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On a rencontré Chelsea Manning, un an après sa sortie de prison

« Nous devons défendre toute forme de dissidence politique. »

par Simon Coutu
26 Juin 2018, 4:20pm

Cet article a été initialement publié sur VICE FRCA.

Héroïne ou traître à la nation ? À 30 ans seulement, Chelsea Manning a déjà eu plusieurs vies. En 2010, elle organise la plus grande fuite de renseignements militaires de l’histoire des États-Unis. Analyste pour l'armée américaine, elle fait parvenir au site Wikileaks plus de 700 000 documents relatifs aux conflits en Irak et en Afghanistan, dont les fameuses images de bavures de l'armée américaine, qui ont fait le tour du monde. Chelsea Manning a été condamnée à 35 ans de prison, à l'issue d'un procès en cour martiale. Au lendemain de sa condamnation, elle annonçait publiquement qu'elle était transgenre. Elle sera néanmoins envoyée dans un centre de détention pour hommes, où elle restera placée en isolement pendant plusieurs mois, dans des conditions proche de la torture, selon un rapport des Nations unies.

Début 2017, à trois jours de la fin de sa présidence, le président Obama annonce la réduction de la peine de de Chelsea Manning. Elle écopera finalement de 7 ans de prison, et en janvier 2018, enfin libérée, Chelsea annonce qu’elle souhaite devenir candidate démocrate au Sénat dans l’État du Maryland.

Nous avons rencontré Chelsea lors de la conférence C2 Montréal, où elle est intervenue pour parler des droits humains et de la diversité. Deux jours après notre entrevue, Chelsea Manning publiait un message d’appel à l’aide sur Twitter. Son entourage nous a indiqué qu’elle va mieux, et qu'elle prend le temps de se reposer.

VICE : Vous êtes ici à C2 pour parler de la diversité dans le secteur des technologies. Quelle est, selon vous, l’ampleur du problème ?
Chelsea Manning : C’est un grave problème dans certains milieux du secteur des technologies. Les postes de gestion et de leadership sont encore occupés majoritairement par des hommes blancs issus de la classe moyenne. C'est particulièrement vrai dans la Silicon Valley. Bien sûr, il y a des exceptions, mais elles ne sont pas la règle.

En fait, plus le personnel d'une entreprise est diversifié, plus les systèmes sont bons. Par exemple, la diversification permet de savoir si un outil qui a l'air bon sur le papier n'est pas dommageable pour des millions de personnes. Ça s'applique en particulier au domaine de l’apprentissage automatique, où l’on fournit de mauvaises données de formation à une technologie, qui l’utilise ensuite sur le terrain pour renforcer des préjugés. La prévision policière en est le meilleur exemple.

Si la surveillance policière est excessive dans certains quartiers, vous allez obtenir plus de rapports, et l’algorithme d’apprentissage, lorsque vous lui fournissez ces données de formation, va apprendre par le biais de la police dans ce quartier précis. Ça va le renforcer. Ça donne aux organisations et aux policiers la possibilité de dire : « C’est la machine qui fait ça, pas moi. » Si le personnel est plus diversifié, vous allez être en mesure de reconnaître ces problèmes, de trouver des solutions, d’assurer que les données de formation sont justes et que l’algorithme est évalué d’un point de vue éthique. Aucun algorithme n’est à l’abri des préjugés. Tous les algorithmes sont intrinsèquement biaisés.

Vous ne pensez vraiment pas qu’on peut concevoir un algorithme neutre ?
Les algorithmes d’apprentissage automatique sont des outils. Les outils ne sont ni bons ni mauvais, mais ils ne sont jamais neutres. La manière dont nous les façonnons reflète notre code moral et éthique.

Vous parlez d’outils. Vous considérez que les documents révélés par des lanceurs d'alerte sont un outil ou une arme ?
Un outil. Je crois que rendre l’information accessible est une bonne façon de permettre au grand public de se faire une opinion.

Que pensez-vous justement des lanceurs d’alerte aujourd’hui ?
Distinguer cet acte particulier d’autres gestes politiques n’est pas la bonne approche. Nous sommes tous des acteurs politiques et nous avons tous la capacité d’agir. Que cela soit en révélant les défauts de fonctionnement d'une organisation, ou en pratiquant le boycott. Ce sont d'ailleurs les formes d’action les plus directes qui m’intéressent. C’est pourquoi je suis solidaire des accusés du J20, ces 200 personnes qui ont été arrêtées pour avoir manifesté lors de l’investiture de Trump. Cinquante-neuf d’entre elles font encore face à des accusations criminelles et risquent une peine d’emprisonnement de 61 ans aux États-Unis. Nous devons défendre toute forme de dissidence politique.

En mars dernier, Donald Trump a signé une note officielle qui exclut les personnes trans de l’armée. Qu’en pensez-vous?
C’était une manière pour lui de signaler à la droite américaine qu’il est acceptable de haïr les personnes trans. Il envoyait un message. Les gens en parlent comme s’il s’agissait d’une question isolée, mais ça a touché toutes les personnes trans, puisque le message provenait de la plus haute instance. Les médias se sont jeté là-dessus et la politique a été contestée, abrogée, puis réinstaurée sous une autre forme.

Vous avez récemment tweeté que voter ne changera rien. Mais vous vous présentez quand même au Sénat… Ce n'est pas un peu paradoxal ?
Je ne dis pas qu’il ne faut pas voter. Il faut voter. Mais cette idée selon laquelle le vote est le seul pouvoir politique dont nous disposons est erronée. Nous sommes impliqués chaque jour dans des gestes politiques : de l’activisme politique ou de l’inaction politique. À tout moment dans nos vies, nous pouvons agir d’un point de vue politique. Parfois, ce n’est ni au bureau de vote, ni en cour, ni en signant des pétitions, ni encore en manifestant avec des chants et des pancartes. Il s’agit de se faire respecter, de faire valoir ses opinions et sa communauté de manière concrète au quotidien. Il ne s’agit donc pas seulement de voter.

Ce qui m’inquiète, c’est que l’establishment démocrate des États-Unis en particulier a tendance à compter sur le vote populaire lorsqu’un mauvais gouvernement est en place, puis il ne fait rien lorsqu’il est au pouvoir. Ils tiennent les votes pour acquis. Il y a donc beaucoup de travail à faire en dehors du cycle électoral.

Vous militez pour le démantèlement de la police et de l’armée, et l'ouverture des frontières. Il paraît aussi que vous avez un portrait d’Emma Goldman dans votre salon. Vous considérez-vous comme anarchiste ?
Je suis opposée à l’autoritarisme, à son insidieuse progression à l'aide de l’armée, des services du renseignement, des grandes entreprises et de la police. Ça s’est accéléré dans les deux dernières décennies, surtout aux États-Unis et en Europe, à tel point qu'il aurait fallu en discuter et initier des réformes il y a vingt, trente, quarante ans. On ne peut plus attendre. Il faut repousser ces politiques et adopter une position ferme. Il faut libérer les prisonniers et fermer les prisons.

Le budget militaire annuel des États-Unis est de près de 700 milliards de dollars. On ne peut pas compter sur un changement ici ou là. Il ne s’agit pas de soustraire 50 ou 100 milliards de dollars. On doit faire rétrograder ces systèmes, parce qu’ils sont nuisibles. On ne peut pas attendre des réformes. Il faut changer les choses de manière concrète et significative dès maintenant.

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Quel sont vos relations avec l’armée aujourd’hui?
J’ai été dans l’armée pendant trois ans et demi. Ça m’a plu, puis je suis allée en prison. C’est forcément une relation complexe. J’aimais l’armée à l’époque mais je réalise à présent que j’ai servi d’outil à des fins politiques à l’étranger. Ma façon de voir les choses a changé. J’ai été sans-abri, j’ai été dans l’armée, je suis allée à la guerre et je suis allé en prison. Toutes ces expériences ont profondément influencé mon approche de ces systèmes.

Vous avez récemment dit que le monde est devenu ce que vous craigniez qu’il devienne il y a dix ans. Avez-vous un quelconque espoir pour l’avenir ?
Je crois que beaucoup de voix sont prêtes à s'élever pour dire que la militarisation de la police et la surveillance de masse sont allées trop loin. Aux États-Unis, les personnes de couleur, les personnes défavorisées et les immigrants sont avalés et recrachés par le système de justice pénale de manière disproportionnée. Il est grand temps d’agir. Et je crois que les gens sont prêts. Alors, oui, j’ai espoir.

Simon Coutu est sur Twitter .