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Le combat pour l'homoparentalité est encore loin d'être gagné

Dans son documentaire « Mon enfant, ma bataille », la réalisatrice Emilie Jouvet donne la parole à une association LGBT+ qui lutte pour faire valoir les droits des familles homoparentales en France.

par Maud Gautier
27 Février 2019, 8:25am

©Mon Enfant, ma bataille / Émilie Jouvet 

Après le très beau Aria sorti il y a plus de deux ans, Emilie Jouvet revient avec Mon enfant, ma bataille. 35 ans de lutte des familles homoparentales. Un documentaire captivant, retraçant les années de combat de l’APGL, l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens. À travers ce nouveau projet, la réalisatrice engagée dresse une multitude de portraits caractéristiques de l’homoparentalité et de ses limites en France. Car si le mariage pour tous a été adopté il y a bientôt six ans, les droits des familles homoparentales restent insuffisants. Absence de reconnaissance du second parent, obligation de se marier pour adopter, un accès à la PMA pour toutes toujours repoussé… Pour VICE, Emilie Jouvet revient sur le difficile combat à mener en faveur de l’homoparentalité.

VICE : Comment avez-vous été amenée aussi bien personnellement que professionnellement à vous intéresser à la question de l’homoparentalité ?
Émilie Jouvet : D’un côté personnel je voulais moi-même être parent, donc forcément ça m’a questionnée parce que contrairement aux hétéros, les parents homos sont obligés de se poser un tas de questions. Cette forme de parentalité n’est pas dans la norme et elle est souvent remise en question. D’un autre côté, l’homoparentalité m’intéresse aussi en tant qu’activiste. Je suis une artiste, mais je suis aussi quelqu’un d’engagé. Je suis féministe, j’ai toujours lutté pour les droits humains et les droits des minorités. L’homoparentalité, c’est encore quelque chose qui semble nouveau pour les gens et il y a très peu de droits pour que les personnes soient considérées égales. Surtout pour les enfants, ils ne sont pas traités de la même manière.

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Qu’ est-ce que vous entendez par le fait que les enfants ne sont pas traités de la même manière lorsqu’ils ont des parents homosexuels ?
Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas être reconnus par leurs deux parents. Par exemple, s’ils ont deux mamans et qu’ils sont nés d’une PMA [procréation médicalement assistée], ils n’ont qu’un seul parent légal, qui est leur mère biologique, pas leur deuxième mère. C’est très grave pour eux, ça peut avoir des conséquences dramatiques, notamment si l’une des deux mères décède. Pour les enfants nés de GPA [gestation pour autrui] ou issus de multiparentalité, c’est pareil. L’enfant n’a qu’un seul parent légal, alors qu’en réalité il devrait en avoir deux. Par conséquent, le nom du couple n’est pas transmis, le patrimoine et l’autorité parentale non plus. Les enfants sont les premiers à subir les propos homophobes qu’on entend dans les médias tous les jours. Quand un journaliste décide d’inviter quelqu’un de la Manif pour tous et le laisse déblatérer pendant deux heures sur le fait que les enfants de familles homoparentales sont des enfants « OGM », des enfants « Playmobils », ils ne se rendent pas compte que les enfants en question sont déjà là. Ils existent depuis 30, 40 voir 50 ans et entendent ça tous les jours.

Votre nouveau documentaire est dédié à l’APGL, une association qui lutte pour faire valoir les droits des familles homoparentales. C'était naturel de travailler avec elle ?
Ça fait plus de trente ans que l’association existe. Ils avaient donc envie de partager leur histoire, mais ils ne savaient pas encore de quelle manière. Quelques membres de l’asso sont allés voir mon film Aria et ça leur a fait un déclic. Ils se sont dit que le documentaire était une bonne manière de transmettre leur histoire. J’ai tout de suite vu qu’ils allaient me laisser beaucoup de liberté dans ce que je voulais faire. Je les ai donc suivis pendant un an, lors de débats à l’Assemblée, durant les rencontres qu’ils organisaient entre parents et futurs parents, à la marche des fiertés, lors des ateliers sur l’adoption, la coparentalité, la PMA, la GPA… J’ai rencontré aussi beaucoup de personnes qui étaient là depuis les débuts de l’asso, il y a plus de 30 ans. Ils m’ont raconté comment les choses se passaient à leur époque, c’était passionnant. Il y avait tellement de matière, j’aurai pu en faire 15 films.

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Il y a 30 ans c’était comment ?
Au moment de la dépénalisation de l’homosexualité [1982, NDLR], les homos, et surtout les pères qui avaient déjà des enfants et qui venaient de divorcer, ont commencé à vouloir vivre au grand jour et se sont vus privés de la garde de leurs propres enfants en raison de leur homosexualité. C’était vraiment grave, car des gens perdaient contact avec leurs enfants. C’est comme ça que l’association est née. Ça me fait halluciner de savoir que ça se passait dans les années 80, voire 90. Il y avait aussi le fait que le mot « homoparentalité » n’existait pas. Il a été créé par Martine Gross, une des ancienne co-présidentes de l’association, qui est chercheuse. À l’époque, en France, être homo et avoir des enfants, c’était vraiment vu comme un truc dégueulasse, malsain…Elle s’est aperçue qu’il n’y avait aucun texte scientifique qui avait essayé d’étudier les parents homos et leurs enfants en France. Elle a alors réunit plusieurs études étrangères et en a fait un bouquin, où pour la première fois était mentionné le terme d’« homoparentalité ». Par la suite, le mot a été repris dans plusieurs pays, dans le dictionnaire et dans la presse, ce qui montre bien qu’il y avait un manque.

« Quand tu as des couples homosexuels ou des enfants placés, des familles monoparentales, des parents décédés, tu ne peux pas remplir les mentions "père" et "mère"»

Selon vous, est-ce que la parole des familles homoparentales est assez représentée dans notre société actuelle ?
Non, je trouve qu’il y a vraiment eu une monopolisation de la parole par les antis. Que ce soient les députés antis, la Manif pour tous, les soi-disant spécialistes auto-proclamés…On leur a donné la liberté de s’exprimer un peu partout, sans jamais songer que ça serait bien d’inviter les premiers concernés, qui sont les enfants et les parents dans cette situation. Et ça dure depuis 2010. Depuis les débats pour le mariage pour tous, ça se gargarise avec des propos extrêmement homophobes et violents. C’est hallucinant, on ne se permettrait pas d’inviter des racistes ou antisémites sur des plateaux à longueur de journée, alors qu’en France on se permet d’inviter des personnes comme Ludovine de La Rochère ou Frigide Barjot qui viennent finalement cracher leur haine sur ces familles qu’elles ne voudraient pas voir exister. Où sont les enfants, les lesbiennes, les gays, les co-parents dans les médias ? Ils sont absents des plateaux télé, invisibilisés, alors que des gens qui n’ont aucune expertise discutent tranquillement de leur sort.

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C’ est un peu paradoxal. D’un côté on peut dire que le combat en faveur de l’homoparentalité en France avance trop lentement, et de l’autre que cette forme de parentalité tend à se démocratiser et se répandre dans la culture populaire.
Heureusement, elle est de plus en plus représentée, mais ça reste quand même assez timide. Les représentations qu’on a viennent très souvent des films étrangers. En France, je pense honnêtement que la grande majorité des gens ne sont pas du tout contre. C’est pour ça qu’il y a vraiment une grande différence entre ce qui se passe dans la vie réelle, c’est-à-dire avec des familles qui sont très bien intégrées et des enfants qui vont très bien, et ce qui est retranscrit en boucle par les opposants qui dressent un portrait atroce de ces personnes. C’est complètement radicalisé. Par exemple, récemment, Agnès Thill, députée LREM, a dit que les femmes qui avaient recours à la PMA étaient des droguées. C’est très grave.

Que pensez-vous de la polémique actuelle autour des formulaires d’établissements scolaires, dans lesquels les mentions de « père » et « mère » pourraient être remplacées par « parent 1 » et « parent 2 » ?
Quand tu as des couples homosexuels ou des enfants placés, des familles monoparentales, des parents décédés, tu ne peux pas remplir les mentions « père » et « mère ». C’est très simple de changer une petite case. Dans les médias on en a fait des caisses, avec plusieurs titres vraiment racoleurs, qui amenaient les gens à s’insurger. Quand tu lis les commentaires sous ces articles, les propos sont juste horribles. Au lieu de présenter ça comme la fin d’une discrimination, dans la presse ça a été présentée d’une manière assez vicieuse, selon moi. Dans plein d’autres pays il y a juste marqué : représentant légal. C’est plus simple. Ici on en fait tout un foin pour rien. Je pense que les gens choqués sont vraiment des gens très conservateurs, qui veulent conserver leurs privilèges et qui veulent garder certains individus de la population en position d’infériorité par rapport à eux.

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Ce serait donc spécifique à la France ?
Ici, c’est très ancré. Ça vient certainement du fait que la France est un pays assez machiste. C’est quand même un pays qui s’est construit sur le pouvoir des hommes blancs, hétérosexuels et qui a tout fait pour éloigner les femmes, les minorités et les personnes racisées du pouvoir. Toutes les avancées en faveur de ces personnes sont systématiquement sabotées ou remises en question. Et ça je pense que c’est très français.

« Il faudrait désormais que la filiation permette aux couples homosexuels qui ont des enfants, d’être reconnus en tant que parents dès la conception. Sinon, il y a toujours un des deux parents qui est invisible »

Ça fait bientôt six ans que la loi pour le mariage pour tous a été adoptée. Concrètement qu’est-ce que ça a changé pour les familles homoparentales ?
Le changement se situe au niveau de la conjugalité, c’est-à-dire que les couples homosexuels sont reconnus officiellement aux yeux de l’État en tant que couple. Par contre, concernant les enfants, ça n’a pas beaucoup changé, du moins pas suffisamment. Parce qu’un enfant né dans un couple homosexuel, même marié, n’est pas directement reconnu comme étant l’enfant du couple. Ça n’a donc pas réglé le problème de la filiation. Ces mariages devraient ouvrir les mêmes droits aux parents homos qu’aux parents hétéros. Il faudrait désormais que la filiation permette aux couples homosexuels qui ont des enfants, d’être reconnus en tant que parents dès la conception. Sinon, il y a toujours un des deux parents qui est invisible.

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Comment les seconds parents réagissent face à cette absence de reconnaissance ?
C’est difficile pour tous les deuxièmes parents, car ils sont en position de dépendance par rapport aux parents biologiques, aux parents reconnus. S’ils se passe quoi que ce soit, s’ils se séparent, s’il y a un décès, ils ne sont rien pour cet enfant. Donc c’est très difficile de construire une famille quand on n’est pas reconnu officiellement comme parent, alors qu’on a voulu un enfant, qu’on a attendu pendant des années pour l’avoir, qu’on s’en occupe du matin au soir… Savoir que cet enfant peut nous être enlevé du jour au lendemain, psychologiquement c’est très difficile.

Dans le documentaire une mère explique que le pédiatre agissait de manière brutale avec sa fille, car selon lui, sans père, elle n’était pas confrontée à l’autorité. Est-ce que vous avez rencontré beaucoup de personnes qui subissent encore des discriminations car elles sont ouvertement homosexuelles et parents ?
Oui. Il y en a, c’est assez fréquent. Tous les parents homos ont à un moment dans leur parcours rencontré des personnes qui les discriminaient. Il y a des pédiatres qui peuvent être violents avec l’enfant, soi-disant par manque d’autorité paternel. Il y a aussi des cas où on n’adresse même pas la parole à la deuxième maman. Que ce soit à l’école, ou dans le domaine médical, on fait comme si elle n’existait pas.

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Des témoignages de parents vous ont-ils particulièrement choquée ?
Dans le film notamment, il y a une maman qui explique que dans l’école primaire où est scolarisée sa fille, ils ne célèbrent plus depuis la fête des pères et la fête des mères, mais la fête des parents. Avec sa compagne, elles ont appris par la suite qu’un groupe de parents s’était plaint à la direction en pensant que c’était leur faute, que c’était elles qui avaient imposé cette fête. Alors que pas du tout, c’était déjà comme ça quand elles sont arrivées. Ça les a beaucoup choquées parce qu’elle pensait que tout allait bien, que leur fille était bien acceptée et qu’il n’y avait aucun problème.

Selon vous, quel est l’avenir de l’homoparentalité en France ?
Parfois je me dis que ça ne peut que s’améliorer et d'autres fois je suis un peu pessimiste. J’ai 42 ans, j’ai un peu vécu toutes les avancées à ce sujet et je sais que tout peut être remis en question du jour au lendemain suivant les mouvements politiques. Moi je ne crie pas victoire parce qu’on est encore loin de l’égalité totale. Mais il y a beaucoup de gens qui y croient et qui espèrent que ça va arriver. Ça fait partie des promesses du président, mais ça faisait aussi parti des promesses de François Hollande…. Personnellement, j’attends de voir quand la loi sera promulguée, que la filiation sera changée, que la PMA sera ouverte à tout le monde et qu’il y aura enfin une vraie discussion apaisée sur la GPA, qui reste très diabolisée pour l’instant.

La bande annonce du film d'Emilie Jouvet est visible ici.

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