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Dans l'intimité des adolescentes de Gaza

Avec son projet « Gaza Girls », Monique Jaques souhaite instaurer un sentiment d’empathie plus profond au sein de la région.

par Clara Mokri; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
29 Août 2017, 5:00am

Toutes les photos sont de Monique Jaques.

En 2012, la photojournaliste turque Monique Jaques s'est rendue dans la bande de Gaza afin de documenter l'opération israélienne « Pilier de défense » – une des innombrables batailles opposant l'Armée de défense d'Israël et le Hamas. Ce qui devait être un reportage de huit jours a finalement donné lieu à un projet personnel de cinq ans, Gaza Girls : Growing Up in the Gaza Strip, qui retrace la vie des jeunes femmes en plein passage à l'âge adulte au sein de la région. Jaques a été impressionnée par la ténacité, la détermination et la passion de ces filles, en dépit de l'adversité à laquelle elles font face au quotidien.

« Gaza est une terre tourmentée, et il n'est pas simple d'y grandir. Il s'agit d'un territoire d'une superficie de 365 km2, entouré de grands murs de béton, de fil de fer barbelé et de soldats étrangers qui patrouillent dans le périmètre », se rappelle Jaques de son temps passé là-bas. Après des années de blocus et de restrictions de voyage, le territoire est isolé du reste du monde. La nuit, le bourdonnement incessant des drones vient troubler le sommeil des habitants. Depuis la plage, on peut apercevoir des lumières en provenance d'Israël – une terre hors de portée. La vie y est définie par les limites et les contrôles. »

Doaa dans la chambre d'une amie. Les filles non mariées n'ont que peu d'endroits où elles peuvent être elles-mêmes. Les chambres et les voitures font office de sanctuaires dans lesquels elles peuvent danser et chanter sans être jugées par le public ou leur propre famille.

Il en résulte une surveillance et une pression constantes. La bande de Gaza, qui compte plus de 2 millions d'habitants, est surpeuplée et souvent comparée à une prison à ciel ouvert. Avec une telle proximité et des familles élargies vivant sous le même toit, il ne reste que très peu de place pour la vie privée. « Ajoutez à cela l'islam conservateur et l'ennui des habitants – les commérages sont la seule source de divertissement – et vous obtenez des tensions et une forte pression parmi les jeunes filles en quête d'elles-mêmes », déclare Jaques.

Ce projet ne visait pas seulement à trouver des jeunes filles à photographier avant de passer au sujet suivant : il s'agissait de forger des liens entre les filles qu'elle rencontrait. « J'ai avancé doucement. J'ai discuté avec les filles et ai appris à les connaître avant de me mettre à les photographier. J'en ai connu beaucoup au fil des années, mais je rencontre toujours de nouvelles personnes. » Parce qu'elle n'avait pas de délai à respecter, elle a pu vraiment consacrer son temps à rendre le projet plus personnel. La partie la plus intéressante du projet a été, selon elle, de retourner à Gaza pour voir comment ces jeunes femmes s'étaient développées et en quoi leur vie avait changé. « La semaine dernière, quand j'y suis retournée, une des filles que j'avais photographiées avait eu un bébé ! »

Jaques espère que Gaza Girls parvient à montrer l'aspect sous-représenté d'un conflit très compliqué et à donner aux gens une meilleure compréhension de la région, de même qu'un sentiment plus profond d'empathie. « Au final, ce sont des filles comme vous et moi, déclare-t-elle. Elles vivent au sein d'un conflit terriblement compliqué, mais elles ont des rêves, comme nous tous. » En interagissant avec les filles de Gaza, Jaques a remarqué beaucoup de similitudes avec les filles qu'elle photographiait plus jeune – que ce soir leur intérêt pour les vêtements et le maquillage aux garçons à l'école. « Elles ont ce désir de voyager, d'explorer le monde et d'être indépendantes, tout comme moi à leur âge, déclare Jaques. Mais tandis que dans le reste du monde, nous avons la chance de réaliser nos rêves, elles ne le peuvent pas. »

Une jeune femme arbore une manucure aux couleurs du drapeau palestinien après une récente campagne de bombardement.
Quelques heures après l'annonce d'un cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, les habitants de la ville de Gaza entament la reconstruction. Les boutiques rouvrent et les familles viennent constater les dégâts causés par les récentes attaques.
Nisreen Shawa, un employé de l'Union des comités de secours médical palestinien, organise des ateliers d'art-thérapie pour les élèves de l'école Hamza Bin Abd al-Muttalib.
Dans ce salon de la ville de Gaza, les femmes viennent se faire couper les cheveux, vernir les ongles et maquiller avant les mariages. La majorité des femmes ne sont pas autorisées à être vues sans voile par un homme en dehors de leur famille, de sorte que les salons de beauté sont réservés aux femmes.
Des étudiantes en médecine de l'Université islamique profitent de leur pause à la maternité de l'hôpital Al-Shifa de Gaza.
Yara et son frère attendent que leur père revienne avec des chawarmas à l'issue d'un récent conflit.
Hadeel Fawzy Abushar, 25 ans, enregistre une chanson dans un studio de la ville de Gaza. Il reste peu de femmes chanteuses étant donné que les familles et le gouvernement local voient cette pratique d'un mauvais œil. Hadeel a commencé le chant à l'âge de 12 ans et toutes ses sœurs sont chanteuses.
Madleen Koolab emmène les Gazaouis en balade tous les jeudis soir. Madleen est propriétaire du bateau et l'utilise pour pêcher pendant la semaine.
Pour beaucoup de Gazaouis, la mer est le seul endroit capable de leur faire oublier leur isolement. Sabah Abu Ghanem, 14 ans, surfe avec sa sœur le matin, en dehors de la ville de Gaza. Les deux sœurs ont fini premières lors de nombreuses compétitions organisées au sein de la bande de Gaza, mais n'ont jamais quitté ce territoire pour concourir.
Des mannequins portent des vêtements disponibles dans une boutique près de la rue principale de Gaza.
Des jeunes filles regardent le coucher du soleil depuis le port de la ville de Gaza. S'il est difficile de vivre à Gaza, être une femme là-bas l'est bien plus encore.
Yara et ses amies préparent un spectacle de danse durant une panne d'électricité. À Gaza, le carburant se fait rare et de nombreuses familles ne bénéficient que de six à huit heures d'électricité par jour.
Un téléphone en forme de bouche et un tapis de prière posés dans un coin durant une panne d'électricité.
Une femme passe devant une peinture murale dénonçant la violence domestique près de l'hôpital Al-Shifa. Selon une étude de 2012, 37 % des femmes sont victimes de violences conjugales.
Des filles jouent au foot dans la ville de Beit Lahiyah, au nord de la bande de Gaza. Elles pratiquent tous types de sports jusqu'à l'âge de 16 ans, avant que la pression familiale ne les oblige à arrêter. C'est généralement à ce moment-là que les familles se mettent à leur chercher un mari.


Gaza Girls est disponible ici. Suivez Clara Mokri et Monique Jaques sur Instagram.