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Les armes à énergie dirigée sont-elles les armes du futur ?

Sceptique sur l’affaire des "attaques acoustiques" de Cuba, le physicien Bernard Fontaine est pourtant convaincu que les armes à énergie dirigée vont s’imposer à l’horizon 2030-2040 et modifier la notion d’action militaire. Entretien.

par Iris Joussen
06 Décembre 2017, 9:39am

Motherboard : Une enquête est toujours en cours à Cuba pour déterminer pourquoi 24 diplomates américains ont souffert entre novembre 2016 et août 2017 de maux mystérieux tels que vertiges, nausées, et perte d’audition. La piste de l’utilisation de l'arme acoustique n’est pas encore complètement écartée, bien que réfutée par Cuba. Les États-Unis ont même expulsé des diplomates cubains en octobre 2017 en guise de représailles, et ont réduit les effectifs de leur ambassade à la Havane, générant une nouvelle crise dans les relations américano-cubaines. Que pensez-vous de la vraisemblance d’une telle attaque ?

Bernard Fontaine : Je suis personnellement très sceptique sur l'utilisation d'un canon sonique contre le personnel de l'ambassade. Effectivement, certains symptômes observés sont caractéristiques des effets liés aux infrasons. La transmission de ce son à très basse fréquence entraîne nausée, incontinence, désorientation, vomissements, d’éventuels dommages aux organes internes ou encore le décès de la personne. Mais en l’espèce, si arme acoustique il y a eu, ce serait plutôt des ultrasons – dans la mesure où ils sont d’une portée plus grande que les infrasons. De plus, les ultrasons et infrasons ne sont pas censés être audibles. Or, les diplomates semblaient entendre quelque chose.

D'ailleurs, je ne vois pas l’intérêt pour les Cubains de procéder à ce type d’attaque. L’arme sonique, dans son utilisation, n’a pas pour but de blesser mais plutôt de repousser les foules hostiles dans les manifestations, à l’instar du canon à eau utilisé par la police, ou en mer contre des pirates, par exemple. Elle n’est efficace qu’à de faibles distances, quelques dizaines de mètres. En fait, l’arme sonique a une portée beaucoup moins grande que le laser ou les micro-ondes à haute fréquence. Dès que la cible à atteindre se tient à une distance mesurable en km, il faudra un laser. Pour toutes ces raisons, cela n’en fait pas une arme efficace. D’ailleurs ce type d’arme n’a pas d’application en France où l’on se sert uniquement de gaz lacrymogène et de canons à eau pour atteindre le même but. Donc non, je ne pense pas que l’on puisse envisager sérieusement la piste d’une arme acoustique pour l’ambassade à Cuba. Il existe des armes à "énergie dirigée" bien plus nuisibles et préoccupantes pour les diplomates.

Bernard Fontaine, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste de la physique des plasmas.

Vous avez écrit un ouvrage sur les armes à énergie dirigée qui se développent parallèlement de l’artillerie classique. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Le propre de ce type d’armes est de produire un faisceau d’ondes électromagnétiques se propageant à la vitesse de la lumière avec une grande directivité, et pouvant être concentrée sur une cible à grande distance. Dans le spectre de rayonnement nous avons pour la fréquence la plus basse : le son. Les infrasons sont à très basse fréquence (en dessous de 20 hertz) et pénètrent facilement dans la plupart des bâtiments et des véhicules. Les ultrasons ont une gamme de fréquence supérieure à 20 kilohertz. Comme je le disais précédemment, aucune de ces ondes n’est perceptible à l’oreille humaine. Les infrasons vont attaquer l’estomac et les ultrasons, le cerveau. En termes d’applications, les États-Unis utilisent davantage les ultrasons. En France, aucun des deux.

A une plus haute fréquence, nous avons les micro-ondes (hyper fréquence). Cela comprend notamment le système ADS ( active denial system) composé d’un générateur et d’une antenne qui émet un faisceau intense de rayonnement micro-onde à la fréquence de 95 gigahertz. Son but est d’élever la température de la peau des manifestants à distance et de créer une douleur insupportable à ceux-ci, afin de les neutraliser sans les blesser. Elle n’a toujours pas été mise en service officiellement dans l’armée américaine, notamment en raison des retombées médiatiques que l’emploi d’une telle arme pourrait susciter. Il existe par ailleurs le système LRAD ( Long Range Acoustic Device, ou système acoustique à longue portée). Les Américains utilisent majoritairement ces armes contre les foules dans des pays autres que les États-Unis, comme en Afghanistan ou en Irak. Mais à l’origine, le LRAD a connu un premier emploi opérationnel efficace sur le paquebot Seabourn Spirit pour repousser des pirates au large des côtes somaliennes en novembre 2005. Existant sous diverses variantes, il est actuellement considéré par les experts militaires comme l’un des moyens les plus efficaces de dissuasion non létale à courte-moyenne distance.

À une fréquence supérieure, vous avez les lasers infrarouges, visibles et ultraviolets, au développement desquels j’ai participé. Et enfin les rayons X et les rayons Gamma. Jusqu’à présent aucune arme (non nucléaire) ne repose sur des rayons X ou Gamma.

Vue d’un système ADS installé sur un véhicule. Ce système, d’une portée de 500 à 750 m maximum, a été utilisé par l’armée américaine à titre expérimental, à plusieurs reprises, en Irak, en 2006 comme arme non létale pour disperser une foule de manifestants, notamment dans le centre de Bagdad. Image : Gina Chiaverotti.

Quel est l’intérêt de ce type d’armes par rapport à l’artillerie classique ? Peut-on parler de mutation dans la conception et production de l’armement ?

On peut parler de mutation dans le sens où l’on utilise de plus en plus d’armes non létales, notamment pour des raisons éthiques. Mais surtout elles ont un intérêt stratégique pour les Etats dans des guerres asymétriques ou des opérations sécuritaires. Ce que je veux dire c’est que ce type d’arme n’est intéressant que dans un conflit de type "fort contre faible". Les rapports de force peuvent être classés en trois catégories : "fort contre fort", où chaque partie est en mesure de neutraliser l'adversaire (c'est la théorie de la destruction mutuelle assurée, ou MAD) à l’instar de l'affrontement des Etats-Unis contre la Russie ; "faible contre fort", où un Etat peut être détruit par un autre, même si le faible a les moyens de faire beaucoup de dégâts (système de défense stratégique) ; et enfin, "fort contre faible", où il va s’agir de se protéger contre des Etats plus faibles – comme l’Iran et la Corée du Nord – et contre lesquels l’arme nucléaire ne peut pas être utilisée en première intention pour des raisons éthiques.

Dans cette dernière configuration, l’utilisation des armes peut être optimisée. C’est là que toute l’optronique (optique/électronique) de défense a son intérêt. Typiquement, le laser présente plusieurs avantages : face à une nuée de petits bateaux qui vous attaquent, si vous envoyez des roquettes à 100 000 dollars pièce, vous perdez de l’argent et épuisez les magasins du bateau. De son côté, un tir laser unique coûte seulement un euro. Ce qui coûte cher, c’est sa confection.

En outre, le faisceau laser se propage à la vitesse de la lumière. Lorsqu’un missile de croisière arrive, l’artillerie classique n’est pas suffisamment rapide pour le détecter et le détruire, alors que le laser, oui. Autre avantage sur des armes plus classiques, vous pouvez moduler son réglage, et ce avec une telle précision qu’il n’y a pas de risque de dommages collatéraux. Vous pouvez parfaitement atteindre une cible précise sur de « simples » paramètres de dosage. L’argument contre, c’est que la technique du laser est compliquée et qu’il est difficile à développer et à fabriquer. Pour le moment, il est nécessaire d’allier plusieurs compétences scientifiques pour son élaboration et son usage. Enfin, la grande difficulté, c’est d’obtenir un faisceau laser de bonne qualité.

La technique du laser connait de grandes innovations actuellement, dans le cadre de son utilisation comme arme. Pouvez-vous nous en dire plus sur les recherches autour du laser et du degré d’efficacité nécessaire pour une utilisation militaire ?

Depuis 4/5 ans, il y a une véritable évolution concernant l’utilisation des lasers comme armes non létales… et létales. En tant qu’arme non létale, on peut s’en servir pour éblouir ou désorienter temporairement des personnes afin de les neutraliser sans créer d’aveuglement définitif. Mais certains sont suffisamment puissants pour aveugler.

Les progrès majeurs obtenus récemment sur les lasers (puissance, qualité de faisceau, fiabilité, rendement, compacité...) ont permis de démontrer leur efficacité lorsqu'ils sont montés sur des navires comme armes de destruction. La marine américaine teste depuis plusieurs années, en conditions opérationnelles, un laser d’une puissance de plusieurs dizaines de kilowatts monté sur une frégate. Ce canon laser a détruit des drones et des bateaux très rapides ( fast boat) à une distance de plusieurs kilomètres. L’étape d’après sera des essais sur des cibles qui demandent plus de puissance (missiles de croisière, avions, etc…). Bientôt, les armes laser très compactes seront présentes sur les navires pour agir en parallèle avec l’artillerie conventionnelle et les missiles.

La Russie, la Chine et les Etats-Unis en sont à ce niveau de recherches. La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont pris du retard d’un point de vue opérationnel pour des raisons budgétaires. Et du côté des opérateurs privés, il y a une intense concurrence pour s’emparer du marché de l’arme laser, notamment entre Boeing, Thales, MBDA et Lockheed. Ce dernier vient d’ailleurs de se voir attribuer le 6 novembre 2017 un important contrat avec l’Etat américain pour développer et commercialiser un canon laser compact à mettre sur un avion pouvant détruire des cibles en mouvement à terre.

Laser d’éblouissement anti-personnel (dazzler) : cette arme emploie un faisceau laser intense visible, proche de l’infrarouge. Selon la distance entre le Dazzler et la personne visée, celle-ci peut être éblouie ou aveuglée, ce qui est contraire au droit international. Image : Flickr/United States Forces Irak
Le prototype expérimental d’un laser de puissance d’auto-défense de l’US Navy testé en novembre 2014 dans le golfe Persique. Image : John F. Williams/Wikimedia.

Ces armes à énergie dirigée en train de se développer sont-elles toutes compatibles avec la Convention de Genève de 1980 sur l'interdiction ou la limitation de l'emploi de certaines armes classiques – qui peuvent être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs, ou comme frappant sans discrimination ?

En effet, certaines de ces armes sont problématiques. L’usage d’armes acoustiques par exemple pourrait être caractérisé de « non discriminant », dans la mesure où elles ne ciblent pas suffisamment. On peut estimer que ce type d’armes est contraire au droit international humanitaire, et qu'elles peuvent faire l’objet de démarches en vue de les interdire dans le cadre de cette Convention. D’où l’absence d’intérêt de ces armes dans le cadre de stratégie militaire, tout au moins en France.

On peut également citer le Dazzler qui emploie un faisceau laser intense visible proche de l’infrarouge. Un problème permanent est que, suivant la puissance du laser ou la distance entre le Dazzler et la personne visée, celle-ci peut être éblouie ou aveuglée. Or l’aveuglement est un effet interdit et donc contraire à la Convention de Genève de 1980.

D’autres armes, pourtant compatibles avec la Convention, sont néanmoins très nuisibles. Ainsi les armes hyperfréquence de très grande puissance sont capables de détruire dans un périmètre de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres toute l’électronique d’une zone par effet de champ électrique. Il s’agit ni plus ni moins d'une bombe électronique. Les USA développent actuellement une arme de ce genre, appelée CHAMP. Elle sera placée sur un missile de croisière ou un avion bombardier. Comme ces armes ne sont pas nucléaires et ne tuent personne, en principe, elles ne sont pas contraires au droit international. Elles sont, de toute façon, bien moins meurtrières que des bombes classiques.