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FRANCE

« Je suis chemise » : Dans la manifestation des salariés d’Air France

Pilotes, hôtesses, stewards, mécaniciens et agents d’escales de la compagnie aérienne sont venus manifester ce jeudi après-midi devant l’Assemblée nationale pour protester contre les suppressions d’emplois prévues par leur direction.
Pierre Longeray
Paris, FR
22.10.15
Photo par Pierre Longeray / VICE News

En arrivant ce jeudi midi sur la petite place Edouard Herriot qui jouxte l'Assemblée nationale, on a la drôle l'impression d'arriver dans un terminal de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Presque tout le monde a sorti son uniforme chez Air France. Les pilotes ont sorti leurs casquettes, les hôtesses leurs foulards et les mécaniciens leurs blousons jaune fluo.

Ils sont tous venus manifester contre les suppressions d'emplois prévues par la direction de la compagnie aérienne, et pour soutenir leurs 5 collègues poursuivis pour violence en réunion suite au désormais fameux « épisode de la chemise ».

« C'est malheureux, je n'aurais pas aimé que mon père se fasse arracher sa chemise, » nous explique Pierre [ndlr, tous les prénoms ont été changés], agent d'escale commercial depuis plus de 15 ans chez Air France. « Après, si les gens ont réagi de la sorte, c'est parce qu'il n'y a pas de dialogue possible avec la direction. J'ai le sentiment qu'ils se sont sacrifiés pour nous, » dit Pierre à propos de ses collègues incriminés.

Le 5 octobre dernier, le CCE (Comité central d'entreprise) de la compagnie française avait mal tourné, puisque deux dirigeants d'Air France — dont le directeur des ressources humaines — avaient dû être exfiltrés, après s'être fait déchirer leurs chemises. Les salariés n'avaient pas apprécié une annonce surprise faite à l'occasion du CCE qui prévoyait quelque 2 900 licenciements d'ici 2017.

Cette vague massive de licenciements avait été justifiée par la direction d'Air France à cause de l'échec des négociations avec les pilotes de la compagnie qui n'acceptaient pas de faire 100 heures de vol de plus par an — et ça pour le même salaire.

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« C'est idiot de parler de nombre d'heures de vol, ce n'est représentatif de rien, » nous dit Bruno, commandant de bord chez Air France sur « triple 7 [Boeing 777] » et pilote depuis 28 ans pour l'avionneur français.

« Un pilote qui fait trois Paris-Nice dans la journée aura fait autant d'heures de vol qu'un pilote qui fait un Paris-New York, mais cela ne représente pas du tout la même charge de travail, » précise le commandant qui avait sorti son uniforme pour lui faire respirer les fumigènes qui émaillent la petite place. « Si on veut parler de chiffres, ces 100 heures de vol en plus représentent 1 mois et 10 jours de travail. Trouvez-moi un domaine où les gens accepteraient ça. »

Ces « efforts de productivité » demandés aux pilotes faisaient partie du plan « Perform 2020 » de la direction d'Air France. Après le refus des pilotes de s'y plier, la direction a donc enclenché son « plan B » prévoyant les 2 900 licenciements — 300 pilotes, 700 hôtesses et stewards et 1 700 personnels au sol.

« À un moment il fallait bien que quelqu'un dise 'Non'. Je suis donc totalement solidaire des pilotes sur qui tout le monde a tapé après l'épisode de la chemise, » nous dit Pierre, l'agent d'escale commercial, donc potentiellement concerné par les licenciements des personnels au sol.

À la tribune, plusieurs représentants syndicaux d'Air France se félicitent justement de ce rassemblement « intercatégoriel » donc qui rassemble tous les corps de métier de la compagnie.

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« La direction essaye depuis des années de diviser les salariés entre eux — notamment de monter les personnels au sol contre les pilotes — pour mieux régner, » nous confie Aurélie, chef cabine depuis 25 ans, qui est venu directement à la manifestation après un vol New York-Paris de nuit. « Mais aujourd'hui on essaye d'être tous solidaires, » enchaîne Marie, chef cabine aussi, qui est venu manifester sur son jour de repos et qui était déjà là avec Aurélie lors du fameux CCE du 5 octobre.

Ce jeudi matin, les discussions entre les syndicats et la direction de la compagnie aérienne française avaient repris dans un hôtel du 16e arrondissement de Paris, surveillé par la police, pour éviter les débordements du précédent CCE. En début d'après-midi, la direction d'Air France a annoncé l'application du début de son « plan B » avec 1 000 licenciements programmés pour l'année 2016, sans préciser quels secteurs seront touchés.

« La direction n'a aucune stratégie à part celle de réduire les coûts, donc de virer des gens ou de baisser les salaires, » explique Marc, commandant de bord sur Boeing 747. « Nos patrons feraient mieux de faire leur travail — c'est-à-dire réfléchir à une vraie stratégie commerciale pour concurrencer les autres grandes compagnies aériennes — plutôt que de recourir à ce chantage à l'emploi, » dit Marc.

Une opinion partagée par certains experts du secteur de l'aérien, qui conseillent notamment « d'optimiser la structure du réseau et de maintenir un programme d'investissements ». Les employés de la compagnie croisés cet après-midi déplorent aussi le manque de clarté dans la stratégie de l'entreprise qui semble hésiter entre être une compagnie de prestige et une compagnie low-cost.

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Pour forcer la direction à s'interroger sur la bonne stratégie à adopter, les syndicats ont utilisé ce jeudi matin lors du CCE, leur « droit d'alerte » : une procédure d'expertise sur les comptes et la stratégie d'Air France, réalisée par un cabinet de conseil indépendant.

« Air France c'est aussi un peu l'histoire de la France — en plus d'être notre histoire, à nous les employés d'Air France, » nous confie Marie. « C'est le Concorde, l'A380 et j'en passe. C'est pour ça qu'on est devant l'Assemblée nationale et pas devant chez Air France. L'État français est actionnaire à 17 pour cent de l'entreprise, c'est le gouvernement qui a les clés de la compagnie. On espère qu'ils vont faire un geste. »

L'État pourrait par exemple étudier la suppression de la taxe « Chirac » — une taxe de solidarité sur les billets d'avion mise en place par le président Jacques Chirac — qui a coûté 71 millions d'euros à Air France en 2014. Autre piste envisagée, la baisse des redevances aéroportuaires, mais « les signaux reçus vont plutôt dans l'autre sens, » s'inquiète le syndicat des pilotes.

Pour l'instant le seul soutien que les salariés d'Air France disent avoir, « c'est celui des passagers qui nous disent de continuer à nous battre, » explique Aurélie. « Ils ont bien conscience que ce qui se passe à Air France est un problème général qui touche malheureusement toute la France. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray