Comment la prison m'a appris à dire adieu à mon homophobie

Je me vantais d'être un chrétien compatissant, et pourtant, je ne ratais jamais l'occasion de blâmer un ami gay pour ses penchants – jusqu'à son agression.

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21 Août 2017, 4:30am

Illustration de Calum Health

Cet article a été publié en collaboration avec le Marshall Project.

En 2006, je me baladais dans la cour d'une prison californienne par une belle journée ensoleillée quand un ami, Michael*, m'a rejoint. Il avait l'air mal en point. Son teint habituellement foncé était blême, il avait du dentifrice séché autour de la bouche. Quand je lui ai demandé comment il allait, il lui a fallu quatre secondes avant de répondre.

« Je vais me suicider », m'a annoncé Michael de but en blanc.

Quand je l'ai regardé pour voir s'il plaisantait, j'ai noté que ses épaules étaient affaissées, sa tête baissée, ses yeux rivés sur le sol devant lui.

« Allez viens, mec », ai-je répondu avec une certaine légèreté qui, j'espérais, masquait ma nervosité. « Ça ne peut pas être aussi grave. »

« Il y a un mec dans mon bâtiment qui me harcèle. Il veut que je couche avec lui. »

Cet aveu m'a déstabilisé. Je savais à peu près tout sur tout le monde, et j'étais sceptique quant à ces prétendus abus. Dans notre cercle d'amis, Michael avait la réputation d'être trop dramatique. Très souvent, il soulevait des « problèmes » dans le seul but d'attirer l'attention.

Après quelques minutes, nous avons repris notre chemin, dépassé les terrains de handball et sommes arrivés devant une rangée de bancs de pique-nique au sud de la cour.

« Asseyons-nous », ai-je lancé.

Il l'a pris comme si j'essayais de créer un peu d'intimité entre nous, mais en vérité, je voulais juste gagner du temps. En sept ans d'emprisonnement, on ne m'avait jamais proposé de relations sexuelles, encore moins forcé à en avoir. Bien sûr, j'avais grandi en entendant certaines histoires et des blagues de type « ne laisse pas tomber la savonnette ». Mais je n'arrivais toujours pas à contenir mon scepticisme – pourquoi ce prédateur, parmi tous les autres, choisirait-il Michael en particulier ?

Pourtant, quelque chose dans le comportement de Michael semblait sincère. Et surtout, qu'avait-il à gagner en inventant une histoire aussi embarrassante ?

Peu à peu, Michael a commencé à me raconter la suite des événements, en commençant par le début sa vie. Il avait grandi dans un foyer abusif – de ceux où l'enfant n'a aucune chance de s'en sortir. Battu à grands coups de rallonge, enfermé des journées entières dans un placard. On aurait dit que tous ses proches le haïssaient ou l'ignoraient.

L'un des petits amis de sa mère s'était toutefois montré différent. Il jouait dans le quartier avec Michael, lui achetait de nouveaux vêtements, ou l'emmenait manger une pizza ; il venait dans la chambre de Michael tard le soir pour passer du temps avec lui.

Il est vite devenu évident que la seule personne qui avait prêté attention à Michael était aussi celle qui l'avait sexuellement agressé.

Pour moi, il s'agissait clairement d'une relation abusive, mais Michael ne le voyait pas de cette façon. Il semblait apprécier l'attention positive dont avait fait preuve ce compagnon plus âgé, et me parlait de leur relation avec une affection qu'il ne prenait même pas la peine de cacher.

C'est à ce moment-là que j'ai compris que Michael ne mentait pas. J'ai aussi compris que Michael était peut-être gay et qu'il était, de fait – et d'après ma façon de penser à l'époque – en partie à blâmer pour ce qui lui arrivait.

« Je sais où est le problème, ai-je déclaré. Tu as un esprit homosexuel. De même que le mec qui t'embête. Si tu rejettes cet esprit, il te laissera tranquille. »

« Le fait que je sois attiré par les hommes n'a rien à voir avec ça. Je ne suis pas attiré par ce mec… »

J'étais extrêmement mal à l'aise. Pour une raison quelconque, Michael ne voyait pas que cette personne réagissait directement à son homosexualité. Et pour couronner le tout, il n'éprouvait aucune once de culpabilité à ce sujet.

Reste que Michael était mon ami. Je ne pouvais pas le laisser continuer à faire ce que je considérais alors, à l'instar de beaucoup de détenus, comme un péché, une faiblesse qui le rendait responsable de ce qui lui arrivait en prison.

« Ça ne fonctionne pas comme ça, ai-je poursuivi. Tu ne peux pas impunément jouer avec l'homosexualité en te disant que tu n'attireras que les gens qui te plaisent. Avec un style de vie comme celui-ci, les prédateurs en auront après toi. Surtout en prison. En plus de ça, tu es chrétien. »

Et lui de répondre : « S'agit-il vraiment du christianisme, ou de ton interprétation du christianisme ? »


En y repensant, je me rends compte maintenant que, comme pour beaucoup de victimes de négligence et de maltraitance – dont beaucoup sont en prison – la honte était un concept que Michael connaissait bien. Et ma réaction, qui a été de le blâmer, lui était aussi familière que son propre nom.

Au cours des mois qui ont suivi, Michael et moi avons eu beaucoup de discussions. Je me vantais d'être un chrétien compatissant, et pourtant, je ne ratais jamais l'occasion de le blâmer pour ses penchants. Et puisque mes attaques correspondaient à l'image honteuse de lui-même qu'il avait intériorisée pendant son enfance, nous avons endossé sans aucun problème nos nouveaux rôles.

Environ deux ans après notre conversation, Michael a fait des avances à un de ses amis. Ce dernier a attaqué Michael au beau milieu du réfectoire. Il a fallu trois gardes et un spray au poivre entier pour les séparer. Ils ont mis Michael au trou, et il n'en est jamais revenu.

D'ici 2014, il n'était plus qu'un lointain souvenir. J'écoutais le sermon d'un pasteur en visite quand ce dernier a repéré deux hommes homosexuels assis sur le banc. Il les a interpellés sans la moindre hésitation : « Vous ne pouvez pas jouer avec Dieu. Vous ne pouvez pas venir vous pavaner ici en essayant d'attirer les hommes et supposer que vous irez au paradis. »

Tous les yeux se sont rivés sur eux. Les gens faisaient des sourires d'approbation, tout en clamant haut et fort : « Amen, mon frère ! »

La seule chose qui me choquait, toutefois, était l'expression de souffrance et d'embarras sur leur visage.

La colère a commencé à me ronger. Voilà que j'étais assis là, dans une pièce remplie d'hommes n'ayant aucun scrupule à voler dans la cuisine ou mentir aux gardes. Une pensée m'a traversé l'esprit : Qui sont les véritables pécheurs ici ? En ce qui concerne les femmes, je n'ai pas le pouvoir de choisir celles qui m'attirent ou non, et je suis sûr que ces hommes non plus.

Je me suis aussi rendu compte que j'étais coupable de la même hypocrisie. La question que Michael m'avait posée me restait en tête. S'agissait-il vraiment du christianisme, ou simplement de notre – ou de mon – interprétation du christianisme ?

Michael et moi ne sommes plus dans la même prison. De temps à autre, je me surprends à me demander comment il va. Je pense qu'il est toujours incarcéré ; j'espère seulement qu'il s'est fait des amis plus sages et plus compréhensifs que je ne l'ai été.

James King, 48 ans, est incarcéré dans la prison d'État de San Quentin, en Californie, où il purge une peine de prison à perpétuité pour vol aggravé. Il a été condamné à la prison à vie car ce crime était « son troisième méfait », en lien avec la législation californienne.

*Le prénom a été modifié.