Russie

« Je suis entré sur une base spatiale russe avec un vélo pliant »

Il s'est introduit dans une installation secrète abritant les derniers vaisseaux spatiaux expérimentaux de l'ex URSS. Depuis, c'est un homme traqué.

par Julian Morgans; traduit par Nazanine Sadeghi
20 Mars 2018, 5:23pm

Photos fournies gracieusement

Ceci est l'histoire d'un photographe anonyme, telle qu’elle a été racontée à Julian Morgans.

Ce que vous avez sous les yeux est une navette spatiale russe abandonnée, couverte de poussière et oubliée dans les entrailles d'une installation de lancement kazakhe. C'est tout ce qu'il reste des vaines tentatives de l'URSS pour construire une navette spatiale réutilisable dans le cadre du programme Buran. Construite d'après des plans volés à la NASA, des milliards ont été discrètement dépensés entre 1974 et 1993 pour finalement ne parvenir qu’à mettre – brièvement – une navette en orbite en 1988.

Lorsque l'URSS s'est effondrée, le programme a été mis de côté et des navettes spatiales à moitié achevées ont fini par pourrir tout autour de l'ancien empire soviétique. Une navette a été détruite en 2002 quand le hangar dans lequel elle était conservée s'est effondré lors d’une tempête. Un autre des prototypes est maintenant conservé dans un musée allemand. Ces deux navettes du cosmodrome de Baïkonour, dans le sud du Kazakhstan, sont probablement les deux dernières survivantes.

Seule une poignée de personnes ayant pu entrer par effraction dans cette installation ont pu en sortir avec leur carte SD en poche. Voici l'un d'entre eux : un photographe d'urbex résidant en Europe. Il a refusé que son nom soit mentionné. Il craint de ne plus pouvoir voyager à l'étranger s'il devient possible de l'identifier comme l'auteur de ces images. Avec ses propres mots, il explique comment il est entré dans l'établissement, comment il en est ressorti, et comment, depuis, il est traqué par des agents russes.

J'ai entendu parler du programme Buran pour la première fois sur Internet et je me suis dit : ça, je l’ajoute à ma liste. Ça semblait être le Graal pour tout explorateur urbain – le top du top. Donc, en octobre 2015, j’ai pris un billet pour le Kazakhstan.

Le site en soi est immense. Environ 70 kilomètres sur 90 kilomètres de désert avec des centaines de rampes de lancement laissées là depuis la guerre froide. Quelques-unes des plates-formes de lancement sont encore actives - c'est de là que sont lancées des roquettes à la Station spatiale internationale. Mais le défi majeur est que le hangar se trouve à environ 40 kilomètres de la route principale. L'autre problème est qu'il n'y a nulle part où cacher une voiture, impossible de conduire, donc, puisque des jeeps sont constamment en patrouille.

En 2015, j'ai passé mon voyage à observer avec des jumelles, à essayer de repérer ou allais les patrouilles et à quelle heure. Je n'avais aucun plan. J'ai juste assemblé des informations en essayant de comprendre comment les éviter et en tentant de trouver un moyen de traverser le désert sans voiture – jusqu'à ce je pense au vélo ! Parce qu'une fois que vous êtes à l'intérieur, vous pouvez monter votre vélo sur les routes asphaltées. Je devais juste parcourir la distance entre la route principale et l'une des routes intérieures, soit environ 20 kilomètres.

Donc, je suis rentré chez moi et j'ai fait un plan. J'ai commandé un vélo pliant tout en gardant un œil sur les lancements. Vous pouvez consulter l'horaire de lancements sur Internet – je voulais un moment où il y aurait le moins d'activité possible. Alors j'ai vu qu'il n'y avait pas de lancement en août 2016. Il y avait aussi une pleine lune en plein milieu du mois, ce qui faciliterait les déplacements de nuit. Le plan prenait forme.

Le premier endroit ou il a essayé de se garer. Le vélo est en bas à droite.


Je suis arrivé vendredi soir et au début, c'était facile. J'ai trouvé un endroit pour cacher ma voiture – juste une pile de vieux pneus, de tapis et d'ordures dans le désert. Donc, j’ai couvert la voiture de tapis et de pneus, et quand une voiture de patrouille est passée, je me suis dit, merde ! Mais ils ont dû penser que je me débarrassais des déchets comme le font les locaux, et ils ne se sont pas arrêtés.

Tout de même, je savais qu'ils avaient changé leur itinéraire de patrouille pour voir ce que je faisais. Je savais donc que je devais faire un nouveau plan, alors j'ai roulé 7 kilomètres de plus à l'est. Là-bas, j'ai trouvé un cimetière où je me suis dit que je pourrais me garer sans que personne ne me pose de questions.

J'ai commencé à faire du vélo jusqu'à ce que j'atteigne la première route intérieure. Ma première erreur a été de penser que les routes étaient scellées – elles ne l'étaient pas. Au lieu de cela, ce n’était que du sable et du gravier – mais je n'avais pas d'autre choix. Alors j'ai commencé à rouler dans le sable.

Je pensais que le trajet se ferait en cinq heures, mais c'était vraiment dur et j’ai mis plus de neuf heures pour y arriver. Je suis arrivé au hangar à l'aube et j'étais épuisé. Et j'ai eu encore un autre problème.

Les portes étaient censées être déverrouillées, mais tout était scellé. J’ai empilé des tonneaux de pétrole pour atteindre l'échelle d'incendie et monter au deuxième étage. Le deuxième étage était déverrouillé. Je suis arrivé vers 6 h 30 et il faisait vraiment sombre. Il n’y avait qu’une rangée de fenêtres – un éclairage digne d’une immense cathédrale. Et puis, je pouvais voir ces deux superbes navettes spatiales en dessous de moi.

C'était comme un mausolée de l'ère spatiale. Je suis resté deux heures à les contempler. J'ai essayé de dormir mais mon corps était plein d'adrénaline. Finalement, vers 10 heures du matin, quand la lumière s'est améliorée, j'ai commencé à prendre des photos.

C'était un dimanche calme au cosmodrome de Baïkonour. J'ai passé la journée à grimper, à essayer de trouver les meilleurs angles de vue. Les navettes étaient saccagées par les 25 ans d’abandon – couvertes de merde d'oiseaux. Il y avait une échelle sous l'un d'entre eux et on pouvait monter à l'intérieur, mais il n'y avait pas grand-chose à voir. Tout était détruit. En fait, suite aux dix ans où les Kazakhs ont vécu dans le doute au sujet de ce qu’il se passait à Baïkonour, ils ont fini dépouiller l'endroit. Tout ce qui a de la valeur a disparu et je pense que le hangar s'effondrera probablement, tout comme l'autre.

La fusée qui devait transporter la navette spatiale Buran en orbite.


Après avoir passé la journée à prendre des photos, j’ai voulu aller voir un autre hangar à proximité. Celui avec la grosse fusée Energia, à environ 400 mètres. Alors j'ai rampé et pris quelques photos. J'étais sur le point de partir quand trois grands bergers allemands se sont présentés. Ils faisaient beaucoup de bruit et l'un des chiens se rapprochait dangereusement, alors j'ai attrapé un poteau en acier et j'ai sorti mon spray au poivre – celui que j'avais apporté spécialement pour les chiens. Il se rapprochait de plus en plus et tentait de m’attaquer, alors je l'ai frappé dans la bouche et l'ai aspergé. Après ça, ils ont tous les trois reculé et m’ont laissé tranquille.

Il faisait nuit et je devais rentrer. Je ne voulais pas être là lundi matin, il fallait retourner à la voiture à l'aube. J'ai parcouru environ 8 kilomètres jusqu'à mon vélo et j'ai commencé à rouler. Puis, tout à coup, j'ai vu les lumières d'une jeep derrière moi. J'ai jeté mon vélo et j’ai couru environ 50 mètres plus loin dans le désert.

J’ai vu un type descendre, regarder à droite à gauche. Je ne sais pas s'ils me cherchaient. Mais je suppose que c'était le week-end, et que ces gardes auraient pu carburer à la vodka. Je me disais « s'il te plaît, Dieu, fais qu’ils ne roulent pas sur mon vélo ». Je suis revenu sur la route et j'ai recommencé à rouler.

Après des heures passées à traverser le sable, j'étais complètement épuisé. Finalement, j'ai pensé que ce serait plus facile de marcher alors j'ai abandonné le vélo et mon gilet pare-balles. J’ai hésité à m'allonger et me reposer mais je savais que je ne pouvais pas. Se réveiller en plein soleil dans le désert sans beaucoup d'eau ce serait dangereux. J'avais bu six litres en 36 heures et tout allait bien. Mais je savais que ce ne serait pas suffisant sous une chaleur de 98 degrés.

Finalement, vers 6 heures du matin, je suis retourné à la voiture. J'ai roulé environ 20 kilomètres, j'ai ouvert le climatiseur et je me suis endormi. À midi, je me suis réveillé et j'ai continué.

Quand je suis rentré, j'ai fait une grande exposition et l'endroit était plein à craquer. J'ai fait de bonnes affaires et j'ai vendu beaucoup des impressions à des hommes d'affaires. Le voyage m’a coûté environ 1 000 € et j'en ai tiré 20 000 € donc c'était un assez bon profit.

Quatre jours plus tard, je suis rentré chez moi et j’ai vu ma porte ouverte. J’ai tout de suite su que quelqu'un était entré par effraction. Les seules choses qui manquaient étaient mon appareil photo Nikon – le gros qui avait encore les photos de la fusée sur la carte – et mon ordinateur portable, mais rien d'autre. Je suppose qu'ils étaient à l'exposition et qu’ils ont vu mon ordinateur projeter toutes les images de Baïkonour. Mais ils ont laissé six lentilles dans le même sac de l'appareil photo, ainsi que mon appareil photo de secours, le Sony A7. C'était un peu bizarre.

J'ai appelé la police et ils sont entrés et j'ai fait une déclaration. Plus tard, ils m'ont rappelé et m'ont dit : « Écoutez, ça n'a pas de sens que ces gars-là n'aient pris que votre appareil photo et votre ordinateur portable. Donc, nous pensons que cela pourrait être un signe de Moscou. »

Ils m'ont dit de faire attention. Ils pensaient, et je suis d'accord, qu'il s'agissait d’une vengeance. Les Russes perdent la face quand quelqu'un comme moi entre dans leur station top secrète sur un vélo pliant. Les Américains paient des dizaines de millions chaque fois qu'ils utilisent Baïkonour pour lancer quoi que ce soit vers la Station spatiale internationale, donc ce n'est pas bon pour les affaires non plus. Depuis, j'ai vraiment essayé de rester à l'écart des médias, c’est pourquoi je cherche à rester anonyme.

Je n'ai pas peur. Je ne suis pas sur mes gardes. Je suis une personne très optimiste et c’est important dans ce métier. C'est une super histoire, et je l'ai déjà racontée à quelques amis. Je suppose que j'ai appris à quel point c’est important d'être préparé. J'avais mon spray au poivre et mon gilet pare-balles. J'avais appris à dire « mains en l'air » en russe. Mais je n’avais pas de plan B quand je me suis rendu compte que ma première place de voiture n’allait pas.

Alors soyez toujours bien préparé. Mais je vous déconseille d’y aller. Une chaîne de télévision m'a même demandé de les y guider. Ils m'ont proposé beaucoup d'argent mais je ne suis pas un guide. Je ne vais pas aller juste pour de l'argent. Je fais ce que je fais pour la photographie et pour rien d’autre.

Julian Morgans est sur Twitter et Instagram.

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