militantisme

Le « Witch bloc », les sorcières qui se mobilisent en faveur de l'IVG

Dimanche 20 janvier, le collectif de sorcières anarchistes était bien décidé a troubler la « Marche pour la vie ». Certaines ont exceptionnellement accepté de répondre à nos questions.

par Matthieu Foucher
21 Janvier 2019, 11:01am

Photos: Gaelle Matata

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Dimanche 20 janvier, la 13e « Marche pour la vie » réunissait comme chaque année les militants contre le droit à l’avortement. 50 000 personnes selon les organisateurs et 7 400 selon la police ont défilé dans le 16e arrondissement de Paris. Parmi leurs mots d’ordre, le maintien de la « clause de conscience » permettant à certains médecins de refuser de pratiquer l’interruption volontaire de grossesse (IVG), pourtant légale depuis 44 ans en France.

En face, le « Witch Bloc Paris », collectif de sorcières anarchistes et féministes né en septembre 2017 lors du mouvement contre la loi Travail, invitait le même jour à un rassemblement afin de protester contre cette marche conservatrice. « On ne veut pas que les cathos qui manifestent contre nos libertés aient le droit à la parole. On ne veut pas leur laisser de terrain, jamais. C’est une parole qui n’est pas audible pour nous et on veut le faire savoir », confie Ernestine, membre du bloc. L’objectif des sorcières ? Se rendre visibles sur le parcours de la manif anti-IVG et exprimer leur mécontentement à coup de pancartes et de slogans féministes. Une présence nécessaire selon Rose, autre membre du « Witch Bloc », particulièrement inquiète de la place croissante de l’extrême droite dans l’espace publique et médiatique : « On se souvient de la loi Taubira : au début, on les prenait pour quelques réacs isolés, puis ça a grandi et c’est devenu des grosses manifs. Alors on essaye de tuer le truc dans l’œuf, sans mauvais jeu de mot ».

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Et en effet, à bien des égards, la « Marche pour la vie » n’est pas sans rappeler la « Manif pour tous ». Présentée comme « apolitique et non-confessionnelle », elle est en réalité principalement organisée et financée par les réseaux de la droite catholique, soutenue par le pape et plusieurs évêques français. « S’ils arrivent à être aussi nombreux, plusieurs dizaines de milliers, c’est parce que dans toutes les paroisses et les diocèses, il y a des cars qui s’organisent », analyse Boadicée, elle aussi activiste sorcière, rappelant combien les militants catholiques produisent et véhiculent de désinformation au sujet de l’IVG.

« Le sexisme et le fascisme se nourrissent les uns les autres donc c’est très bien si on arrive à bosser ensemble contre tout ça » – Boadicée, membre du « Witch Bloc »

Relayé par l’Action Antifasciste Paris-Banlieue et plusieurs autres groupes antifascistes, l’appel « Witch Bloc » a réuni entre 100 et 200 personnes rassemblées au métro Boissière. Parmi elles, Rosana, pour qui le risque de recul quant au droit à l'avortement n’est pas à prendre à la légère : « On est dans des conjonctures générales où les gouvernements vont tous à l'extrême droite, on ne sait pas ce qui peut se passer aux prochaines élections ». Un sentiment partagé par Théo, militante présente sur place : « On sait qu’il y a des forces obscurantistes qui sont là, qui ont une capacité de mobilisation énorme parce qu’ils ont des sous et des réseaux transnationaux. A chaque fois, ça glace. »

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Malheureusement pour le Witch Bloc, les policiers ont eux aussi répondu à l’appel : dès l’arrivée des premiers contre-manifestants à Boissière, des CRS sont déjà présents, qui leur intiment de quitter les lieux sous peine de se faire embarquer. Voyant arriver plusieurs cars de CRS, la foule remonte vers le Nord, espérant rejoindre la Porte Dauphine en passant par l’avenue Foch. Mais les CRS, mobiles et bien préparés, rattrapent rapidement le cortège : nassée une première fois rue Paul-Valéry, la troupe se disperse en plusieurs petits groupes – potentiellement plus discrets. Partout, pourtant, les militants peinent à atteindre leur objectif : chaque fois, les CRS font barrage entre la manif conservatrice et les contre-manifestants féministes. Ici et là, l’ambiance monte en température, entre des antifas et certains groupes d’extrême droite, mais la police fait tampon et semble avoir reçu pour ordre de tout faire pour empêcher l’affrontement.

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A Porte Dauphine, le service d’ordre des anti-IVG, en partie géré par des identitaires et autres militants d’extrême droite, signale aux forces de l’ordre toutes personnes qu’ils jugent suspectes. Les pancartes défendant l’IVG sont systématiquement confisquées par la police. Présents sur place avec affiches et matériel de prévention, des membres d’Act Up-Paris se voient eux confisquer pancartes et capotes – leur drapeau noir à triangle rose, facilement reconnaissable, sera même volontairement piétiné par un policier. Et si un groupe parvient quant à lui à se réunir place du Trocadéro, rendez-vous final des anti-IVG, et à y brandir ses pancartes féministes, une autre partie du cortège, restée près de la place Victor-Hugo, piétine sur place et s’impatiente. Suivie de près par des policiers en civil et craignant que les choses ne dégénèrent, la troupe choisit de mettre les voiles : « On avait reçu des menaces, des messages de la part de gens connus ou proches de groupes fachos violents, ils nous attendaient plus ou moins, explique Boadicée. On a donc appelé à se réunir place du Palais-Royal ».

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Près du Louvre, les contre-manifestants convergent vers la Women’s Wave, branche française de la Women’s March américaine, réunie le même après-midi. Devant le Conseil d’Etat, le « Witch Bloc » fait enfin son apparition en habits de sorcières. « Gardez vos rosaires loin de nos ovaires », « Des embryons pour nos potions » ou « Mon utérus est une ZAD », peut-on lire sur leurs pancartes. Et si les sorcières sont en vogue dans les milieux queers et féministes, leur vision, dans ce contexte précis, semble particulièrement à-propos : « Parmi toutes les femmes criminalisées lors des chasses aux sorcières, il y avait des faiseuses d’anges et des avorteuses. Des femmes coupables de s’être entraidées, d’avoir permis à plein d’autres femmes d’avorter et de ne pas perdre la vie » rappelle Théo, avant de conclure : « Cela a du sens qu’on puise notre fierté de cette histoire-là. Que des sorcières soient nos meneuses aujourd’hui, c’est hyper fort ! ».

« Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! »

Galvanisé par la vue du « Witch Bloc » en tenue, un groupe d’une cinquantaine de personnes part en manif sauvage en longeant le Palais du Louvre aux cris de « Alerta, alerta, alerta feminista ! » ou « Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! ». Rue de Rivoli, le cortège est vite encerclé par plusieurs dizaines de CRS, et nassé une nouvelle fois à proximité de la Concorde. « Une opération d’intimidation », selon Théo, pour qui le dispositif policier apparaît clairement disproportionné : « 5 CRS pour une personne, c’était assez impressionnant », confie-t-elle, agacée par la tournure des évènements.

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Relâchés au compte-goutte après fouilles et contrôles d’identité, une vingtaine de manifestants sont escortés jusqu’au métro « pour leur propre sécurité » selon les dires de la police, qui met ainsi fin à la partie. Loin de se laisser abattre, les membres du « Witch Bloc » voient même d’un œil positif cette après-midi de mobilisation, saluant la détermination des participants. « On a foutu le bordel dans l’organisation de leur marche et ça, ça fait plaisir », confie Rose, qui poursuit : « L’orga a compris que s’ils continuaient, des gens allaient s’opposer. Les gros faf hyper vénères n’ont sans doute pas peur de nous, mais les petites familles catho bien sages, ça peut peut-être les refroidir un peu ».

Plus encore, la présence de divers groupuscules d’extrême droite tels que l’Action Française et le GUD autour de la « Marche pour la vie » a rendu encore plus évidente le besoin de convergence entre antifascistes et féministes. « L’AFA et d’autres groupes antifa ont partagé notre événement, et on espère que ça va se reproduire à l’avenir » déclare Boadicée, qui conclut : « Parce qu’au final, le sexisme et le fascisme se nourrissent les uns les autres donc c’est très bien si on arrive à bosser ensemble contre tout ça ». Puissantes et déterminées, les sorcières n’ont pas fini de hanter nos manifs.

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