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Au Cameroun, on construit des routes avec des déchets

Au Cameroun, une association a fait le pari de rénover les routes et les parkings grâce à des déchets plastiques.

par Sophie Douce
08 Février 2018, 10:17am

Image : Sophie Douce

Sur le terrain vague de la voirie municipale de Yaoundé, au Cameroun, un drôle de laboratoire a vu le jour entre les montagnes de déchets qui jonchent le sol et le chaos des taxis jaunes stationnés sur la chaussée. Une épaisse fumée blanche se dégage d’un petit hangar au toit de tôles. En-dessous, une dizaine de jeunes, combinaison sur le dos et bottes en caoutchouc aux pieds, s’active autour d’un chaudron rempli de pâte noire. Le front perlant de sueur et des traces de suie sur les joues, Steve Armel Mbida Mbida remue la préparation brûlante à l’aide d’une grosse pelle. « Je fabrique des pavés écologiques », explique le jeune homme, le sourire aux lèvres, en faisant fondre des vieilles bouteilles en plastique et des sacs d’emballage dans une grande cuve chauffée à plus de 200°C. Une fois le plastique fondu, il ajoute du sable – « 60 % de sable, 40 % de plastique, c’est tout » – avant de verser la pâte obtenue dans des moules en fer. Au bout d’une vingtaine de minutes, c'est prêt.

Les épaisses dalles recyclées fabriquées selon ce procédé serviront pour le pavage de cours, la construction de routes et de parkings. Avec 65 kilos de déchets, Steve Armel fabrique une dizaine de pavés en une heure chrono. À côté de lui, Pancrace Fegue, l’un des initiateurs du projet, observe les jeunes travailler dans l’atelier. « Les plastiques que nous utilisons servent de liant et remplacent le ciment. Ils sont également plus résistants que les dalles classiques. Les plus gros peuvent supporter une charge de plus de cinquante tonnes », précise le Camerounais, secrétaire exécutif de l'association Cœur d’Afrique. « Ils sont aussi plus économiques. Ils ne coûtent pas cher à réaliser étant donné que notre matière première, c'est le déchet », poursuit-il. Un coût de fabrication moindre qui se voit d’ailleurs à l’achat : comptez entre 4 000 et 4 500 francs CFA (environ 6,5 euros) pour un mètre cube de pavés, contre 5 000 à 25 000 (jusqu’à 38 euros) pour des dalles en ciment.

Steve Armel Mbida Mbida remue la préparation brûlante, composé de plastique et de sable, à l’aide d’une grosse pelle. Image : Sophie Douce.

Donner une seconde vie aux ordures

Rénover les routes délabrées grâce à des déchets plastiques, c’est le pari osé qu’a voulu relever il y a trois ans l'ancienne star du football camerounain, Roger Milla, derrière le projet Cœur d’Afrique. Désormais à la retraite, cet ancien joueur international a brillé sur les pelouses dans les années 70-90, a été sacré deux fois Ballon d’or africain, footballeur africain du siècle ou encore plus vieux buteur en Coupe du Monde à 42 ans passés. Depuis, Roger Milla a lâché le foot pour se consacrer pleinement à sa fondation, qui chaperonne Cœur d’Afrique, une association de lutte contre la pollution et le chômage au Cameroun. C’est dans sa villa, surveillée par des gardiens en uniforme, à quelques rues des ministères et des artères bruyantes du centre-ville de Yaoundé, que « l’ambassadeur du sport camerounais » reçoit ses visiteurs. Sa maison a servi de terrain d’expérimentation pour la pose des tous premiers pavés « écologiques ». L’ancien footballeur et ses équipes expérimentent ce procédé innovant depuis 2015.

« Avant personne ne pensait que les déchets avaient de la valeur et pouvaient être réutilisables au Cameroun. J’ai tout de suite été touché par ce projet, le fait que l’on puisse donner une seconde vie à nos ordures m’a impressionné. C’est pour cela que j’ai très vite voulu soutenir cette initiative écologique et sociale », se rappelle Roger Milla, assis dans son salon, deux téléphones portables greffés à la main. « Tout est parti de ce constat : la gestion des déchets est un gros problème dans notre pays, un poids pour les villes et les populations. Nous voulions donc mettre en place une fabrique permettant de réutiliser le plastique abandonné dans les rues au profit des municipalités et des écoles, en les aidant à rénover leurs routes et leurs sols », raconte l’ancienne légende des Lions indomptables.

La préparation est versée dans des moules en fer, puis après 20 minutes de séchage, le pavé est prêt. Il ne reste plus qu'à démouler. Image : Sophie Douce.

Pot-pourri urbain

Yaoundé, avec ses centaines de milliers de tonnes de déchets produits chaque jour, figure parmi les villes les plus sales d’Afrique centrale. Les rues de la capitale politique sont jonchées de détritus : sachets plastiques, bouteilles de soda usagées, tas de nourriture en décomposition… Même les lieux touristiques ne sont pas épargnés. Dans le centre-ville, le lac municipal fait office de dépotoir et le parc du Palais des Congrès n’échappe pas aux ordures, tandis que dans le joli jardin tropical du Bois Sainte Anastasie où s’aventurent quelques touristes égarés, les sacs plastiques encombrent une petite rivière. Au marché central, les étals de fruits et légumes font face aux tas d’ordures peu ragoûtants. De fortes odeurs s’échappent de ce pot-pourri urbain. Sous le soleil brûlant de la période sèche, de novembre à avril, les températures peuvent monter jusqu’à 40°, rendant les relents plus tenaces encore. Lors de la saison des pluies, c’est souvent pire. Là l’eau s’infiltre dans les tas d’immondices et les rues ruissellent de jus noirs. La cause : les décharges sont pleines à craquer et les poubelles de rue quasi-inexistantes. Faute de ramassage régulier des déchets, les détritus sont abandonnés dans la rue ou dans la nature avant d’être brûlés.

Hysacam, la société de traitement des ordures ménagères de Yaoundé, semble débordée face à l’ampleur de la tâche, d’autant plus qu’elle doit faire avec la vétusté de ses camions-poubelles. Selon l’entreprise, la capitale, qui compte près de deux millions d'habitants, produit en moyenne 1 200 tonnes d’ordures ménagères par jour. « Les camions sont souvent en panne ou manquent de carburant du coup les détritus s’accumulent dans les rues. On fait de notre mieux pour balayer les rues et essayer de rassembler les tas de temps en temps, mais c’est difficile », témoigne de manière anonyme un agent d’entretien. L’entreprise Hysacam pointe de son côté les impayés de l’Etat pour se justifier. « Nous avons eu des difficultés qui résultent du fait que nous n'étions pas financés. Il faut continuer à payer sinon les activités pourraient à nouveau être bloquées cette année », prévient le PDG Michel Ngapanoun dans un quotidien local, après une année 2017 très perturbée.

Sur la voirie municipale de Yaoundé, la capitale camerounaise, l'entrée de la fabrique, cachée derrière une montagne de déchets. Image : Sophie Douce.

« Qu’est-ce que vous voulez faire ? »

Selon des statistiques officielles, les matières plastiques, dont la durée de dégradation varie de 100 à 1 000 ans selon leur épaisseur, constitueraient 10 % des six millions de tonnes de déchets produits chaque jour dans le pays. Malgré quelques mesures prises par le gouvernement camerounais pour protéger l’environnement, notamment l’interdiction des sacs plastiques fins de moins de 61 microns (depuis 2014), la ville aux sept collines continue de crouler sous les ordures. Devant le spectacle quotidien d’immondices dans les rues de Yaoundé, les riverains, las, ne s’étonnent plus. « C’est une honte oui, mais qu’est-ce que vous voulez faire ? », lâche résignée une Camerounaise dans la rue du quartier Etoudi, près du marché de fruits et légumes. L’accumulation des déchets et la gestion des ordures ménagères sont des problèmes récurrents qui touchent plus largement tout le continent africain. 16 des 25 villes les plus sales du monde se trouvent en Afrique, pointe un classement du magazine new-yorkais Forbes. Poubelles qui débordent, apparition de rats et de cafards, pollution des eaux et des sols, la saleté est devenue un enjeu sanitaire crucial pour les populations. Certains habitants qui n’ont pas accès à l’eau potable doivent souvent s’approvisionner dans des puits creusés près de leur maison et s’exposent ainsi au risque de contamination à cause des eaux usées ou de fosses septiques voisines. Le choléra, la « maladie de la saleté », est endémique au Cameroun. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’insalubrité environnementale provoque plus de 12,6 millions de décès par an dans le monde.

Un atelier de collecte de déchets organisé par l'association. Image : ONG CARMEDD

Sensibiliser dès l’école

Pour lutter contre ces risques de maladie et la pollution, Roger Milla et son équipe veulent agir « à la racine » : dès l’école, là où commence l’apprentissage des premiers réflexes et habitudes de la vie quotidienne. L’association « Cœur d’Afrique » veut sensibiliser les enfants au respect de l’environnement en organisant dans plusieurs établissements scolaires de la capitale, de la maternelle au lycée, des ateliers de collecte des ordures. Les jeunes sont répartis en équipes : les « plongeurs » récupèrent les détritus près des cours d’eau à l’aide de râteaux, les « trieurs » séparent le plastique du reste des déchets et les « compacteurs » préparent les sacs qui seront ensuite envoyés à l’atelier de fabrication des pavés. « Le but est de pousser les établissements à inciter les enfants au ramassage des ordures et les sensibiliser au tri sélectif. Agir dès l’école permet de leur inculquer des notions en matière de préservation de l’environnement », explique Francis Lin Essono, le superviseur du projet. Plusieurs écoles et lycées participant à l’opération ont déjà été remis à neuf grâce aux pavés fabriqués avec leurs propres détritus.

Autres réalisations à ajouter à une liste qui grandit chaque jour : la cour de l’Institut culturel français ou encore celle de la Fédération camerounaise de handball. Et les bâtisseurs ne comptent pas s’arrêter là : « On espère rénover bientôt des prisons, des hôpitaux mais aussi des routes secondaires à Yaoundé et dans d’autres villes du Cameroun. » Dans un pays où plus de trois quarts des routes ne sont pas bitumées, ces pavés recyclés devraient permettre de construire des voies durables plus résistantes aux pluies. « En Afrique on construit des routes avec du gravillonnage, mais après les pluies la chaussée se dégrade vite. Grâce au plastique, les dalles que nous produisons sont imperméables », précise Pancrace Fegue. Petit à petit, ce curieux pavage, mis au point par un ingénieur burkinabé, commence à tapisser la ville. Depuis le lancement du projet, 1 285 m² de pavés ont été fabriqués grâce à plus de cinquante tonnes de déchets récoltés. Pour augmenter sa capacité de production, l’association vient également d’investir dans une machine : « Elle permettra de produire 2 000 à 3 000 dalles par jour », promet le secrétaire.

Les pavés écologiques sont posés chez un particulier pour le pavage de sa cour. Image : CARMEDD.

Donner du travail aux jeunes des rues

De retour dans la fabrique, à la voirie de Yaoundé, une fumée étouffante se dégage encore d’un petit feu. Ici une cinquantaine de jeunes ont été embauchés par l’association. Etudiants, chômeurs ou encore jeunes sans emploi, ils ont pour la plupart la vingtaine. Steve Armel Mbida Mbida verse une deuxième tournée de pâte fumante, composée de plastique fondu et de sable, dans de grands moules. « Attention c’est brûlant », prévient-il. Cet étudiant à l’université de Yaoundé s’est lancé dans cette aventure de pavés grâce à son cousin qui travaille également à l’atelier. « Je suis venu une première fois ça m’a plu, donc je suis revenu. J’ai du temps libre avec l’université, et ce travail m’apporte une aide financière dans mon quotidien, pour les courses, pour prendre le taxi pour aller à l’école, etc. C’est pas grand-chose mais c’est déjà ça », confie le jeune homme de 22 ans.

À côté, un garçon aux traits juvéniles est assis sur un grand matelas de sacs plastiques. Un à un il détache les emballages qui seront ensuite mis à fondre dans la marmite. Jephte Tangai a tout juste 17 ans, il présente le bac anglophone cette année. « Moi je vois le futur, je me bats pour mon avenir. Ce travail m’apporte une expérience professionnelle, et puis parce qu’on ne sait jamais : peut-être que ça m’aidera à nourrir ma famille plus tard », observe-t-il, prévoyant, avant d’ajouter les yeux brillants : « J’aimerais faire ce métier à l’avenir, je suis fier de ce que nous faisons ici. » L’autre objectif du projet : « créer de l’emploi local », comme l’explique le secrétaire exécutif : « Parmi ces jeunes que vous voyez là, il y a des étudiants mais aussi des jeunes des rues. L’atelier attire à la fois des universitaires qui veulent avoir un emploi décent dans une filière en plein développement, mais on amène aussi des jeunes en difficulté. Cela permet de les resocialiser et de leur donner un travail, loin des tentations et de l’oisiveté de la rue », détaille Pancrace Fegue, qui encadre les apprentis.

À l'atelier, la plupart des jeunes ont la vingtaine. Cet emploi leur offre une nouvelle perspective d’avenir. Image : Sophie Douce.

« Cœur d’Afrique » espère former quelques 2 500 jeunes avant la fin de l’année. Bientôt, l’association devrait ouvrir un centre de formation pour jeunes défavorisés et un nouvel atelier de fabrication à Douala, au Cameroun, en 2018, puis partir à la conquête de l’Afrique de l’Ouest, pour s’installer au Bénin et au Burkina Faso. Et pourquoi pas, utiliser le procédé du pavé « écologique » pour créer d’autres matériaux ? « Nous avons d’autres ambitions, nous réfléchissons avec nos ingénieurs pour construire des tuiles, grâce à des chaises et des seaux », rétorque le superviseur du projet.