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Quand la Finlande réquisitionnait une distillerie pour fabriquer des cocktails Molotov

Si vous êtes en guerre et que vous devez produire 500 000 bombes incendiaires dans l'urgence, mieux vaut compter sur une bonne ligne d'embouteillage.

par Ilkka Sirén
11 Décembre 2017, 1:13pm

En France, vous avez le cognac. En Écosse, ils ont le whisky, et en Italie, la grappa. Bah en Finlande, on a la viina. Dans la langue locale, ce mot est synonyme d’alcool. Il se réfère même à tous les spiritueux distillés.

Ici, on ne boit pas de « vodka ». Enfin si, on en boit pas mal. Mais on l’appelle tout simplement viina. Toutes les vodkas sont de la viina. Par contre toutes les viina ne sont pas forcément de la vodka. Capito ?

Servir très froid.

La Koskenkorva, ou Kossu, est actuellement la viina la plus populaire du pays. Elle est produite par Altia, une entreprise de vins et spiritueux détenue par l’état. La boisson en elle-même a quelque chose de si profondément finlandais qu'il est difficile d'imaginer à quoi la Finlande ressemblerait sans elle.

Et je ne dis pas ça parce que le fait de boire est un comportement inhérent à la culture finlandaise – une assertion qui est à la fois un stéréotype et une vérité. C'est aussi parce que l'usine qui l'embouteille a une authentique petite « vibe ». Avant de se tourner vers la picole, elle produisait des cocktails Molotov qui selon pas mal d’observateurs ont permis de repousser l'invasion soviétique en 1939.

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À situation apocalyptique, mesure désespérée. La Finlande faisait face à une armée d'un million d'hommes avec une puissance de feu ridicule. Les Russes avaient environ 3000 chars quand l’armée finnoise n’en possédait que 32. Sans armes anti-blindés, les locaux se sont rendu compte que les célèbres bombes incendiaires faisaient le travail. Problème, l'armée n’avait pas la capacité de les produire assez vite.

Altia, qui faisait alors partie d’Oy Alkoholiliike Ab, le monopole public sur l’alcool finlandais, disposait d'une ligne d'embouteillage à Rajamäki, juste à l'extérieur d'Helsinki. Il suffisait de la dépoussiérer. Quelques poignées de main entre un ministre de la Défense et deux lieutenant-généraux plus tard et la Finlande se trouvait un fabricant d'armes. La distillerie Rajamäki a donc commencé à mettre en bouteille des cocktails Molotov avec un mélange unique de goudron, d'essence et d'éthanol. Deux grosses allumettes sont scotchées de chaque côté de la quille.

Dans leur hâte, les producteurs font l’erreur de sceller toutes les bouteilles avec un bouchon sur lequel on peut lire « Alko – Rajamäki ». Un peu comme s’ils avaient directement appelé Staline pour lui filer l’adresse. Il n'a pas fallu longtemps aux bombardiers soviétiques pour localiser la distillerie. Selon certaines sources, pas moins de 268 bombes ont été larguées sur Rajamäki pendant la guerre d'Hiver. Une certaine prévoyance – doublée d’une suggestion amicale du ministère de la Défense – avait néanmoins poussé Oy Alkoholiliike Ab à acquérir quatre canons antiaériens Bofors 40mm. Un investissement assez original pour une distillerie.

Un des canons anti-aériens.

Finalement, l’usine ne sera pas trop endommagée par l’aviation soviétique. Au total, elle aura eu le temps de mettre en bouteille 542 194 cocktails Molotov. Certains disent que sans eux, la guerre aurait été perdue.

En 1953, après une décennie de turbulences, Rajamäki reprend enfin sa fonction originelle et la cuvée Koskenkorva est lancée.

Le label original.

Le village de Koskenkorva est assez tranquille – pour le dire poliment. Les habitants sont par exemple plutôt fiers de la présence d’un distributeur automatique de billets. Au croisement de l'ancien chemin de fer et de la rivière Kyrönjoki, on peut voir les grands silos d'Altia s'élever au-dessus de la forêt verte. Le paysage est très finlandais. Comprendre, des champs d'orge à perte de vue et les vieilles granges dispersées ici et là. L'étiquette de Koskenkorva en est un hommage.

Ketelä connaît bien les effets de la Koskenkorva.

« Je n’aime pas spécialement la Koskenkorva », confie Pasi Ketelä, un agriculteur qui bosse pour la distillerie. « La viina ne me réussit pas », poursuit-il en suggérant discrètement qu’il se passe toujours quelque chose quand on boit de la Koskenkorva. Et il n’a pas tort. Je dirais que, si Koskenkorva n’a pas si mauvaise réputation, ses effets sont suffisamment connus pour qu'ils figurent probablement dans la Liste internationale du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.

Des chansons ont été écrites à son sujet. Et ce n’est pas étonnant puisque les magasins ont vendu près de trois millions de litres de Kossu l'année dernière. Il y a même un petit musée de l'alcool dédié à la Koskenkorva à Ilmajoki. Il est détenu et exploité par Martti Koskenkorva – parce que oui, c'est aussi un nom de famille.

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Ouvrir une bouteille de Koskenkorva obéit même à une certaine étiquette. Généralement, vous mettez la bouteille à l'envers et vous tapez le fond avec votre coude. Si vous le faites correctement, vous allez voir le rebord scellé du bouchon se fissurer, vous permettant ensuite d'ouvrir la bouteille sans effort. Le craquement sonore de cette manœuvre hautement sophistiquée est vraiment primordial.

On sert parfois la Koskenkorva à l'apéritif ou dans un verre glacé rempli à ras bord pour accompagner une fête aux écrevisses. Souvent, elle est servie simplement comme un « rohkaisuryyppy » ou « shot d'encouragement », fournissant l’assurance nécessaire au buveur pour qu’il poursuive ses rêves les plus fous.