Toutes les photos sont de l'auteur.

Une odyssée éthylique dans le plus grand salon de vins nature

On a passé 48H à s'enivrer à « La Dive Bouteille », une beuverie professionnelle qui se déroule chaque année à Saumur dans une cave troglodyte.

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28 Février 2018, 8:14am

Toutes les photos sont de l'auteur.

Depuis maintenant presque vingt ans, le temps d’un week-end de février, la Dive Bouteille s’installe à Saumur dans une cave troglodyte centenaire. Ce qui a commencé en 1999 par un petit regroupement d’une dizaine de vignerons s’est transformé aujourd’hui en une teuf de 48 heures dont personne ne sort indemne.

Faut pas croire, la Dive Bouteille, c’est d’abord de la littérature. On trouve cette vieille expression française chez Rabelais. Elle signifie, avec un soupçon de classe, « la bouteille de vin », quand le pinard se montre sous son meilleur jour, divine boisson, nectar divin. Dans le dico, on ajoute que c’est « le vin de la fête, des beuveries » un peu comme dans « On s’est envoyé une dive bouteille, hier soir ! ».

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Sincèrement, il y a de quoi halluciner face à ce grand foutoir qui magnifie le vin, exalte les rencontres et embaume vos sens. Tout est là, concentré dans cette cave-party où la Dive Bouteille rend bien hommage à son nom et à son pedigree ; celui du salon professionnel des vins naturels le plus vieux et le plus grand au monde. À tenter au moins une fois dans sa vie.

Avant de « faire la Dive » – parce qu’on ne va pas à la Dive, mais on la fait tant c’est prégnant et éreintant – je me suis penchée sur l’écriture de cet article, essayant de me souvenir d’il y a quelques années, quand je m’étais déjà rendue à ce salon, pour tirer de ma mémoire les souvenirs du lieu, de l’ambiance atypique, des gens vus, des vins bus.

Il n’y a pas deux Dives identiques, comme il n’y a pas deux millésimes identiques. C’est ce qui fait sa particularité incontournable et sa dimension délirante.

Tout ce que j’ai pu écrire a ensuite été supprimé : il n’y a pas deux Dives identiques, comme il n’y a pas deux millésimes identiques. Et c’est ce qui fait sa particularité incontournable et sa dimension délirante. La Dive élève, assomme, vous prend par la main pour mieux vous perdre. On en revient changé, comme baptisé lors d’une célébration mystérieuse aux vertus fantastiques.

Il y a quelque chose de fanatique, impressionnant, presque sectaire. Ensemble et contre tous, on se réunit autour d’une pensée unique, entre pureté et liberté ; des vins sains, comme S.A.I.N.S. (« Sans Aucun Intrant Ni Sulfite » ajouté, sur toutes les cuvées).

Saumur, un dimanche aux aurores d’une journée qui s’annonce fraîche. Les chevaux, parqués dans leur box, somnolent encore de leur nuit ; les boulangeries ouvrent à peine leur porte sur un paillasson de brume. Des ponts comme en peinture du XVIIIe siècle traversent la Loire, fleuve aux couleurs tristement jaunes et grises à cause des averses incessantes de janvier.

La station de train s’anime de tout ce monde qui a voyagé des quatre coins du globe pour venir déguster les centaines de vignerons -artistes- qui s’exposent à la Dive. Une navette fait la liaison entre le centre-ville et les Caves Ackerman, fondées en 1811, où se tiennent les festivités.

On oublie sa connexion 3G, on oublie tout ce qui se passe au-dehors, que la terre tourne et que le monde avance avec. Pendant deux jours, le temps est suspendu.

On oublie les salons foireux de cul serrés et cravates noires, on oublie les tarifs d’entrée exorbitants et les stands commerciaux, on oublie sa connexion 3G, on oublie tout ce qui se passe au-dehors, que la terre tourne et que le monde avance avec, on oublie : pendant deux jours, le temps est suspendu.

À l’extérieur des Caves, une tente blanche abrite une horde de fumeurs et de ventres vides qui se sustentent l’estomac de riz et boulettes de viande avant de commencer leur marathon. Au guichet, on vous offre un verre à pied contre un billet de dix. Quand on passe enfin les grandes portes en bois, quand on pénètre la cave creusée dans le rocher de tuffeau, à flanc d’une colline, dans cet espace brut de décoffrage semblable à des catacombes, chacun de vos sens se tient immédiatement en alerte.

Il faut quelques secondes pour s’habituer à la lumière qui a drastiquement baissé, au fourmillement des gens qui se pressent tout autour, au parfum du vin qui décante, à ce bruit opaque qui, tel un bourdonnement, entre brouhaha, frottement des pieds contre le parterre de sable, et sifflements à la dégustation, m’étonne et me sonne encore. On lève les yeux et on découvre un plafond d’une hauteur de plus de quinze mètres. Tout est spatial, incroyablement démesuré. Ou comment boire de grands vins dans de grands lieux.

À peine arrivée, je sens mon cœur qui bat, comme une ado surexcitée qui, pour la première fois, se rendrait au concert de son groupe favori. Je vais rencontrer le Ian Curtis du Jura, je vais taper la bise au Gainsbarre d’Anjou, je vais me faire pote avec la Patty Smith du Beaujolais. Mais surtout, je sais que je ne vais goûter que des pointures du pinard naturel français – du vin nu qui vous met à poil face à vos émotions.

Le long des murs de calcaire poreux, vignerons et vigneronnes s’alignent devant leur petite barrique avec leurs jolies bouteilles qui fermentent encore.

Je me sens high, alors que je n’ai encore rien bu, confinée dans cet espace abyssal et surchargé, entre installations artistiques, lumineuses, parfois clignotantes, néons violets, verts, roses, projections cinématographiques, sculptures, on vous rappelle que désormais il n’y aura plus d’heures, plus de jour ni de nuit, sinon vous au centre de cette intemporalité, au fond d’une grotte jaunie parmi ce millier d’autres corps.

Ce sont des couloirs infinis qui se croisent et se recroisent, on n’a pas fini de se perdre entre les corridors. Le long des murs de calcaire poreux, vignerons et vigneronnes s’alignent devant leur petite barrique avec leurs jolies bouteilles qui fermentent encore - on déguste beaucoup de 2017, et c’est bon, si bon !

Je commence par l’Alsace puis la Loire et le Languedoc. Le lendemain, j’attaquerai avec la Champagne, puis le Jura, la Savoie, un peu d’étrangers (mais je n’en ai pas goûté assez à mon goût) et encore la Loire. Je déguste une trentaine de domaines (pas assez non plus), soit au total plus de 300 vins (toujours pas assez). Certains sont de vrais coups de cœur, la plupart sont une histoire qui se raconte, une trame du blanc au rouge, d’autres me font rire, d’autres encore me fendent leur cœur.

Ma première journée cloîtrée entre ces murs passe à la vitesse de la lumière. Je deviens si électrique que j’en oublierai de sortir mon téléphone du sac pour prendre quelques photos. Carnet à la main, celui-ci restera vide de mes notes de dégustation tant je me sentirai illuminée par tout ce qui m’entoure.

Rien n’indique que le salon touche à sa fin, sinon les vignerons qui désertent leur stand, laissant les bouteilles traîner çà et là parce que « On verra demain pour le rangement, maintenant c’est l’heure de l’apéro, non ? Et il est où, l’after ? ». Il ne manque pas à l’appel : il y a la fête au domaine Bobinet (dont tout le monde parle), au bar de la Tonnelle ou au Bistrot de la Place. Il faut se rendre aux trois.

On rencontre des Américains, Japonais, Norvégiens, Allemands, Italiens, mais aussi des gens du coin qui nous regardent chaque année nous enquiller d’une dive bouteille (clairement pas qu’une). Faire la Dive, c’est continuer jusqu’au bout de la nuit, et remettre ça le jour suivant. On se couche vers 4 heures du mat’ pour revenir avant midi, déguster encore, couper au café, à l’eau, quelques huîtres, puis on déguste tout ce qui passe, tout ce qu’on n’a pas eu le temps d’avoir, de sentir, de voir.

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Au dernier soir, une bande de Saumurois m’entraîne au Rouge et Noir, rade mythique complètement destroy où l’on peut fumer à l’intérieur et avaler des canons pour presque rien. Puis retour au Bistrot de la Place où ça danse, ça drague sévère, ça avale d’incroyables quilles en compagnie des vignerons : le backstage des groupies.

Voilà, c’était la Dive : un vin de fête, de beuverie, dont on ne sortira pas indemne, certes, mais formel d’avoir choisi le métier le plus rock’n’roll au monde. Et ça, c’est quand même un luxe sardanapalesque !