C'était le mariage de l'année chez les Hells Angels

Le 1er décembre à Montréal, un membre influent des Hells Angels a épousé la fille d’une narcotrafiquante notoire. Du beau monde était présent, notamment la mafia.

par Nick Rose et Mack Lamoureux
12 Décembre 2018, 8:51am

La voiture dans laquelle le couple est arrivé et les demoiselles d'honneur avec leur veste en cuir "Ride or Die". Photos fournies.

Le samedi 1er décembre, l’ambiance dans les salles du Windsor à Montréal se situait quelque part entre celle d’une projection de film somptueuse et celle d’un rassemblement tapageur de motards.

Aux fenêtres des véhicules de la presse et de la police, alignés de l’autre côté de la rue Peel, des appareils photo documentaient l'arrivée de ceux que le Journal de Montréal appelle « la crème du crime organisé ». Cette chic soirée réunissant motards et mafiosos rappelait les années de gloire du crime organisé dans la métropole québécoise.

Le couple de nouveaux mariés était formé de Martin Robert, 44 ans, un membre des Hells Angels qui a déjà été inscrit sur la liste des dix criminels les plus recherchés du Québec, et Annie Arbic, 32 ans, la fille d’une des narcotrafiquantes les plus notoires du Québec, qui a aussi travaillé dans « l’entreprise familiale ».

L’arrivée des mariés a été précédée d’une procession de bus remplis d’invités, parmi lesquels on a reconnu les membres des Hells Angels François Vachon et Stéphane Plouffe. Antonio Pietrantonio et Giuseppe Focarazzo, tous deux associés à la mafia montréalaise, comptaient aussi parmi les quelque 300 invités, signe d’un partenariat continu entre les deux poids lourds du crime organisé au Québec. Sans surprise, la soirée n’attirait pas seulement l’attention des passants et des journalistes, mais aussi celle des policiers et des agents du renseignement qui tentaient d’en tirer autant d’informations que possible.

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Les mariés.

Les journalistes et les policiers de l’autre côté de la rue essayaient de se placer de façon à pouvoir photographier les invités, probablement pour mieux comprendre le réseau de criminels qui défilaient devant eux et plus tard fixer leurs photos sur un tableau. À un moment, un petit bus s’est arrêté et, alors que l'on s’attendait à voir surgir d’autres criminels, un petit groupe de touristes chinois en est descendu, se retrouvant au centre des regards. Journalistes et policiers n’ont pu se retenir de rire.

D’autres invités, comme Salvatore Cazzetta, un membre influent des Hells Angels, sont arrivés en limousine. Si des invités cachaient leur visage, d'autres s’amusaient à poser pour les caméras. Les femmes du cortège nuptial étaient vêtues d’une robe rose sous une veste de cuir noire, avec au dos l’inscription « Ride or Die ».

Les mariés pourraient être l’incarnation même de cette devise : le couple s’est formé en 2006, d’après un article de The Gazette publié en 2010, et a enduré des séjours en prison, des accusations de meurtre, une gigantesque opération de trafic de stupéfiants et un séjour au Mexique sous un faux nom. Rien n'a eu raison de leur union. Annie Arbic s’est même vu refuser la liberté conditionnelle deux fois parce qu’elle n'acceptait pas de rompre avec Martin Robert, qui faisait alors face à des accusations de meurtre et de trafic de stupéfiants. On rapporte d’ailleurs qu’elle lui écrivait des lettres d’amour depuis sa cellule.

La mère d’Annie Arbic, Sharon Simon, a été surnommée la « Reine de Kanesatake » après avoir été arrêtée pour trafic de stupéfiants. Elle était alors à la tête du plus grand réseau d'exportation de cannabis du Québec vers les États-Unis. La mère a été condamnée à 50 mois de prison en 2007, et la fille, qui avait un rôle de coordonnatrice, à 28 mois en 2008.

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Tenues de soirée.

Martin Robert est membre des Hells Angels depuis les années 1990. Ses dernières arrestations et condamnations découlent de l’opération SharQc, après la guerre que se sont livrée les Hells Angels et les Rock Machine pour s’approprier le marché de la drogue du Québec, qui a fait plus de 160 victimes. Rappelons que l’opération SharQc a mené à l’arrestation d’à peu près tous les membres des Hells Angels du Québec, mais que le procès qui a suivi a débouché sur la libération de plusieurs des accusés, causant un bouleversement dans le paysage criminel de la province.

En 2010, Martin Robert a été arrêté au Mexique, où il vivait sous une fausse identité, alors qu’il faisait la fête dans une boîte de nuit de Cancún. Il a été accusé d’une pléthore de crimes, dont 22 accusations d'homicide volontaire. Il a plaidé coupable à une accusation de meurtre et a été libéré en 2015. Depuis, son pouvoir au sein des Hells Angels n’a fait que croître, jusqu’à en faire un membre de l’organisation influent à l'échelle internationale.

Quand le couple est enfin arrivé, c’était avec panache, à l’arrière d’un Cadillac Eldorado convertible bleu de 1966, traînant des canettes de bière attachées à l’arrière. Alors qu’un valet s’approchait pour ouvrir la portière pour Mme Martin Robert, le chauffeur a crié : « Qu’est-ce que tu fais là ? » pour s’amuser, avant d’aller ouvrir lui-même la portière. À nouveau, les journalistes et policiers ont pouffé de rire, soulagés que le couple vedette soit enfin arrivé après les avoir attendus pendant près de trois heures.

Annie Arbic s’est promptement dirigée vers le Windsor, bouquet à la main, alors que Martin Robert, visiblement irrité, lui emboîtait le pas. À l’arrière de la Cadillac, il était écrit à la main sur une petite affiche un message plutôt énigmatique : « Going to get married again ! » (« Ils vont se marier encore ! »)

Tout comme lors des funérailles du membre Kenny Bédard à Montréal il y a deux ans, il y avait une impression d’opération de relations publiques dans l’air. À l’époque, de nombreux membres des Hells Angels avaient été libérés de prison en raison des poursuites en justice bâclées dans la foulée de l’opération SharQc, et les Hells n’avaient pas manqué l’occasion de montrer leur badge. La police et les spécialistes du crime organisé avaient interprété le rassemblement de centaines de membres d'Amérique du Nord comme une démonstration de la force de l'organisation.

On peut dire la même chose du mariage de samedi, selon André Cédilot, un journaliste qui couvre le crime organisé au Québec depuis quatre décennies. « C’est certainement de l’arrogance, mais c’est leur fond de commerce, dit-il. Personne n’est surpris. Traditionnellement, après chaque grande opération policière visant les Hells Angels ou quand des membres sortent de prison, ils font toujours une démonstration de leur force. »

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En ce qui concerne la présence de membres hauts gradés de la mafia montréalaise, on peut faire plusieurs déductions, autant sur la situation passée qu’actuelle. « La mafia et les Hells Angels ont toujours été proches au Québec. La mafia dans les années 1980 se servait des Hells Angels comme organisation subordonnée, mais, comme ils se sont restructurés et sont devenus plus sérieux et puissants dans le marché de la drogue, la mafia a été obligée d'en tenir compte. »

Ces années de gloire du crime organisé, durant les beaux jours de Vito Rizzuto, ont été marquées par la création d’un consortium entre les Hells Angels, l’Irish West End Gang, les cartels de drogue sud-américains et, à sa tête, la mafia sicilienne. Ces jours sont depuis longtemps révolus.

« Aujourd'hui, les Hells Angels, en matière de crime organisé et de trafic de drogue, ont une bien plus grande influence que la mafia, à cause du manque de leadership dans la mafia », déclare André Cédilot, rappelant la vague d'arrestations, de procès et de meurtres qui l'a frappée dans la dernière décennie.

Au mariage de samedi, toutefois, tous les membres des Hells Angels n’en sont pas sortis triomphants. À quelques pas du Windsor, un des invités, surnommé « Race », a été immobilisé à l’aide d’un Taser par un agent de la Section Éclipse du Service de police de la Ville de Montréal. Il leur avait lancé des insultes et avait fait semblant de foncer sur eux, selon le Journal de Montréal.

Il y a ce genre d'invité dans tout mariage.

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