Photo:  Marine Peixoto pour VICE FR

La fête au village : la fête de l’ours à Prats-de-Mollo

Dans ce village des Pyrénées-Orientales, on fête l'arrivée du printemps en transformant trois hommes en ours. Ces derniers, entourés de chasseurs, poursuivent les habitants.

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04 mars 2019, 8:54am

Photo:  Marine Peixoto pour VICE FR

Quitter sauvagement l’obscurité de l’hiver et proclamer, puis célébrer, l’arrivée du printemps. Tel est l'objet de la fête de l’ours de Prats-de-Mollo, dans les Pyrénées-Orientales, à laquelle j'ai participé. La fête de l’ours est une fête rituelle issue du fond des âges qui subsiste encore aujourd’hui dans trois villages du Haut-Vallespir. Chaque année, le temps d’une journée, trois jeunes sont élus pour se transformer en ours, et partir à la chasse aux habitants du village, plus particulièrement « les jeunes femmes en âge de se marier ». Symboliquement l’ours possède une grande réputation de virilité ; faire appel à cet animal fait de ces jeunes hommes des « super males » auxquels les femmes ne sauraient résister et dont le rôle métaphorique est d’apporter la semence fécondante régénératrice à un peuple montagnard en proie aux unions consanguines. Étrangers par essence, les ours portent le sang neuf, ils transmettent la ferveur du printemps dans un grand jeu fait de péripéties mimant souvent un érotisme primitif. Ce jour-là c’est toute la communauté qui converge autour des trois élus pour vivre « l’éternel retour » de leur métamorphose et leur réhumanisation finale.

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Lorsque l'hiver laisse place au printemps, le rite de l’ours coïncide avec le réveil des sentiments dans la nature et le renouvellement de la fécondité sur la terre. Dans le cycle de l’année, quarante jours après le solstice d’hiver, c’est le moment où les hommes regardent dans la même direction que le soleil et la flamme se ranime dans les cœurs.

Et même si je ne suis qu’une gabatxa ("Une non catalane" en français), j’ai réussi à vivre cette journée au plus près des ours.

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Dimanche matin tôt, le Bar catalan vide et propre. Les murs et le comptoir sont bâchés pour résister aux soirées arrosées.

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Dans la matinée, les futurs ours, entourés de l'équipe des chasseurs qu'ils ont choisis, se rejoignent dans les bars du village... Vers midi, il est temps d’aller au Fort Vauban qui surplombe la ville en empruntant un long tunnel sombre. Le Fort Vauban symbolise la grotte de l’ours, opposant la montagne et la vallée, le sauvage et le civilisé. La fête de l’ours coïncide traditionnellement à la chandeleur, qui célèbre la clarté. Le début du printemps c’est aussi symboliquement le retour de la lumière.

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Arrivés au fort, les ours et les chasseurs font un copieux pique-nique avec charcuteries, boudins grillés, roustes [poitrine de porc, NDLR] ... Le tout bien arrosé, car pour bien tenir leur rôle, les hommes doivent être un xic engalats – un peu ivres. Le vin aide les ours à quitter leur enveloppe humaine. Ci-dessus, ma ration de sauté de porc à la catalane.

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Juste avant l’habillage des ours un castell (un chateau humain) s’improvise, l’excitation monte, le public est impatient d’assister à l’habillage des ours. La sardane (danse catalane) de l’ours commence, c’est un thème entêtant composé pour la fête et joué uniquement en cette occasion. Lorsqu’il n’est pas joué, l’air est chanté.

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Devant un mur en plein soleil et en public, on fabrique le costume des ours, d’abord avec une tunique grossière en toile de jute, puis avec deux peaux de mouton fraîches : une pour devant, une pour derrière. L’habilleuse les coud ensemble directement sur l’ours à l’aide d’une ficelle. Sur la tête on place une sorte de toque également faite en peau. Elle est fixée au costume pour éviter qu'elle tombe durant la course qui va suivre. Le costume sert à s’éloigner de la silhouette humaine.

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Une fois que les déguisés sont prêts, ils noircissent leur arme – un long bâton – leur visage et leurs mains avec un mélange de suie et d’huile. Fardés de noir, les ours deviennent inquiétants, le blanc des yeux et des dents éclate sur leurs visages luisants. Quand le noir a totalement recouvert la peau, dans une certaine transe, l’homme bascule du côté de l’animal. Le noir c’est l’obscurité de la grotte que vient de quitter l’ours. On dit aussi qu’en février l’ours sort de sa tanière pour observer le temps. S’il fait beau ce jour-là, il entre à nouveau dans son abri et l’hiver se prolongera de quarante jours. S’il fait sombre, l’animal sort définitivement et c’est le signe de la fin de l’hiver. Le noir c’est aussi parce qu’il faut que tout soit sombre pour proclamer le début du printemps.

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Avant de dévaler à toute vitesse vers Prats-de-Mollo, ours et chasseurs défient le village depuis le Fort Vauban où commence le grand jeu. L’excitation ne va cesser de croître jusqu’au soir.

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Vers 14 heures, le jeu peut commencer : les chasseurs prennent leur fusil et les ours leur bâton. L’ours commence par s’en prendre aux chasseurs, les attaques sont très ritualisées. Après une danse circulaire et un jeu de lancer de bâton, l’ours s’élance sur sa proie, la renverse, et la noircie sans pitié de ses pattes enduites de suie. C’est le machûrage.

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À chaque victime un coup de fusil retentit dans le ciel. Ici, un ours en pleine session de machûrage.

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Après chaque attaque, les chasseurs font les raccords de noir avec l’huile et la suie, replacent la toque et désignent à l’ours sa prochaine victime.

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Dans le village, la course folle dure tout l’après-midi. On entend des grognements féroces, des hurlements de peur, des cris de joie, la sardane qui joue encore et encore, et des coups de fusil de partout. Ci-dessus, un jeune renvoie le bâton à l’ours.

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En fin de journée de nouveaux personnages entrent en jeu au centre du village : les barbiers ou « ours blancs ». Ce sont des hommes d’âge mûr, habillés et fardés de blanc. À l’aide de chaînes et dans une lutte très vive ils s’emparent des ours, les enchaînent et les rasent pour leur rendre leurs visages d’hommes. Une cobla (un orchestre populaire en Catalogne) accompagne les affrontements en jouant un air dédié.

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C’est l’affrontement du noir et du blanc, moment de haute tension, La lutte est féroce et les assauts des ours encore plus sauvages. Il n’y a plus de danse rituelle, le jeu devient dangereux, il faut vraiment se garer.

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Enfin capturés, les ours sont amenés sur la place du village où ils sont rasés : débarrassés de leur costume et de leur sauvagerie. Le rasoir des barbiers est une hache et le blaireau un boudin trempé dans du vin rouge. Au rasage l’excitation est à son comble, la population sera bientôt débarrassée du trouble.

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Le jeu est terminé, ivres de fatigue et de vin, les protagonistes célèbrent dans une grand mêlée humaine.

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Un ours redevenu humain.

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