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Café ou brosse à dents gratuite : des commerçants parisiens ouvrent leurs portes

Le « réseau du Carillon » regroupe des commerçants prêts à offrir des petits services aux personnes qui en ont besoin. Cette initiative, toujours en expérimentation, entend recréer du lien social.
24.5.16
Image par Lucile Lissandre/VICE News 

Ce sont de petits autocollants blancs et bleus collés sur les vitrines des magasins du XIe arrondissement de Paris, glissés au milieu des logos Visa ou des récompenses du Guide du Routard. Représentant un verre d'eau, une trousse de secours ou des toilettes, ils indiquent que le commerçant s'engage à rendre un service gratuitement à toute personne dans le besoin, par exemple les sans domicile fixe. Recharger un téléphone portable ou offrir un repas chaud, des petits gestes qui visent avant tout à recréer du lien social.

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À l'origine de cette initiative on trouve Louis-Xavier Leca, un jeune Parisien qui a longtemps travaillé à l'étranger, dans la finance responsable. « C'étaient des gros projets. Je me sentais impuissant quand je croisais des personnes vivant dans ma rue. Je voulais voir l'impact de mes actions », nous raconte-t-il. Face à cette envie d'agir, il constate que peu de structures permettent au citoyen de s'impliquer à ce niveau très local.

En 2014, il décide de mettre en place un réseau de commerçants, Le Carillon. « Je me suis rendu compte que les commerçants rendaient déjà des services. Ils étaient prêts à aider, mais ne savaient pas comment faire. De leur côté, des personnes vivant dans la rue avaient des liens avec des commerçants mais pour d'autres, c'était trop dur. »

Encore en phase de test, son système semble fonctionner, même s'il reste peu connu par les gens qui vivent dans la rue et que nous avons rencontrés.

L'idée est simple : afficher des pictogrammes sur les vitrines pour voir rapidement quels types de services sont accessibles dans le commerce. Une liste des 60 commerces participants, qui indique leur emplacement, leurs horaires et la station de métro la plus proche, est distribuée par les associations partenaires. Depuis une dizaine de jours, les consommateurs sont aussi invités à s'engager au travers de défis lancés par les commerçants. Pour un menu acheté par exemple, un bon pour une boisson chaude est remis au client, qu'il peut ensuite donner à qui il souhaite.

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Dans la rue Oberkampf, Christian Wailly salue les passants, serre des mains, discute avec des amis. Ici, il connaît tout le monde, ou presque. « Il faut dire que j'ai la tchatche, j'ai été commercial à une époque. » Il fréquente le quartier depuis 2002. Il a vécu deux ans dans la rue. Aujourd'hui, il habite dans un hôtel, dans la rue voisine.

Il a connu le réseau du Carillon directement par Louis-Xavier Leca. « Je vais boire du thé dans un restaurant à côté. Dans un autre, je vais manger. On se dit bonjour, ils me mettent dans la seconde salle où il n'y a personne. Ils me disent de choisir le burger que je veux et ils m'offrent le repas. » Christian a ses habitudes dans le quartier. Certains commerçants, qui n'appartiennent pas au réseau, lui offrent aussi des cafés. « Le Carillon m'a permis d'avoir plus de contacts avec les commerçants. » Tout le but du projet est là. « Nous voudrions que les citoyens fassent plus attention aux personnes dans la rue pour percer le sentiment d'exclusion », nous explique Louis-Xavier Leca. « C'est une petite pierre à l'édifice. »

Combler un manque

Ce type de micro-action, lancée directement par les citoyens, existe déjà depuis plusieurs années. En 2013, la pratique du « café suspendu » avait suscité un vrai engouement sur les réseaux sociaux, qui est depuis légèrement retombé. Le concept, originaire de Naples, consistait à payer deux cafés dans un bar mais à n'en consommer qu'un seul. Le second était destiné à n'importe quelle personne dans le besoin qui en ferait la demande plus tard.

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« Quand des actions comme celle du Carillon se développent, c'est sans doute qu'un manque est ressenti dans l'offre publique », nous assure Maryse Bresson, professeure de sociologie à l'Université de Versailles et chercheuse au Laboratoire Printemps. « Historiquement, il existe deux types de réaction face à la précarité : la condamnation et la pitié. Avec l'État-Providence, c'est la société qui devait proposer suffisamment de dispositifs pour intégrer les personnes qu'elle ne pouvait pas aider. Les initiatives citoyennes visent à pallier ce qui est perçu comme un manque. »

Pour Louis-Xavier Leca, l'insertion dans la vie locale des personnes vivant dans la rue est pour le moment une réussite. « Les commerçants pouvaient avoir peur de la réaction de leur clientèle. Mais on a vraiment renversé la vapeur. Aujourd'hui, ils nous engueulent presque parce que personne n'est venu. »

C'est le constat fait par Stéphanie Aude, serveuse dans un petit restaurant qui a ouvert en novembre dernier et a presque immédiatement rejoint le réseau du Carillon. « Les SDF ne viennent pas des masses », assure-t-elle. Les patronnes avaient auparavant créé des liens avec « quelques personnages » du quartier. Pour Stéphanie, l'adhésion au projet dépend de la personnalité de chacun. « Certains ne se sentent pas à l'aise. Je connais un homme [dans le besoin] qui avait reçu un bon pour un repas. Il voulait me le donner, il ne savait pas trop quoi en faire. Lui, il est plus du genre à nous rendre des petits services en échange d'un repas. »

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De fait, dans les rues du XIe arrondissement, beaucoup de SDF que nous avons rencontrés ne connaissent pas le réseau. Certains confient être gênés de se rendre dans les commerces. Du côté des commerçants, les autocollants sont un plus qui vient s'ajouter à des habitudes déjà installées. « J'accueille des personnes que je connais, qui ont des difficultés », témoigne le patron d'un restaurant de la rue Oberkampf. « Mais honnêtement, les gens qui sont dans le jardin à côté, je ne les accueille pas. Ils sont bourrés 24 heures sur 24, ça sert à quoi ? »

Dans une pharmacie de l'avenue Parmentier, Rudy Setti assure à l'inverse que l'adhésion au réseau a multiplié le nombre de personnes sollicitant leur aide. « Ça n'a rien à voir. Avant on rendait service à une ou deux personnes dans le trimestre. Aujourd'hui, c'est une ou deux dans la journée. » Distribution de verres d'eau, mais aussi d'échantillons de gel de soin ou de brosse à dents… Ici, les pharmaciens sont toujours amenés à rendre ce type de service. « On est un acteur de santé, nous sommes une porte toujours ouverte. » Rudy se dit ravi de l'initiative du Carillon. « Ça se passe bien, les gens n'abusent pas. Les clients ne se rendent pas compte, il n'y a pas de jugement. »

Si le caractère humain du projet l'a touché, ce sont aussi les événements tragiques qu'a connus le quartier, particulièrement visé lors des attaques du 13 novembre, qui l'ont décidé à intégrer le réseau. « Dans ce quartier, il y a eu un élan de générosité après les attentats de novembre dernier », affirme Rudy. « C'est bien d'aider les gens quand on sait qu'ils en ont besoin, mais c'est important que ça continue le reste du temps. »

Inscrire l'initiative sur la longue durée et la transposer hors du XIe arrondissement, décrit par tous comme un quartier particulièrement solidaire, voilà les prochains défis de Louis-Xavier Leca. Pour la sociologue Maryse Bresson, ce type d'initiative peut durer dans le temps « à condition qu'elle soit maîtrisée et organisée, sur le modèle associatif et bénévole. »

Le fondateur du Carillon envisage d'ailleurs de former des bénévoles dans les villes intéressées par son projet. Ils prospecteront directement auprès des commerçants. Leca assure que plusieurs municipalités l'ont déjà contacté. Le réseau entend s'agrandir dès le mois de septembre, en France, mais aussi en Europe.

Suivez Solenn Sugier sur Twitter : @SolennSugier