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FRANCE

Dans la boue et le froid, l’espoir d’un camp humanitaire à Grande-Synthe

VICE News s’est rendu dans ce bidonville du nord de la France où près de 2 500 migrants survivent dans des conditions terribles. Une situation « pire que Calais » d’après les ONG présentes, qui négocient avec les autorités un camp « digne de ce nom ».
11.1.16
(Pierre-Louis Caron / VICE News)

VICE News regroupe ses articles sur la crise migratoire mondiale sur son blog « Migrants »

Ce lundi, la préfecture du Nord a validé la création d'un camp humanitaire à Grande-Synthe, une ville située en périphérie de Dunkerque (nord de la France) où devraient être logés les quelque 2 500 migrants qui survivent pour l'instant dans des tentes installées sur une zone marécageuse, en bordure de la ville. Prévue pour la mi-février, l'ouverture de ce futur camp humanitaire reste incertaine, la municipalité nous a ainsi expliqué que « beaucoup de détails restent à régler.

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En attendant que ce projet de camp se concrétise, nous nous sommes rendus ce week-end sur place, pour rendre compte du quotidien catastrophique de ces personnes qui veulent rejoindre l'Angleterre coûte que coûte.


Le réveil est difficile ce vendredi, dans le bidonville de Grande-Synthe. La veille, des rafales de vent ont fait tomber le toit de la petite école de fortune construite par des bénévoles. Partout, des flaques d'eau immenses s'étendent, bordant des chemins boueux où les premiers hommes dehors s'enfoncent déjà jusqu'aux chevilles. Quelques tentes rafistolées ont la chance d'être situées légèrement en hauteur de ce bourbier. Les autres toiles y sont comme enfoncées, entourées par de l'eau sale qui s'arrête à quelques centimètres seulement des portes à fermeture éclair.

Une allée boueuse dans le camp de Grande-Synthe au petit matin (VICE News / Pierre-Louis Caron)

« Beaucoup de tentes sont posées sur des couches de tissus, de cartons ou de sacs de couchage usés. » nous explique Arthur, un jeune homme d'une vingtaine d'années, originaire du sud-est de la France. Ce nomade qui se désigne comme un « bénévole indépendant » est arrivé à Grande-Synthe il y a une semaine pour « bricoler dans le campement, aider à l'école et pour les distributions ». Dans ce bois marécageux où vivent environ 2 500 personnes – en grande majorité des Kurdes venus d'Irak mais aussi des Iraniens, Koweïtiens et des Vietnamiens – « Il y a toujours quelque chose à faire » répète-t-il.

Le camp de Grande-Synthe est niché dans une zone humide, juste en face d'un lotissement d'habitation, et à quelques centaines de mètres seulement de l'autoroute A16 qui court le long de la côte, entre Calais et Dunkerque. Une position stratégique pour les réseaux de passeurs qui opèrent autour du port de Dunkerque et sur l'aire d'autoroute toute proche. Apparu en 2006, ce camp n'a jamais dépassé les 80 habitants, jusqu'à l'automne dernier, lorsque sa population a été multipliée par 30.

L'un des étangs formés au milieu du camp de Grande-Synthe (VICE News / Pierre-Louis Caron)

Depuis plusieurs semaines, trois camions de gendarmes sont postés en continu aux abords du camp. En octobre dernier, des riverains se plaignaient de « coups de feu » entendus dans la zone. Des migrants nous ont confirmé en avoir entendu ces dernières semaines, sans pouvoir nous préciser qui tirait. Une pétition réclamant « l'intervention urgente » du maire avait alors été lancée.

Interrogé par VICE News, Medhi, 32 ans, habite à deux rues des campements. « Même si beaucoup de choses se passent à l'intérieur du camp, ça reste une nuisance. » déplore-t-il. Apparemment lassés par la présence policière et médiatique, les habitants se dépêchent de rentrer chez eux à peine sortis de leur voiture. « Nous essayons d'aider, » nous confie Maryam, une autre riveraine d'une quarantaine d'années « mais tout ça nous dépasse » soupire-t-elle.

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Au milieu du campement, un large étang de boue

En ce matin du début du mois de janvier, il fait 8 degrés un peu avant 9h00 du matin. Un soleil éclatant illumine les moindres recoins de ce camp insalubre. « Vous êtes là tôt, la plupart des familles ne sont pas encore réveillées », nous lance Mohammed, un photographe de l'ONG Médecins sans Frontières (MSF). Ancien habitant de Damas (en Syrie), il est désormais réfugié en France et anime la pageVoices from the Road, qui permet aux migrants de partager des photos et des instants de vie sur leur chemin en Europe. Occupé à installer son trépied dans la boue, il désigne du regard le large étang qui s'est formé au milieu du campement. « Cette semaine, c'était pire. » nous raconte-t-il.

Vers 10h00, des bruits de casserole, des voix graves et des toux d'enfant — ils sont nombreux sur le camp — commencent à monter des tentes. Certains abris sont renforcés avec des affiches de concerts, l'une d'entre elles comporte le visage du chanteur Justin Bieber, posée à l'horizontale. Les bénévoles s'affairent, amènent des sacs remplis de produits du quotidien. Un homme distribue des flacons de gel désinfectant, un autre salue trois gendarmes qui effectuent une ronde dans le camp.

Un camion sort du campement après avoir livré du bois venu de Belgique (VICE News / Pierre-Louis Caron)

Des hommes et des adolescents se saisissent de bûches de bois au milieu du camp de Grande-Synthe (VICE News / Pierre-Louis Caron)

Deux petits camions venus de Belgique sont autorisés à pénétrer dans l'allée principale. Ils sont chargés de bois, une ressource essentielle pour les habitants du camp qui s'en servent pour cuisiner et se chauffer. Dans la cohue, les deux remorques sont vidées en moins d'une minute, tout est emporté dans des sacs, des poussettes et des brouettes de fortune.

Les bras chargés de bûches, un jeune homme parle en anglais avec des bénévoles britanniques. Âgé de 25 ans, K.M. (il nous a autorisés à mentionner uniquement ses initiales) fait partie de la trentaine d'Iraniens présents sur le camp. « Nous sommes arrivés il y a deux mois, nous avons quitté l'est de l'Iran parce que la vie était trop difficile pour nous, » explique-t-il la mine sombre. Quelques jours après leur installation à Grande-Synthe, le groupe de sept jeunes est intimidé par des passeurs. « On nous a dit qu'il fallait payer pour rester ici, sinon on est mis dehors », raconte le jeune homme.

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Les passeurs seraient nombreux à graviter autour de ce camp, un trafic qui n'a pas échappé aux forces de police qui ont intercepté à plusieurs reprises des trafiquants en flagrant délit dans la région. La nuit du 30 novembre dernier à Grande-Synthe, des agents de police ont ainsi immobilisé deux véhicules immatriculés en Grande-Bretagne, avec à leur bord des migrants et de l'argent liquide.

Malgré les trafics, le camp de fortune n'en reste pas moins un lieu de vie, que K.M tient à nous faire visiter. « Il y a une tente communautaire, deux points de distribution, une école qui fait aussi cinéma et théâtre », en plus des installations gérées par les associations à l'entrée du camp.

« C'est du provisoire qui dure, dans des conditions hivernales qui plus est », nous raconte Michel Janssens, chargé de mission pour MSF. À quelques mètres du dispensaire médical géré par son association en collaboration avec Médecins du Monde, il nous dit à quel point ce camp est sous-équipé. « Nous avons 20 latrines pour plus de 2 000 personnes, c'est dix fois trop peu », s'exclame-t-il.

Deux enfants jouent à cache-cache dans les seules latrines du camp de Grande-Synthe (VICE News / Pierre-Louis Caron)

Déjà présent dans la « Jungle » de Calais depuis septembre 2015, MSF a d'abord mené des actions ponctuelles à Grande-Synthe, avant de s'engager sur le long terme, « par la force des choses » explique Janssens. Ce vendredi, les équipes MSF ont fort à faire. « Nous avons beaucoup de cas de gale, mais aussi des diarrhées et des infections respiratoires. » décrit Janssens.

Il est interrompu par un autre salarié de Médecins sans Frontières. « On a une vingtaine de tentes qui doivent être changées, » lui indique le jeune homme. Janssens se demande comment il va faire. Depuis plusieurs semaines, les gendarmes à l'entrée du camp fouillent systématiquement les sacs des migrants, journalistes et autres visiteurs. Aucune tente ou matériel de construction — planches, palette, outils — ne peuvent être introduits sur les lieux nous explique Janssens.

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L'augmentation de la population du camp de Grande-Synthe s'explique par plusieurs facteurs. « Il y a trop de problèmes à Calais, la cohabitation est difficile, » nous confie Issa, un Kurde de 20 ans qui vit dans le camp avec sa mère et ses quatre frères. Située à 40 kilomètres de là, la « Jungle » très médiatisée de Calais ne fait guère rêver ces candidats au voyage illégal vers l'Angleterre.

K.M est du même avis, ajoutant qu'il est « plus facile de passer ici qu'à Calais ». Le jeune Iranien vient d'ailleurs de récupérer son passeport dans une pochette plastique, et il va tenter de passer en Angleterre le soir-même, « dans un camion réfrigéré ou un chargement de légumes », nous dit-il tout bas.

K.M, jeune Iranien, se réchauffe devant un petit feu de camp au milieu de l'espace qu'il partage avec six autres personnes (VICE News / Pierre-Louis Caron)

À la fin du mois de novembre 2015, l'évacuation du camp voisin de Téteghem — où s'entassaient plus de 250 migrants — n'a rien arrangé au problème. Certains sont venus s'installer à Grande-Synthe.

Face à la dégradation des conditions de vie sur le camp, MSF a participé à l'élaboration mi-décembre d'un plan de déménagement vers un camp « aux normes internationales ». À l'initiative de ce projet, le maire de Grande-Synthe, Damien Carême (Europe Écologie – Les Verts). Il déclarait alors que si rien n'était fait, la zone qui abrite le camp pourrait finir par accueillir « 10 000, voire 20 000 » migrants.

« Nous avons proposé de créer un camp humanitaire digne de ce nom, avec 500 tentes chauffées, » détaille Michel Janssens, qui évoque un dispositif « déjà mis en place en Tchétchénie par le passé ». Dans ce projet pour Grande-Synthe, MSF a joué un rôle « purement technique » rappelle-t-il, car l'ONG ne veut pas se voir confier la gestion du futur camp. Le travailleur humanitaire souligne également que si un camp venait à être créé, ce n'est pas sûr que les migrants acceptent d'y vivre. « Ce camp ne doit en aucun cas être une prison, » prévient-il, « car les gens ici se méfient des systèmes gouvernementaux, de la prise d'empreintes digitales par exemple. »

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Il est presque midi lorsque Olivier Caremelle, le directeur de cabinet du maire de Grande-Synthe, quitte le camp, après une visite et plusieurs entretiens avec les ONG sur place. Sur son gilet jaune, l'inscription « Ville de Grande-Synthe » est écrite en français, arabe, farsi et vietnamien. Interrogé sur l'avancée du dossier à quelques jours d'une décision de la préfecture du Nord, il n'évoque « que des signaux positifs » mais prévient que le projet de camp humanitaire n'est « qu'une partie du chemin ».

« Il reste à savoir qui financera et gérera ce camp, » nous explique-t-il, « car cela représente plus d'un million d'euros, sans compter les coûts de fonctionnement ».

Malgré le « soutien » du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, le maire de Grande-Synthe a rencontré beaucoup de difficultés dans sa démarche. Son projet de camp humanitaire a d'abord été refusé en l'état par la préfecture du Nord le 2 janvier dernier, essentiellement pour des raisons de sécurité car le site proposé (au coeur d'une zone industrielle) était jugé trop proche de l'autoroute A16 et des voies de chemin de fer — sur lesquelles transitent d'importants chargements de marchandises.

Le 4 janvier, un autre refus – plus ferme – a été exprimé par le sous-préfet de Dunkerque, Henri Jean, suite à une entrevue avec le maire de Grande-Synthe. Pour la sous-préfecture, ce camp « organisé uniquement dans le but de passages clandestins en Grande-Bretagne » devait alors disparaître « le plus rapidement possible ».

K.M se réchauffe devant un feu de camp avec une amie, migrante elle aussi (VICE News / Pierre-Louis Caron)

Deux autres réunions ont ensuite eu lieu entre la préfecture, la mairie de Grande-Synthe, les sapeurs-pompiers et MSF – sans qu'aucune solution ne puisse cependant être trouvée,mis à part l'ouverture de 300 places d'hébergement pour les migrants souhaitant être abrités.

Un déménagement en bonne voie

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Ce lundi, à la suite d'une réunion avec les parties prenantes du projet, l'État français a finalement donné son aval à la construction sur le site prévu initialement. Il s'agira d'un camp fait de tentes chauffées, articulées autour de bâtiments légers qui serviront de blocs sanitaires.

Jointe par téléphone ce lundi, la mairie de Grande-Synthe nous a confirmé disposer d'un accord officiel, même si « beaucoup de détails restent à régler ». D'importants travaux sont prévus sur le site, et devraient prendre « quatre à cinq semaines » avant d'être terminés.

Au moins 19 migrants sont morts dans le nord de la France en 2015 — dont une majorité autour de Calais en essayant de traverser la Manche pour rejoindre illégalement l'Angleterre. Le dernier sur cette liste funeste a été retrouvé sans vie dans la remorque d'un camion tchèque, le 28 décembre dernier, sur l'aire d'autoroute de Grande-Synthe.

Une conférence de presse de la mairie de Grande-Synthe est attendue lundi prochain pour présenter des détails sur le projet de camp.


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