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À la recherche des tombes perdues

Toute la journée, Bob Perry écume les cimetières avec une poussette géante qui détecte les ossements pour seule compagnie.

Bob Perry et son « détecteur d'os ». Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation

Selon certaines estimations, il y aurait plus de 100 000 cimetières aux États-Unis. Conséquence de la numérisation croissante des plans de cimetières, recenser les tombes abandonnées ou anonymes est devenu une nécessité. Une tâche compliquée, sachant que de nombreux cimetières sont très anciens et que leurs registres sont souvent incomplets.

C'est ici que Bob Perry intervient. Grâce à son radar à pénétration de sol (RPS), il localise les caveaux et les sépultures cachées, voire même parfois des charniers. Le logo de sa société représente une tête de mort flanquée de deux tibias croisés, autour de laquelle l'on peut lire : « Bone Finder » et « Tracking the Dead ». Dans un article de 2013, le Washington Post décrivait l'équipement de Bob comme « un radar de pénétration des sols branché sur une poussette tout-terrain ». Mais ne vous fiez pas à son apparence rudimentaire – les systèmes RPS coûtent en réalité des dizaines de milliers d'euros et ne sont produits que par une poignée de fabricants. Bob passe chaque propriété au crible, en faisant rouler son RPS sur des terrains de plusieurs hectares, parfois pendant des semaines entières. Depuis 2000, il a localisé plus de 30 000 tombes dans plus de 500 cimetières aux quatre coins des États-Unis.

Pour Bob, l'hiver est une saison creuse. Il a donc accepté de m'accorder une interview par Skype, afin de m'expliquer un peu ce que ça faisait de vadrouiller toute la journée dans des cimetières avec une poussette géante pour seule compagnie.

VICE : Depuis quand la technologie RPS existe-t-elle ?
Bob Perry :
La première fois que j'ai vu un tel radar, c'était au Vietnam. Un jour, nous nous sommes arrêtés devant un avant-poste coréen, et j'ai vu des types en train de pousser une boîte sur le sol. Sur le moment, je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait être. Les types étaient tous habillés en civil, mais il s'est avéré qu'ils manipulaient un radar à pénétration de sol. Techniquement, le RPS a été inventé durant la guerre du Vietnam.

Ils l'utilisaient pour trouver des corps ou des tombes ?
Non, c'était pour découvrir des planques ennemies. Au Vietnam, les snipers avaient mis en place un système de galeries. Cela leur permettait de sortir rapidement du sol, de faire feu puis de resurgir 15 mètres plus loin. Voilà comment ils faisaient la guerre, et ce pour quoi le RPS a été inventé – pour sonder le sol et découvrir ces galeries.

Quand avez-vous commencé à utiliser le RPS pour localiser des tombes ?
À la base, je faisais de la cartographie de cimetières. Quand j'ai commencé, un de mes clients voulait savoir si je pouvais sonder le sol. Il voulait enterrer quelqu'un mais ignorait si un corps se trouvait déjà à cet endroit. Du coup, je me suis dit qu'il serait intéressant de jeter un œil à ce nouvel équipement dont j'avais appris l'existence des années auparavant. J'ai investi dans un RPS, et je me suis vite rendu compte que j'étais le seul à faire ça. J'ai donc décidé de me concentrer là-dessus. Mais je fais également de la cartographie GPS quand je suis sur place. Je pense que tout a commencé dans les années 2000.

Pouvez-vous expliquer en quelques mots ce qu'est un géoradar et comment ça fonctionne ?
À la télé, quand ils veulent montrer l'image radar d'une personne enfouie sous le sol, ils la représentent sous la forme d'une silhouette en image de synthèse couchée sur le sol, un peu comme dans les scènes de crimes des séries policières.

La réalité n'a rien à voir avec ça. Ce que vous voyez sur l'écran, ce sont des hyperboles dans le sol. Le radar mesure la perturbation des sols. Par exemple, si l'hyperbole est un peu aplatie, on peut deviner qu'un caveau se trouve juste en dessous. On peut même calculer approximativement la largeur des murs. J'applique un protocole en six étapes sur chaque sépulture que je trouve, afin de déterminer si l'on a bien affaire à une tombe d'humain. Mais à moins que vous ne creusiez, il n'y a aucun moyen de le savoir. Comme de nombreux sites sur lesquels je travaille vont être fouillés, je dois être très précis.

Bob Perry en action

En fait, la valeur ajoutée de votre travail consiste essentiellement à dire aux gens où creuser. J'imagine que creuser prend pas mal de temps, et que les gens veulent éviter de le faire inutilement.
Exactement. Et parfois, on peut ne rien trouver. Il y a des zones dans les vieux cimetières où je ne trouverai rien, peu importe le temps que je passerai à sonder.

Trouver des espaces vides utilisables par les cimetières fait-il également partie du service que vous apportez ?
Oui. Souvent, quand des gens se rendent dans un cimetière et qu'ils voient une zone sans pierres tombales, ils pensent que l'endroit est disponible. Ce n'est pas le cas. Une fois, j'ai mis à jour environ 200 pierres tombales enfouies sous le sol. Aux environs de la Nouvelle-Angleterre par exemple, il y a énormément de « pierres de loup » dans les cimetières. En gros, c'est une pierre qui repose à plat sur le sol. Cela sert essentiellement à éviter que les animaux et les loups ne déterrent les cadavres.

Avez-vous trouvé des restes qui n'avaient pas été enterrés dans une tombe ?
À deux reprises, j'ai découvert des charniers par accident. Un jour, j'ai reçu un appel du diocèse de Savannah qui m'a demandé de sonder une propriété afin d'y trouver une urne. Ce faisant, ils m'ont aussi fait jeter un œil à un ancien site de la Guerre de Sécession. Pendant ce temps-là, alors que je sondais la zone, j'ai découvert un charnier. Au XVIIIe siècle, une épidémie de fièvre jaune a touché Savannah. Au moins 800 personnes en sont mortes, et beaucoup d'entre elles furent enterrés en groupe.

Un groupe de tombes

Ça vous arrive souvent ?
J'en croise tout le temps. Cela peut sembler extraordinaire, mais vous seriez surpris de savoir à quel point les fosses communes étaient courantes à l'époque. Sur une image radar, ça ressemble à un tas d'œufs brouillés.

Y a-t-il des zones où les facteurs extérieurs rendent l'utilisation du radar plus compliquée ?
Prenons la ville de Washington, qui est un endroit unique en son genre. Il y a des ondes radio absolument partout, et je ne peux pas faire trois mètres sans devoir recalibrer la machine. En gros, cela implique de l'éteindre et de la rallumer. Le radar est affecté par toutes sortes d'éléments extérieurs. C'est marrant, quand Obama survole le coin en hélicoptère, tout s'éteint et il n'y a plus de signal. Les téléphones portables affectent aussi le fonctionnement du radar. Travailler en zone rurale est beaucoup plus agréable que travailler dans l'État de Géorgie, par exemple. Quand je ne croise personne pendant des jours entiers, le signal radar est impeccable.

Au fil des années, combien de tombes anonymes avez-vous découvert ?
Je dois être pas loin des 30 000. J'ai travaillé dans plus de 500 cimetières dans tout le pays. Le Cimetière Historique du Congrès de Washington DC reste mon plus gros projet à ce jour. Pour l'instant, j'y ai découvert 2 750 tombes anonymes, je pense en trouver peut-être 4 500 en tout.

Jusqu'à présent, quel a été votre projet préféré ?
J'ai adoré travailler à Sudbury, dans le Massachusetts. C'était un vrai cimetière de la Guerre d'Indépendance. Je crois que la dernière inhumation y a été pratiquée en 1840. Ensuite, entre 1910 et 1920, un mur en pierre a été construit tout autour de cette partie. Après avoir sondé la zone, je me suis mis à sonder le long du mur et de l'autre côté, sur les trottoirs et même sur le parking. J'ai trouvé des tombes et noté leur présence dans mon rapport, mais après tout, les gens font ce qu'ils veulent. Ils n'ont peut-être pas envie de se créer des problèmes en déplaçant tout un parking, simplement parce qu'il y a de vieilles tombes enfouies dessous.

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