pour les droits légaux de la communauté afro-brésilienne, a engagé des poursuites contre la présidente du Brésil Dilma Rousseff, le gouverneur de l'Etat de Rio de Janeiro et le maire de Rio, Eduardo da Costa Paes. L'organisme s'est basé sur le fait que les autorités ont la responsabilité d'appliquer des politiques de discrimination positive pour garantir la diversité ethnique aux Jeux olympiques. Dans ce cadre-là, ils ont donc argué que la capoeira devrait être incluse aux JO pour assurer la participation des descendants d'Africains et des brésiliens indigènes.

« La capoeira a déjà été reconnue comme un héritage culturel mondial. C'est un rappel de nos racines africaines, de nos ancêtres. Pendant la Coupe du monde, on n'a rien vu de tout ça. Il n'y avait pas de capoeira, pas de samba, il n'y avait même pas de Noirs dans les tribunes », a expliqué aux médias brésiliens Humberto Adami Santos Jr., l'un des avocats derrière la pétition. La cour suprême brésilienne a statué contre la demande, expliquant que les autorités brésiliennes citées n'avaient pas le pouvoir d'inclure de force un sport aux Jeux olympiques.

Pour le moment, il semble donc que les capoeiristes vont devoir attendre avant de voir leur sport être inclus aux JO. Joselio Lima, comme d'autres, pense que c'est une honte. « Les gens n'ont aucune connaissance de la capoeira. Les Jeux olympiques pourraient éduquer aussi bien les Brésiliens que les étrangers sur ce qu'est vraiment la capoeira. »