Culture

Les antispécistes montrent les crocs

Les boucheries récemment vandalisées mettent en lumière les différences au sein du mouvement antispéciste – entre actions de pédagogie et opération coups de poing. Et un certain clivage générationnel.

par Alexis Ferenczi
23 Juillet 2018, 10:31am

Photos: Lucie Etchebers 

« Une forme de terrorisme ». C’est par ces mots que Jean-François Guihard, président de la Confédération française de la boucherie, boucherie-charcuterie, traiteurs (CFBCT) a qualifié les actes de vandalisme qui, ces deniers mois, ont visé des boucheries.

Les vitrines de plusieurs établissements des Hauts-de-France, des Yvelines et des Pays-de-la-Loire ont ainsi été brisées, aspergées de faux sang et taguées aux slogans « Stop Spécisme » ou « Viande = meurtre ».

Les antispécistes sont-ils en voie de radicalisation, comme semble le suggérer Jean-François Guihard ? Ce serait allé un poil trop vite en besogne. Les dégradations, qui n’ont pas été revendiquées, ressemblent plus à des détériorations spontanées - comme celles qui ont fleuri sur les devantures des agences bancaires ou d’assurance lors des dernières manifestations - qu’à une opération commando visant à déstabiliser le monde de la charcuterie.

Ces actes isolés soulignent surtout la pluralité du mouvement antispéciste. Au sein des associations, on observe ainsi différents modes d’action selon que le curseur est plus ou moins placé vers le « welfarisme » (l’amélioration des conditions de traitement des animaux) ou l’« abolitionnisme » (leur libération totale).

« Le vandalisme est contre-productif. Les vitrines brisées cachent le sort des animaux qui sont derrière » - Brigitte Gothière, co-fondatrice de l’association L214.

Dans ce paysage, on trouve notamment l’association L214 qui, fort de ses 30 000 membres, est la figure de proue du mouvement. Ses vidéos, tournées en caméra cachée au sein d’abattoirs pratiquant des méthodes d’une grande violence à l’égard des animaux, ont ému l’opinion. Brigitte Gothière, sa co-fondatrice, se dissocie clairement des actes de vandalisme : « Ce n’est pas du tout le genre d’action que l’on fait. »

Elle ajoute : « L214 est une association pacifique. On ne porte pas un message de colère ou de haine. Même nos enquêtes en abattoir servent à dénoncer un système plutôt qu’à pointer du doigt une personne. Nous ne considérons pas ceux qui vivent de l’exploitation des animaux comme nos ennemis. Nous aussi, nous avons mangé de la viande à un moment ! Il n’y a pas beaucoup de végans à la naissance… »

De plus, Brigitte Gothière réfute le terme de « radicalisation », rappelant qu’il y a une vingtaine d’années, des boucheries avaient déjà été dégradées. « Ici, ce sont clairement des actes isolés qui ont été montés en épingle et ne sont pas représentatifs du mouvement. 99,9 % des actions sont différentes. Si des antispécistes se revendiquaient comme casseurs de boucherie, j’aurais du mal à comprendre leur stratégie. C’est contre-productif puisqu’à la fin, on parle davantage des dégâts matériels. Et puis, les vitrines brisées cachent le sort des animaux qui sont derrière ».

« Je ne cautionne pas le vandalisme, mais je peux l’expliquer. Certains militants sont exaspérés de voir que la cause animaliste n’avance pas » - Éric Damamme, fondateur de l’association VASARA.

Même son de cloche du côté d’Éric Damamme, fondateur de l’association VASARA (Véganes, antispécistes, animalistes et radicalement abolitionnistes) qui mise depuis 2017 sur des opérations pédagogiques à destination de la jeunesse. « Est-ce que ces dégradations font avancer la cause ? Je ne pense pas. Au contraire, le grand public trouve ça absolument anormal de briser des vitrines. Alors, les bouchers surfent sur une vague de sympathie et se victimisent d’autant plus. »

Néanmoins, la colère des casseurs anonymes ne surprend pas : « Je ne cautionne pas en tant qu’association ni à titre personnel mais je peux l’expliquer. Certains militants sont exaspérés de voir que la cause animaliste n’avance pas », poursuit Éric.

Une frustration notamment liée à l’hermétisme des pouvoirs publics – symbolisé par le récent le volte-face de Stéphane Travert et Jean-Baptiste Moreau. Après avoir assuré du contraire, le ministre de l'Agriculture et le rapporteur de la loi Agriculture et Alimentation ont finalement donné un avis défavorable sur les amendements visant à limiter les souffrances endurées par les animaux.

« Le militantisme légal traditionnel est un échec total » - Tiphaine Lagarde, co-présidente de l’association 269 Libération Animale

« Je pense qu’ils méprisent le mouvement animaliste car il n’est pas menaçant », assène Tiphaine Lagarde, jeune coprésidente de 269 Libération Animale. Créée en 2016, l’association prône l’abolition de l’asservissement de l’animal par l’homme et revendique des méthodes plus musclées.

« Il faut engager un rapport de force. C’est la meilleure manière d’obtenir des avancées significatives. On pratique l’action directe, ciblée contre l’État et les industries. On s’est rendu compte que le militantisme légal traditionnel était un échec total puisqu’il n’a pas permis d’avancée pour les animaux ». Alors, les militants de 269 Libération animale usent d’un répertoire d’actions inédit en France – entre occupations et blocages des abattoirs ou des sièges sociaux des entreprises concernées.

« L’essor du véganisme a donné l’impression d’une avancée mais en fait, c’est de pire en pire. Il y a eu une scission chez les militants de la cause animale – entre ceux qui se tournent vers d'autres voix stratégiques et ceux qui ont préféré rester dans un cadre traditionnel qui relève plus du loisir de week-end que d’un véritable engagement militant », assure Tiphaine Lagarde.

« Au sein du mouvement animaliste, l’activisme plus radical attire les jeunes » - Tiphaine Lagarde, coprésidente de l’association 269 Libération Animale.

Si ce mode d’action a un prix – « Le coût judiciaire est énorme. On a été condamné à de la prison avec sursis et on a 15 procès en cours sur le dos. Ce n’est pas un militantisme indolore » raconte-t-elle – il a ses partisans.

« On a fait beaucoup d’interventions dans des facs occupées, à Sciences Po ou à l’EHESS à Paris. On a vu des étudiants qui n’étaient pourtant pas du tout engagés dans la cause animale s’y intéresser par le biais de cet activisme-là. Jusqu’à présent le côté gentillet et Brigitte Bardot, ça les repoussait. Le fait qu’il y ait des gens plus engagés politiquement, avec un discours plus construit et un activisme plus radical, ça les attire. », assure la jeune coprésidente.

Le discours est cash – et clairement, il inquiète la filière bouchère. À écouter Jean-François Guihard, on se croirait presque dans L’Armée des douze singes, le film de Terry Gilliam où une organisation de défense des animaux est soupçonnée d’avoir propagé un virus ayant décimé 99 % de la population mondiale. En réalité, le militantisme antispéciste est pluriel : les associations partagent simplement les mêmes valeurs – mais pas les mêmes modes d’action.

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