Les adolescents de la Jungle de Calais veulent retrouver leurs familles en Angleterre

VICE News a rencontré des adolescents à Calais qui risquent leurs vies pour revoir leur famille en Angleterre, ainsi que leurs proches qui se battent pour les faire entrer légalement dans ce pays.

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19 janvier 2016, 3:05pm

Photo par Phil Caller/VICE News

Ahmed, âgé de 17 ans, sait exactement depuis combien de temps il vit dans la « Jungle », le bidonville des réfugiés de Calais : deux mois et 15 jours. Il vient de Damas en Syrie et a voyagé en Europe avec un ami, lui aussi âgé de 17 ans. Désormais, ils risquent leurs vies pour rejoindre l'Angleterre.

Il habite dans une petite tente bleue, avec deux autres personnes. Ahmed a perdu toute sa famille en Syrie et ne sait pas ce qui leur est arrivé — peut-être qu'ils ont été tués, ou mis en prison. Il lui reste un seul membre de sa famille : son frère, un jeune homme de 21 ans qui vit à Londres.

Ahmed essaie de monter dans des camions ou dans des trains trois ou quatre fois par semaine. « J'ai été dans un camion, mais quand la police m'a attrapé ils ont aspergé du gaz dans mon visage et m'ont frappé avec un bâton », nous raconte-t-il.

L'adolescent veut aller à l'école et faire des études pour devenir mécanicien automobile. « J'ai juste besoin de vivre avec mon frère parce que je n'ai pas d'autre famille », nous dit-il. « Si mon frère était en France je resterais en France. Si mon frère était en Belgique je resterais en Belgique. »

Nerveux et triste, Ahmed garde ses yeux rivés au sol lorsqu'il nous raconte son histoire. « C'est trop mauvais, trop froid [ici] », nous dit-il. « J'ai peur de cet endroit avec tout ce monde, parce que je suis seul sans famille. Mes amis pourraient partir un jour et me laisser tout seul ici. »

Trouver des enfants n'est pas une chose difficile dans la Jungle de Calais où près de 5 000 migrants vivent actuellement dans la boue et dans des conditions difficiles, à seulement 30 kilomètres des côtes britanniques.

Ahmed figure parmi les quelque 200 mineurs qui ont été identifiés comme ayant des proches au Royaume-Uni. Ce lundi, leur cause a relancé le débat au sujet de la législation britannique en matière d'immigration, lors d'une audience judiciaire en plein coeur de Londres.

D'après une clause peu connue du Règlement Dublin III — qui couvre la politique de toute l'Union Européenne en matière d'asile — les mineurs non-accompagnés disposant de proches résidant légalement dans l'un des pays de l'Union devraient être autorisés à les rejoindre. Cependant, la Grande-Bretagne ne se conformerait pas à cette clause d'après des groupes militants, puisque les mineurs en question doivent d'abord se rendre sur le sol britannique pour effectuer leur demande d'asile.

Dans cette nouvelle affaire, la justice britannique devra décider si quatre jeunes Syriens vivant dans la Jungle de Calais pourront ou non rejoindre leur famille de l'autre côté de la Manche, suite au rejet de leurs demandes d'asile par le Home Office — le ministère de l'Intérieur britannique.

Peu de temps avant le début du premier jour d'audience, VICE News a pu s'entretenir avec le frère de l'un des demandeurs, un adolescent de 15 ans qui vit actuellement dans la Jungle.

Les deux frères sont nés à Daraa (pointe sud-ouest de la Syrie). Ils ont quitté ce pays meurtri par la guerre séparément : l'aîné s'est enfui en premier avec sa femme. Leurs parents ont alors encouragé le plus jeune à suivre son grand frère.

« Pendant le voyage, mon frère empruntait le téléphone d'autres personnes pour me contacter, il y avait donc des longues périodes pendant lesquelles j'étais incapable de le joindre » a raconté Hassan — son nom a été changé pour des raisons juridiques — à VICE News. « Je n'ai réussi à le contacter fréquemment qu'à partir du moment où il est arrivé en France. »

Hassan a lui-même quitté Calais — il est arrivé en Angleterre à bord d'un camion réfrigéré. Il ne peut pas revenir en France avant d'obtenir des documents de voyage, les deux frères ne communiquent donc que par téléphone.

« Moralement, mon frère est désespéré car il devient très impatient en étant bloqué à Calais où les conditions sont tellement mauvaises, et je commence à être très frustré parce qu'il y a aucun moyen pour moi de le voir. Nous essayons simplement de le calmer et de lui assurer que cela pourrait fonctionner, que nous pouvons être réunis. »

Hassan a également déclaré que son frère adolescent aurait souffert s'il était resté en Syrie. « Si mon frère était resté là-bas, où il y a une conscription de l'armée qui est mise en place, et ils [l'armée] visent les plus jeunes, il aurait été recruté de force. Il n'aurait pas pu aller à l'école. Sa vie aurait vraiment été bouleversée… Sinon, il aurait pu être approché par des groupes armés comme Daesh [NDLR, l'organisation terroriste État islamique] ou [le front] al-Nosra qui l'auraient convaincu de les rejoindre. »

Pendant ce temps, son frère s'efforce de monter à bord des camions et des trains, même si c'est très dangereux. « Mon frère continue à tenter, il a essayé plusieurs fois de venir ici mais il n'a pas réussi. »

« C'est très difficile d'expliquer et d'exprimer à quel point je suis frustré parce que c'est très frustrant de savoir qu'un membre de ta famille est à une heure d'ici, à un trajet en train d'ici, et que tu ne peux pas le voir et qu'il ne peut pas venir ici. On a le sentiment d'une situation vraiment désespérée. »

Mort étouffé

Ce même lundi, une cérémonie funéraire a été organisée à l'église de St. Andrew Holborn dans le centre de Londres, en l'honneur de Massoud, un adolescent âgé de 15 ans, originaire de Mazâr-e Charîf (nord de l'Afghanistan) qui a été retrouvé mort, étouffé à l'arrière d'un camion à Dunkerque (plus au nord sur la côte française) il y a près de deux semaines. Il vivait également dans la Jungle.

Peu de temps après la découverte du corps de Massoud, Mohammed, un migrant qui partageait sa tente, avait raconté à VICE News que Massoud était parti de Calais pour rejoindre Dunkerque dans l'espoir de trouver un autre moyen de rejoindre sa soeur en Angleterre.

« Beaucoup de réfugiés mettent leur vie en danger afin de traverser jusqu'au Royaume-Uni », nous avait-il dit. « J'espère qu'il y aura un grand changement politique de la police des migrants pour que nous ne perdions plus ces vies précieuses. »

Des représentants de trois différentes religions — musulmans, juifs et chrétiens — ont tenu des discours lors de la cérémonie funéraire ce lundi, aux côtés d'activistes et d'autres qui ont visité la Jungle de Calais.

Lors d'un discours pendant la cérémonie, le jazzman Ian Shaw a déclaré qu'il avait bu un thé une fois avec l'adolescent. « J'ai eu le plaisir de rencontrer Massoud, » a raconté Shaw. « Il était fier, déterminé, très drôle. »

D'après Chris Riddell, auteur pour enfants et illustrateur pour le journal The Observer, le dessin de presse le plus dur qu'il ait eu à réaliser portait sur la crise migratoire. « Aylan Kurdi [NDLR,le très jeune enfant syrien retrouvé noyé le long d'une plage en Turquie] a donné un visage au mot ''nuée '' » a-t-il déclaré, faisant référence à ce mot controversé employé par le Premier ministre britannique David Cameron pour décrire la situation migratoire en juillet dernier.

L'évêque Peter Hill s'est également joint à cet appel. « C'est inacceptable que notre gouvernement reste inactif face à cela », a-t-il déclaré. « Nous lançons un appel à notre gouvernement, et à la ministre de l'Intérieur [NDLR, Theresa May] plus particulièrement… Nous désirons célébrer la vie des jeunes gens comme Massoud, pas en porter le deuil. »

« Et si c'était votre enfant ? » a-t-il ajouté. « En tant que représentant chrétien dans ce qui est, au moins officiellement, une nation chrétienne, nous savons que Jésus n'a pas renvoyé ses enfants. »

Des personnes en deuil lors d'une cérémonie organisée à Londres pour Massoud, un Afghan de 15 ans qui est mort en tentant de rejoindre sa soeur en Grande-Bretagne. (Photo par Sally Hayden/VICE News)

Peter Hill nous a plus tard dit que son diocèse dans l'est de Londres est organisé et prêt à accueillir plus de réfugiés que le nombre actuellement autorisé par la Grande-Bretagne. Ils ont levé la somme de 100 000 livres (soit plus de 130 000 euros) jusqu'à présent et disposent de plusieurs maisons vides qui peuvent être utilisées par de nouveaux arrivants, « sans considération de leurs croyances ».

Après la cérémonie, les participants ont déposé des fleurs blanches à la mémoire de Massoud et les autres qui sont morts en tentant de traverser la Manche. George Gabriel, de l'association Citizens UK, a remercié les gens présents, en indiquant qu'il avait parlé au beau-frère de Massoud ce matin-là. Il a déclaré que sa famille était « écrasée de peine » et « terriblement dévastée ». Ils sont actuellement en train de trouver un moyen de rapatrier le corps de Massoud par avion jusqu'en Afghanistan.

Recrutés par des passeurs

En plus des conditions de vie sinistres dans la Jungle et le risque de blessure ou de mort pour ceux qui tentent de s'en échapper, d'autres risques existent pour les mineurs dans ce camp.

Le volontaire britannique Rick Melling gère la distribution de vêtements et de provisions pour le compte de l'association française L'Auberge des Migrants. Sur place dans le camp, il nous a raconté qu'à côté des « problèmes de santé mentale et du désespoir » qui peuvent être une conséquence d'une vie avec si peu d'espoir, les adolescents de la Jungle risquent d'être recrutés par des passeurs ou d'autres groupes. Ils sont alors forcés à effectuer des tâches comme ouvrir des portes de voiture pour que des gens puissent y monter.

Melling explique croiser souvent des mineurs. « Il s'agit souvent d'un jeune garçon âgé de 12 à 15 ans, qui a perdu toute sa famille… Rejoindre le Royaume-Uni est la seule chance qui lui reste. »

Il nous a seulement fallu une heure dans la Jungle pour croiser quelqu'un dont la vie pourrait être changée par une potentielle décision de justice en Grande-Bretagne. Quelqu'un comme Omar, un Érythréen de 16 ans qui marche sur un chemin de terre, la capuche serrée autour de ses oreilles.

Omar vit dans la Jungle depuis deux mois. Il a un frère et une soeur à Manchester (nord-ouest de l'Angleterre) et partage actuellement un petit refuge carré en bois avec sept autres de ses compatriotes. Il raconte qu'il essaye de rejoindre l'Angleterre de nuit, mais ne réussit jamais. Il raconte aussi qu'il a été frappé au visage par la police française et qu'il a reçu du gaz lacrymogène. En montrant son téléphone cassé, Omar dit que la police l'a saisi devant lui et l'a écrasé sur le sol. Un policier aurait piétiné l'appareil d'après ses dires.

Cela fait un an qu'Omar a quitté l'Érythrée. Il a marché pendant des semaines à travers le désert mortel du Sahara, a été emprisonné et torturé en Libye, et a atteint un point où il est prêt à tout risquer pour enfin rejoindre sa famille.

Même s'il passe la majorité de son temps à se concentrer sur sa survie, Omar a toujours des rêves. Il nous raconte qu'il veut étudier et aller à l'université, pour un jour devenir docteur. Il dit que c'est dangereux pour lui de rester dans ce camp.

Nous avons également entendu d'autres histoires, comme celle d'un jeune de 15 ans qui a été séparé de sa mère lors d'une traversée en bateau entre la Turquie et la Grèce. Sa mère a désormais un passeport anglais. Elle vient lui rendre visite à Calais quand elle peut, même si elle a également un jeune enfant dont elle doit s'occuper.

Sur place dans la Jungle, nous avons également rencontré Laura Griffiths qui gère le dispositif de surveillance des mineurs pour l'association Citizens UK. Depuis octobre dernier, elle tente de repérer les mineurs à travers le camp.

« Il y a la loi mais le processus légal ne fonctionne pas et c'est l'échec du gouvernement qui n'arrive pas à le mettre en place — avec pour conséquence des enfants qui sautent dans des trains, qui sautent dans [des camions], qui étouffent dans [des camions] en essayant de rejoindre leur famille au Royaume-Uni. »

D'après Griffiths, les séparations ont lieu pour différentes raisons. « Certains se perdent en route… Dans d'autres cas cela dépend de ce que les familles peuvent payer. »

Elle nous raconte qu'elle aimerait bien voir le gouvernement britannique « prendre ses responsabilités vis-à-vis de Dublin III comme il devrait, [et] l'implémenter de manière effective et efficace. »

« C'est difficile pour tous ceux qui vivent ici. Les conditions sont terribles et il n'y a pas de soins adéquats pour les enfants ici… Donc c'est juste horrible. Aucun être humain ne devrait être dans cette situation et aucun enfant ne devrait être dans cette situation. »

Suivez Sally Hayden sur Twitter : @sallyhayden

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