Illustration : François Dettwiller

Jouer au gros con est-elle la meilleure manière de vendre des disques ?

On a comparé deux cas d'école. À ma gauche, Kanye West, un idiot qui se prend pour un génie. À ma droite, Dean Blunt, un mec malin qui joue les abrutis.

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23 Octobre 2018, 9:18am

Illustration : François Dettwiller

Un jour, on aura de quoi en vouloir à Andy Kaufman. Le comédien américain, immortalisé par Milos Forman et Jim Carrey dans Man On The Moon, est en effet devenu avec le temps l’alibi de tous ceux qui veulent dynamiter un tant soit peu la société du spectacle en laissant planer le doute à peu de frais. Ou plus clairement nous laisser avec cette question : c’est y du lard ou c’est y du cochon ? On pourrait citer le bel exemple des pantalonnades de Joaquin Phoenix en rappeur alcoolo filmé par son frère dans I’m Still Here (pour rappel, devant l’embarras général, Phoenix et Casey Affleck avaient fini par expliquer que leur film était une vaste entreprise de remise en cause de la superficialité du monde du cinéma, mouais). Mais le numéro d’équilibriste le plus réussi entre le ridicule consommé et les fulgurances artistiques pourrait être celui que nous propose actuellement Kanye West - mettons de côté ses potentielles tendances psychopathes/névrotiques.

Kanye West, l'idiot utile ou l'idiot magnifique ?

À le voir récemment prendre Trump dans ses bras avec sa casquette « Make America Great Again », on ne peut s’empêcher de penser à une vaste performance, beaucoup plus drolatique que le « je te tiens par la barbichette » de Jay-Z et Marina Abramović (pas la dernière pour nous vendre des vessies comme des lanternes). « Le vrai est un moment du faux », disait Guy Debord et je n’ai pas non plus pu m’empêcher d’y penser en voyant le tollé provoqué par la participation de West au faussement subversif Saturday Night Live.

Quand un personnage public de la trempe de West est invité sur un plateau comme celui de SNL c’est clairement pour deux raisons.

1/ Offrir au public la joie primaire de regarder un taré dans ses grandes oeuvres avec autant de fascination qu’un accident au bord de l’autoroute (c’est arrivé avec Tom Cruise et Brigitte Fontaine),

2/ Faire de l’audience (West n’a jamais été aussi connu que depuis qu’il fait et surtout dit n’importe quoi).

Quand West prend la parole et soutient Trump après avoir plutôt pas mal joué le jeu de la télé, il interpelle le crew et le public cible de SNL : tout le monde n’est pas un new yorkais blanc aisé, intello et démocrate. C’est une oeuvre de subversion à sa manière. Et les électeurs de Bernie Sanders peuvent s’insurger tranquillement en retournant boire un bon jus d’herbe.

Dans une interview pour High Snobiety, le boss d’Adidas Kasper Rorsted, lorsqu'on l'interroge sur sa collaboration avec West (et le fait qu’il cautionne ou non ses propos), répond de manière clairvoyante :

« Quand vous collaborez avec des gens hautement créatifs, il faut accepter qu’ils soient différents dans leur comportement et dans leur manière d’agir. Si vous voulez du mainstream, vous aurez du mainstream jusqu’au bout. Si vous désirez la créativité ultime, vous l’aurez, mais il faudra accepter le fait que parfois, une personne fera des déclarations auxquelles vous n’adhérez pas mais avec lesquelles d’autres seront peut-être d’accord. »

En gros, on ne va pas chercher un mec comme Kanye West en 2018 pour les mêmes raisons que Selena Gomez. Et tant mieux si au passage on peut fourguer quelques Yeezy à des fachos (ha le capitalisme…).

En invitant West à faire le zouave sur son plateau, SNL fait la pire des puteries et finit par être pris à son propre piège : se faire troller dans les grandes règles de l’art, tout en donnant un espace d’expression à un discours nauséabond. Nos rappeurs français devraient en prendre de la graine avant d’aller se faire ridiculiser chez Ardisson et Ruquier.

Soyons clairs : il n’est pas du tout question ici de valider la démarche et encore moins le discours débile de West mais juste de les expliquer et les comprendre. Avec ses propos chocs et provocateurs, Kanye West pratique une technique de communication bien connue de nos dirigeants : la politique de la terre brûlée. En gros, on tient des propos si grossiers et si absurdes qu’ils finissent par occuper tout le terrain médiatique grâce à un puissant clivage. Et à l’heure des réseaux sociaux c’est évidemment synonyme de ventes (puisqu’on comptabilise des vues et le streaming comme la consommation d’un bien culturel).

Reste à savoir si Kanye West est un cynique de la pire espèce, capable de pactiser avec le pire des diables pour vendre plus de disques ou s’il est effectivement un artiste un peu fragile avec un pète au casque et un gros souci de cocaïne. Quoiqu’il en soit, si subversion il y a, elle agit à un faible niveau mais le malaise provoqué par cette gestion de carrière inédite laisse pantois - et un peu fasciné, il faut bien l’admettre. Les idiots peuvent adhérer, ceux qui se croient plus malins peuvent se révolter mais tout le monde finit par cliquer.

Dean Blunt, la provoc' « avant-pop »

Aux antipodes de ce cirque médiatico-politique, on trouve un autre personnage fascinant qui partage avec Kanye West une surproductivité et une occupation du terrain rarement démentie : Dean Blunt. Présenté le plus souvent comme un « provocateur avant-pop » (quoi que ça signifie), le musicien anglais est régulièrement sur toutes les lèvres et entretient avec les sphères mainstream un intéressant rapport de dégoût, relecture, adhésion.

Issu de la musique électronique expérimentale, Blunt s’est fait connaître avec le duo Hype Williams, formé avec Inga Copeland, dont le nom trahissait déjà cette fameuse relecture critique de la culture populaire, que la presse de gauche résume généralement en « post-internet », « avant-pop » - on pourrait ajouter « méta-fumiste » ou « hypnago-plouf » si on était un peu coquin. Avec un peu de discipline et un peu plus de carriérisme, Blunt aurait assez facilement pu embrasser une destinée à la Daniel Lopatin : une musique gentiment expérimentale, bardée de références littéraires et pop (donc) susceptible de plaire autant aux fans d’Autechre qu’à ceux de Final Fantasy et Philip K Dick. Seulement en chemin, Blunt a eu envie de jouer avec les codes, l’Art conceptuel et de rester dans l’ombre. Son personnage public n’en devenant que plus attractif.

Je vous vois venir d’ici : encore un gars qui « breakdance dans son caca » (comme l’écrivait un ex confrère à propos du tartempion James Ferraro ) ? Dean Blunt est beaucoup plus intelligent que cela. Si ses frasques arty sont au minimum marrantes (vendre une mini Cooper remplie de weed sur Ebay), au mieux questionnantes (laisser deux inconnus sortir un album sous le nom de son groupe Hype Williams sans y participer de près ou de loin), sa production musicale et la place qu’il est capable de s’inventer sur l’échiquier du divertissement est complètement emballante (car le contenu est au moins aussi excitant que le contenant).

La musique de Dean Blunt pourrait se qualifier grossièrement d’electronica ultra lo-fi (à faire passer Mall Grab pour Petit Biscuit). Synthétique évidemment, teintée de dub ancestral, d’influences soul (l’ombre de Scott Heron) et rap (celle de DJ Screw), la signature de Blunt est fortement reconnaissable. De ces marécages sortent parfois des tubes sans que l’on sache comment ni pourquoi (à l’instar d’Ariel Pink dans une toute autre esthétique musicale). C’est le cas de « The Narcissist », chanté avec Inga Copeland, le « hit » de la paire s’il en est. Signalons aussi « Papi », sublime chanson d'amour qui sample du Pink Floyd pour en faire tout autre chose.

De mixtapes en albums courts (on vous épargnera le jeu d’alias, de pseudos, plutôt habituels dans la musique électronique), Blunt a construit un impressionnant corpus musical où le discours politique prend une place plutôt inédite dans le paysage contemporain. En 2015, il sort une mixtape sous le pseudo Babyfather (une autre référence à l’âge d’or du r’n'b?), son projet le plus affilié à l’esthétique rap qu’il parsème d’un sample particulièrement marquant « this makes me proud to be british ». Une phrase prononcée par Craig David au MOBO (Music Of Black Origin) Awards en 2000. L’utilisation de ce sample qui parsème la tape sème le doute mais insiste sur une chose : David, en allant chercher ses trois trophées à un prix réservé aux musiciens noirs, insiste sur un point : il est britannique (d’abord). Quand Fact (un peu paumé sur l’origine du sample) place ce projet dans un dossier sur le retour des protest songs, ils se pètent la gueule. Blunt, encore une fois, est plus malin que ça.

L’intrusion du politique dans sa musique, toujours ancré dans la référence pop, se fait à notre insu. Son pouvoir réflexif s’en trouve décuplé. Et quand il prend (rarement) la parole de manière sérieuse, on réalise à quel point son discours est maîtrisé et smart, derrière tous ces rideaux de fumée. En 2016, lors d’une table ronde organisée par Boiler Room, il est ainsi interrogé sur le sujet Black Lives Matter et explique :

« Le racisme s’est transformé mais il a toujours existé. On parle de Black Lives Matter car c’est un mouvement américain et c’est le racisme tel que le vivent les Américains. En Angleterre, c’est beaucoup plus vicieux, je le vis tous les jours, et ça peut vraiment te mettre la tête en l’air [...]. Le problème ce n’est pas la police. Le problème c’est la peur du corps noir. Et ce qui se passe quand on a peur de quelque chose c’est qu’on tente de l’exterminer. Je ne pense pas qu’organiser des marches contre la police sur Oxford Street (à Londres) en écoutant Kendrick Lamar va changer quelque chose. Pourquoi est-ce qu’on manifesterait contre la police américaine ? On doit remettre en cause tout ce qu’on nous a mis dans la tête à propos du fait d’être noir. »

Cette peur du corps noir, Blunt l’a tournée en ridicule dans un de ses canulars les plus drôles. En février 2015, il reçoit un prix aux NME Awards : celui du meilleur espoir (pas mal pour un gars qui en est à son septième album). Il envoie carrément quelqu’un d’autre prendre son prix et faire un discours de remerciements devant un Jarvis Cocker aux fraises (plus marrant quand il trollait Michael Jackson). « Qu’est ce qui ressemble plus à un noir qu’un autre noir? », semble dire l’organisateur du prix, le NME, qui n’a jamais réalisé la supercherie.

Dean Blunt c’est le joker du rap, homme de l’ombre qui brûle des valises de billets et renvoie au monde la sale face de son ignorance et sa violence dans un grand sourire de clown maléfique. Plus actif que jamais, il est présent cette année aux manettes de trois titres du dernier A$AP Rocky (sans être crédité), un album gratuit (avec Rocky toujours et Mica Levi) et un projet collaboratif avec Delroy Edwards. Des morceaux brumeux, drogués, nihilistes dont surgissent quelques fulgurances et qui sèment quelques graines dans quelques cerveaux. Dont le vôtre peut-être quand il se détournera des bouffonneries de West.

L'album gratuit Soul & Fire de Dean Blunt est sorti en septembre dernier. Vous pouvez l'écouter ici.
Son album avec Delroy Edwards, Desert Sessions, vient de sortir sur L.A Club Resource. Il est en écoute ici.

Adrien Durand est de retour sur Noisey et est toujours sur Twitter.

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