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Au Moyen-Orient, les plaques d’immatriculation s’échangent contre des milliers – voire des millions – d’euros

Au Paradis de l'orgueil, les riches sont rois.

par Inès Khaldi
22 Juin 2017, 5:00am

Des grosses voitures à Dubaï. Photo via Land Rover MENA

Dans le monde qui est le nôtre, une simple plaque d'immatriculation peut représenter un retour sur investissement de près de 300 000 %. C'est en tout cas ce qu'espèrent deux amis britanniques, Araf Sultan et Roy Chauhan. Ces derniers ont acheté il y a 14 ans une plaque d'immatriculation britannique, Y44 4LAH – qui se lit « Ya Allah ». Elle valait à l'époque 350 livres sterling. Aujourd'hui, ils souhaitent en tirer au moins un million de livres lors d'une vente aux enchères qui aura lieu sous peu aux Émirats arabes unis. Pour l'anecdote, cette plaque étant britannique, elle ne sera sans doute utilisée que lors de déplacements sur ce territoire.

La route au Moyen-Orient est le terrain d'une compétition féroce et officieuse entre les plus aisés de ses habitants. Du Liban à Oman, chacun veut parader avec la voiture la plus luxueuse, celle qui crie : « Regardez-moi, je vaux bien plus que votre maison, celle de vos parents et de vos grands-parents réunies. » Posséder une belle voiture est une nécessité pour une partie de la population désirant mettre en avant sa réussite professionnelle et sociale. Au Liban, par exemple, l'amour semble proportionnel au prix de la voiture offerte par son compagnon – c'est du moins ce que m'ont avoué à demi-mot certaines Libanaises que j'ai rencontrées sur place. Ainsi, dans des sociétés au sein desquelles l'argent n'est pas un tabou, les routes deviennent le reflet de la superficialité régnant parmi l'élite.

Cette compétition a pris tellement de place dans les consciences qu'il est désormais commun pour les membres de la classe moyenne de s'endetter pour s'acheter une voiture au-dessus de leurs moyens, d'après les dires de nombreux Libanais (et on est tenté de les croire étant donné que l'économie même du pays est basée sur les emprunts). Logiquement, aux yeux des plus riches, posséder une voiture suscitant l'envie des autres est devenu insuffisant au fil des années, car à la portée du premier venu. L'être humain, porteur d'une imagination sans limite pour se démarquer, a su innover. Dès lors, certains citoyens des États les plus aisés du Moyen-Orient s'offrent le luxe d'une plaque personnalisée. Ils dépensent – ou investissent, selon le point de vue – des sommes astronomiques pour s'offrir la suite de chiffres la plus courte possible, ou une combinaison ayant un sens précis.

Aux Émirats arabes unis, de « nombreuses plaques sont plus chères que les voitures elles-mêmes, et il est commun de payer des milliers de dirhams pour des plaques d'immatriculations. Certaines ont même été vendues des millions », me raconte Ahmed, fonctionnaire à Abu Dhabi. La vente du numéro « 1 », en 2016, confirme ses dires. Selon le Khaleej Times, Abdullah Al Mahri, un Aboudabien, s'est procuré ce numéro exclusif pour la modique somme de 31 millions de dirhams des Émirats arabes unis – soit environ sept millions d'euros – lors d'une vente aux enchères officielle. Il explique ce choix par la volonté d'être constamment le numéro 1, tout simplement.

Une plaque faisant figurer le numéro 1. Photo via Jerry Woody

Loin des velléités d'Araf Sultan et Roy Chauhan, la plupart des recettes de ces ventes sont reversées à des associations caritatives. Le côté charitable de la vente de plaques est d'ailleurs l'un des moteurs d'achat pour certains, selon Shakhbout Al Kaabi, qui a réalisé un reportage sur ce sujet pour la New York University Abu Dhabi en 2016. Quoi qu'il en soit, les recettes transitent par des circuits plus ou moins habituels de vente aux enchères – à l'image de l'application émiratie d'enchères « Emirates auction », qui a fait naître en son sein une rubrique permettant aux gens d'acheter des chiffres spécifiques pour leur plaque d'immatriculation. Il est également possible d'y acheter une voiture ou un logement, mais ce sont les plaques d'immatriculation qui font la renommée de l'appli, selon sa description.

Pendant que certains conducteurs mégalomaniaques, à l'image d'Abdullah Al Mahri, crient sur tous les toits qu'ils sont les plus forts et les meilleurs, la plupart des acheteurs déboursent des sommes assez importantes pour que leur plaque ait avant tout une signification à leurs yeux – c'est ce que me précise Idriss, un bijoutier omanais. Année de création du sultanat d'Oman, date de naissance, ou correspondance entre la plaque de leur employé et la leur : toutes les raisons sont bonnes pour s'adonner à ce qui ressemble à une coquetterie pour certains. Pour d'autres, il s'agit du triste reflet de la société dans laquelle ils vivent.

Khaled, un Libanais ayant vécu à Dubaï, est de ceux-là. Selon lui, le phénomène des plaques d'immatriculation est une preuve de plus de la superficialité régnant au sein d'une partie de l'élite financière, sociale et politique de son pays, et met l'accent sur la culture, la mentalité et le sens des priorités de ces très riches – désireux de mettre en avant leur pouvoir et leur statut. Ainsi, la recherche de visibilité devient une priorité – il faut être en mesure de « montrer que l'on a assez d'argent pour payer, et que l'on a assez d'argent pour en gaspiller », ajoute Khaled. En un sens, les routes moyen-orientales sont l'équivalent de nos terrasses hexagonales, qui permettent à certains et certaines de frimer avec le dernier sac à la mode, ou un énième iPhone.

Ceux qui jugent stupide de payer des milliers d'euros pour une simple plaque d'immatriculation oublient sans doute un peu trop vite à quel point le rapport à la voiture entretenu par certaines personnes au Moyen-Orient se rapproche de l'adjectif « fusionnel ». Aux Émirats arabes unis, les plus aisés passent plus de temps dans leur voiture et dans les centres commerciaux qu'à l'extérieur à cause, principalement, de la chaleur. Utiliser sa voiture comme symbole de son statut social n'est donc pas étonnant dans des États qui connaissent par ailleurs une sur-automobilisation. À Dubaï, on dénombrait en 2015 540 voitures enregistrées pour 1 000 habitants, contre 305 à New York. Pour Brendon, étudiant français qui réside au Moyen-Orient, « les jeunes émiratis sont attirés par les choses superficielles comme nous tous, qui vivons dans un monde ultra-globalisé, où la frime est reine. C'est simplement poussé à l'extrême, ici. Ils vivent dans une société de surconsommation et ont les moyens de tout acheter. »

Évidemment, les situations varient dans les différents pays du Moyen-Orient. Au Yémen, par exemple, la situation économique est tellement précaire qu'il paraît difficile de croiser des véhicules luxueux dans les rues de la capitale Sanaa – et cela même avant la guerre qui ravage désormais le pays. D'une autre manière, ces futilités de plaques d'immatriculation peuvent sembler étonnantes à Oman, connu pour être l'ambassadeur de la simplicité dans une région souvent décrite comme « ostentatoire ». Pourtant, selon Idriss, bijoutier dans le sultanat, « les Omanais se comparent à leurs voisins émiratis. Quand ils vont à Dubaï, ils voient des voitures de luxe, des choses luxueuses, et ils veulent posséder le même type de biens. »

De son côté, le Liban souffre d'une économie en berne. Pourtant, la frime à la libanaise existe, et trouve sa source dans un mal-être sociétal lié aux conséquences toujours palpables de la guerre s'étalant de 1975 à 1990, selon Rabih Haddad, professeur d'université, spécialiste de la mémoire de la guerre du Liban. On dépense car demain ne sera peut-être pas, on gaspille car il est difficile de penser le futur dans ce marasme social, politique et économique. La guerre a largement empêché le développement d'une réelle classe moyenne. Le pays est ainsi divisé en deux catégories : les très riches, et les autres. À cela s'ajoute une proximité, même dans la capitale, que l'on ne trouve pas dans les grandes villes occidentales. Tout le monde se connaît et se côtoie, et cette absence d'anonymat représente un terrain fertile pour l'expansion du show off.

Au Liban, au-delà de la suppression de chiffres, il est possible de supprimer la lettre qui se trouve au début de la plaque d'immatriculation. Une plaque sans lettre est le Saint-Graal, car la suppression de la lettre est plus coûteuse que celle d'un chiffre. D'autres vont encore plus loin en customisant leur plaque. Posséder ce type de plaque ne symbolise pas seulement la richesse, la réussite professionnelle et sociale : elle signifie qu'on a du « wasta » (الواسطة), c'est-à-dire du réseau. En effet, être en mesure de parader avec une plaque customisée signifie que l'on est protégé par quelqu'un de très haut placé. Cette pratique en dit d'ailleurs long sur l'ampleur de la corruption au Liban, classé au 136e rang des pays les plus corrompus par Transparency International en 2016.

Symbole d'un consumérisme mondialisé qui touche autant le Français de 20 ans désireux de dépenser 700 euros pour un téléphone que l'émirati millionnaire fasciné par le fait de « se démarquer », l'achat de plaques va sans doute perdurer, à moins que certains États ne se décident à légiférer pour interdire de telles modifications. Doit-on s'attendre à ce que les Européens les plus aisés succombent à cette pratique ? Pas forcément, selon Shakhbout Al Kaabi, qui conclut en insistant sur la dimension proprement « émiratie » d'un tel marché, parfaitement ancré dans la tradition du show off et l'amour de la voiture de cette zone du globe.

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