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Derrière les méthodes de lavage de cerveau de la CIA : le "psychic driving"

"Les messages vocaux étaient répétés en boucle pendant des jours, des semaines et même des mois, afin de briser les défenses psychiques du patient."

par David Saunders
05 Septembre 2017, 7:54am

Pour Donald Ewen Cameron - le psychiatre d'origine écossaise qui a dirigé l'Institut Allan Memorial de Montréal entre 1943 et 1965 - la technologie était une passion qui conférait à l'obsession. Si ses costumes en tweed élimés et ses chaussettes mal assorties lui donnaient des airs d'universitaire distrait, Cameron avait pourtant les yeux rivés sur le futur. Voitures de sport dernier cri, dictaphones et romans de science-fiction formaient le paysage quotidien de sa fascination pour les machines de dernière génération. Avec le temps, cette technophilie rampante a pris de la profondeur, et façonné sa pensée psychiatrique. Dans les années 50, l'ensemble de ses théories étaient liées, d'une manière ou d'une autre, avec l'utilisation des technologies. C'est ainsi que Cameron a participé à ce qui deviendrait l'une des théories du complot les plus prolifiques de la Guerre Froide.

Cameron était intimement persuadé que nos technologies - plus que simplifier les tâches du quotidien - pourraient amorcer une véritable révolution en psychiatrie. Dénonçant l'inutilité de la psychothérapie classique basée sur une relation de confiance entre soignant et soigné, sur la parole et sur l'écoute, Cameron a choisi de soumettre ses patients a une nouvelle forme de traitement pour le moins radicale.

Baptisé " psychic driving" ou conduite psychique, ce traitement reposait entièrement sur l'utilisation d'un appareil, qui, à l'époque, constituait une grande nouveauté : le magnétophone.

Le psychic driving conçu par Cameron se déroulait en deux étapes. D'abord, les souvenirs pénibles et les comportements pathologiques des patients étaient "détruits" grâce à des séances d'électroconvulsivothérapie (traitement par électrochocs, ou ECT) très intenses. Si la plupart de ses collègues se contentaient d'administrer l'ECT à raison de 12 chocs par mois maximum, pour éviter d'endommager la mémoire à court terme, Cameron administrait volontiers 12 chocs par jour aux malheureux qui se trouvaient sous sa surveillance : ici, l'effet secondaire habituellement indésirable qu'est la perte de mémoire était activement recherché par le psychiatre. Les patients étaient ensuite placés devant des magnétophone diffusant des messages vocaux en boucle, afin de provoquer chez eux une forme d'épiphanie psychiatrique. "Peggy, vous avez découvert que votre mère ne vous a jamais désirée", déclarait par exemple l'une des voix des bandes enregistrées de Cameron, conservée au Museum of the Normal de Londres. "Comprenez-vous maintenant pourquoi vous avez aimé vos enfants au-delà du raisonnable ? Comprenez-vous pourquoi vous étiez si anxieuse lorsque votre fille a décidé d'entrer au couvent ?"

Les messages vocaux étaient répétés en boucle pendant des jours, des semaines et même des mois, afin de briser "les défenses psychiques" conscientes du patient. Lorsque celui-ci commençait à montrer des signes de détresse, il était immobilisé par des méthodes barbares : son casque audio était fixé sur sa tête à l'aide de ruban adhésif, et on lui faisait absorber des substances hallucinogènes. Évidemment, les résultats du traitement étaient dévastateurs ; au lieu de surmonter leurs problèmes, les patients avaient des pertes de mémoire de plus en plus préoccupantes, jusqu'à se trouver incapables de reconnaître leur famille.

Les recherches de Cameron ont néanmoins suscité l'intérêt de nombreux mécènes, dont la Central Intelligence Agency américaine (CIA). Suite au retour des prisonniers américains ayant subi un soit-disant "lavage de cerveau" lors de la Guerre de Corée, en 1953, la CIA a commencé à financer des recherches sur les modifications comportementales. Le projet, au nom de code MK-ULTRA, était destiné à produire des protocoles scientifiques pour les interrogatoires au cours de la Guerre Froide.

La capacité à déconstruire et de reconstruire les esprits à volonté, revendiquée par Cameron, était extrêmement alléchante aux yeux du renseignement américain. Près de 60 000$ ont ainsi été investis dans la recherche sur le psychic driving entre 1957 et 1960. Cependant, au fur et à mesure que les effets destructeurs du traitement se manifestaient chez les patients du psychiatre, la CIA a réalisé que la méthode lui serait peu utile sur le plan opérationnel. L'agence a donc cessé rapidement sa collaboration avec Cameron. Leurs liens ne seront dévoilés que bien plus tard, dans les années 80, à l'occasion d'une série de procès en recours collectif.

La foi inébranlable de Cameron dans le psychic driving, alimentée par le fantasme d'une psychiatrie hypertechnique et futuriste, l'emportait sur les preuves de son échec total. Plutôt que de s'inscrire dans une théorie psychologique plus large, les traitements de Cameron étaient largement inspirés par la fiction (Brave New World d'Aldous Huxley, par exemple) et les publicités pour "l'apprentissage durant le sommeil", une méthode prétendant enseigner une langue étrangère à n'importe qui, sans efforts, du jour au lendemain. En défendant obstinément une psychiatrie "automatisée" et en délaissant le divan au profit de la production industrielle du bien-être psychique, Cameron semblait totalement inconscient du mal qu'il avait fait à ses patients.

En vertu de ses débordements et de sa bizarrerie, le psychic driving nous pousse à regarder l'histoire de la psychiatrie au 20ème siècle d'un oeil critique. De fait, cette discipline est très loin d'être neutre et purement objective. Loin d'être imperméable aux réalités politiques et culturelles, son histoire nous montre à quel point les connaissances sur l'esprit humain sont façonnées par les préoccupations et les priorités des sociétés qui les produisent. Cette idée n'est pas neuve, et a déjà été présentée il y a plus d'un demi-siècle dans The Myth of Mental Illness (1961) du psychiatre Thomas Szasz, et dans Histoire de la folie à l'âge classique (1964) de Michel Foucault. L'histoire du psychic driving conforte ces critiques en nous révélant à quel point les pressions politiques et la panique morale de la Guerre Froide ont façonné la perception de la maladie mentale et de son traitement.

Le psychic driving nous dit également quelque chose de l'avenir de la psychothérapie, de la psychiatrie et du traitement des troubles mentaux en général. À l'heure actuelle, rares sont les psychiatres qui se préoccupent de l'histoire du communisme et du lavage de cerveau ; cependant, la croyance fondamentale de Cameron selon laquelle la technologie et la psychiatrie sont destinées à fusionner irrémédiablement est toujours d'actualité. L'explosion récente des applications de gestion de la santé mentale est sans doute un effet de ce phénomène : près de 10 000 applications proposent des services de tracking des émotions, des programmes d'entrainement à la pleine conscience, des générateurs de bruits ambiants, des programmes d'hypnose automatisée, etc. Les plus enthousiastes ont été prompts à adopter ces "traitements de poche" et à affirmer qu'elles constituaient une alternative rapide et efficace aux soins psy.

Il convient de rester sceptique devant cette mode du gadget, qui ne parviendra jamais à remplacer le contact avec un soignant. Le travail de Cameron nous rappelle que nous devrions nous interroger sur les intérêts qui sont en jeu ici. Sous la rhétorique de la nouvelle vague de la "techno-thérapie" se cachent des phénomènes préoccupants : ces applications sont rarement assorties d'une surveillance médicale experte, la plupart ne sont pas évaluées par des études cliniques fiables (ce qui permet de douter de leur efficacité, et même de leur innocuité), et la plupart protègent mal les données sensibles des utilisateurs, lorsqu'elles ne les vendent pas à un tiers. À l'heure de la santé connectée, nous devrons absolument nous confronter à ce problème. Et l'histoire épouvantable du psychic driving nous donne l'occasion d'être plus sceptiques que jamais.

Reproduction des bandes sonores de psychic driving de Sam Hatchwell et David Saunders au Museum of the Normal, Londres.

David Saunders est doctorant au Centre pour l'Histoire des émotions à la Queen Mary Université de Londres. Cet article a initialement été publié sur Aeon sous licence Creative Commons.