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Le saviez-vous ? À Londres, la scène jazz n'est pas qu'un truc de peigne-culs

En déménageant dans la capitale anglaise, le musicien français Neue Grafik n'est pas juste passé de la deep house au jazz. Il y a découvert une scène vivante, éclatée et dépourvue d'inhibitions typiquement françaises.

par Marc-Aurèle Baly
08 Novembre 2019, 4:50pm

Photo de Neue Grafik

À l’inverse de pas mal de grandes capitales européennes « qui bougent », Londres a cette particularité de toujours donner l’impression de garder ses secteurs culturels en mouvement - pour ne pas dire en ébullition. Ne serait-ce qu’en musique, grâce à un savant mélange de fluidité (tout le monde passe d’une scène à l’autre) et d’émulation (tout le monde joue avec tout le monde), la capitale anglaise peut se targuer d’avoir enfanté une grosse vingtaine de genre et sous-genres (souvent électroniques) en autant d’années. De quoi foutre la honte à la ville-lumière qui, si elle a su ces cinq dernières années du moins, s’extraire d’une muséification certaine, n’échappe pas à une certaine stagnation.

L’importance du lieu

Du coup, quand on est un Français, avec, disons, certaines velléités musicales, et qu’on débarque là-dedans, on se retrouve souvent avec la sensation d’avoir été téléporté dans une confiserie et sur l’ile des plaisirs à la fois – tout dépend d’à quel point on est gourmand. En gros, c’est grand ça impression et ça excite à la fois. C’est le cas de Neue Grafik, Fred N’Thepe dans le civil, qui s’est expatrié dans le sud de Londres ces dernières années, pour y gouter aux joies du métissage musical, et ses scènes plus ou moins souterraines. Particulièrement celle du broken beat, sous-genre de la musique électronique aux rythmes syncopés qui va puiser dans le jazz. Lui qui pratiquait déjà la science de l’hybridation sur des disques sortis, a vu en Londres une ouverture des possibles. Même si ça reste un truc typiquement londonien : « T’as des choses qui s'exportent, en général c'est plutôt les gens qui arrondissent les angles. Le broken beat, c’est déjà un truc de niche, de la musique de producteurs. C'est un peu comme les gros trucs de house que tu vas chercher de Detroit, tu vas prendre les Moodymann. Et encore, même si c'est connu en France, ça reste connu des gens qui aiment la house ».

Au même titre que Kamaal Williams qui a du mal à définir sa musique comme du jazz mais préfère en parler comme d’un « truc de Londres », celle de Neue Grafik n’aurait pu naître ailleurs. Comme le truc de monter un groupe en une semaine et de jouer, et enregistrer son album, qui reflète son parcours musical londonien, de Deptford à Dalston, en passant par Peckham tout en commençant par « Foulden Road », le morceau d’ouverture du disque. La rue où se trouve le Total Refreshment Center, sorte de lieu hybride, mêlant les pratiques, à la fois lieu de vie et de teuf, d’enregistrement et de résidence, où il « s’en est passé des belles », selon l’intéressé :

« Moi, si j'arrive dans une soirée en banlieue, et que je vois tous mes potes noirs à Paris et que je suis en mode "putain, tous se mettent à fond dans la house, et ils connaissent tous Moodymann, Theo Parrish et écoutent des trucs de broken, je suis là attends qu'est-ce qu'il se passe?" »

« Quand j’ai découvert Londres, j'avais pas trop d'endroit où dormir, donc je restais à TRC, je faisais que travailler là-bas. En bas t’avais des concerts tous les soirs. Des bons, des mauvais. Un jour c’était vide, le lendemain blindé, tu ne savais pas trop pourquoi. C'était jeune, vivant, tu trouvais pleins de profils différents les uns des autres. C’est unique ce lieu, le genre d’endroit qui catalyse plein de trucs. Un peu comme la Factory, ou dans un autre genre comme Concrete en France a pu être. Si ça avait continué, ça aurait pu être le feu. » Victime d’un arrêté préfectoral, la salle de concert de Total Refreshment Centre a fermé, la faute à un employé du Hackney Council qui est venu un jour commander un verre au bar. Le lendemain, la salle de concerts fermait – même si l’endroit a conservé son fonctionnement en tant que lieu de résidence, d’enregistrement et de répétition. « Ici c’est assez cash. T’as entendu parler du Brexit ? », me dit Fred en se marrant. « Ils ont les mêmes problèmes sur les lieux qui ferment. Là pour le coup c’est la même chose qu’en France. »

De la vertu du zoom arrière

Mais il y a autre chose. Le fait de bouger d’un endroit à un autre ne permet seulement pas de découvrir autre chose, d’autres cultures et pratiques, mais également de se recentrer sur soi - ou son pays d’origine. Le rapport décomplexé à la musique rencontré à Londres, et plus particulièrement à son cosmopolitisme culturel n’ont fait que remettre en lumière les rapports conflictuels, entre autocentrisme et manque d’ouverture, qu’entretenait la France avec sa propre musique. En tout cas dans le domaine de la musique électronique : « Si on compare, si on prend des épiphénomènes qui représentent 3-4 potes, c'est clair qu'il y a des choses à Paris. Mais si on prend vraiment en termes communautaires, ce que les gens écoutent dans leur voiture ou quand tu vas dans des soirées en apparts, ce n’est pas la même chose. Moi, si j'arrive dans une soirée en banlieue, et que je vois tous mes potes noirs à Paris et que je suis en mode "putain, tous se mettent à fond dans la house, et ils connaissent tous Moodymann, Theo Parrish et écoutent des trucs de broken, je suis là attends qu'est-ce qu'il se passe?", ça peut m'étonner. Ou même simplement d'écouter du jazz, ou de se dire vas-y on va faire une soirée, on va twerker, tout ce que tu veux. Moi c'est de ça que je te parle : dans ta culture, naturellement, ici t'es déjà imprégné de cette diversité musicale. »

Jusqu’à remonter l’histoire de la musique électronique en France, en tout cas celle qui fait remuer des popotins en réunion et sur laquelle on se trémousse jusqu’à pas d’heure en partageant sa sueur et ses glandes salivaires : « En France, il y a eu un effet historique qui fait que cette musique-là a été dédiée à une certaine élite, et même quand ça s'est démocratisé, pour moi ça n'a pas vraiment été jusqu'au bout. Ça n'est pas allé en banlieue par exemple. Je pense que c'est toujours assez mal connoté dans certains milieux, et je vais pas te mentir, moi j'ai des potes à Paris, quand je suis avec eux je sais qu'on va pas écouter tel ou tel genre musical. C'est pas leur style, ils s'en battent les couilles. Et après, quand tu regardes autour de toi, t'essaies d'expliquer ton projet, tout le monde est en mode "ah ouais c'est compliqué, on sait pas comment vendre ça, on sait pas comment en parler". »

Partir pour mieux revenir ?

Ne serait-ce pas lié, de près ou de loin, à cette éternelle mentalité française, un peu cartésienne pour les nuls sur les bords, qui fait que dès qu'on ne connait pas un genre, on ne s'y intéresse pas ? « Je pense que c'est plus compliqué que ça. Les deux pays n'ont pas du tout la même histoire. C'est juste que la France a pris un autre tournant. Et que l'Angleterre, je pense vraiment que c'est avant tout lié à la culture. La manière dont les Jamaïcains ont été perçus, la manière dont ils ont ramené le dub ici, je vois pas l'équivalent en France. tu vois l'équivalent, ce serait comment la France a accueilli le zouk à Paris. Et le zouk, en France c'est toujours un peu péjoratif, ça roule du cul, c'est un truc de chaud lapin, et on en fait des vannes. »

Outre le fait de statuer que la France n'enfante pas tant de chefs-d'œuvre discographiques que ça (« on en revient toujours à Melody Nelson »), Fred n'en garde pas pour autant une sorte de sentiment anti-français de celui qui serait aller voir ailleurs si l'herbe était plus verte. En repensant à sa première vie comme codeur en informatique à Paris, il se rend compte de la spécificité d'être un transfuge social, et d'évoluer dans plusieurs cercles, lui qui vient à la base d'un background plutôt « moyenne-basse sociale » : « Tu peux finir ta soirée dans un énorme appart, comme tu peux la finir chez toi ou dormir chez ton pote en banlieue. Du coup tu côtoies plusieurs castes, de plusieurs endroits, t'as des potes qui dealent, t'as des potes qui sont des futurs chefs d'entreprise, t'as des gars qui sortent des startups, toi-même tu vas aller au taf et tu gagnes 2500 balles par mois pour coder des trucs pour McDonald's ou pour des assurances. En fait dans ta tête y'a un truc qui se passe, c'est que tu côtoies vraiment plusieurs styles de gens, et même ta vie est multiple. Ça te permet de naviguer à vue ensuite. »

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© Karolina Wielocha

Le chemin qu'effectue alors Neue Grafik, tant au niveau musical que personnel, se situerait un peu quelque part entre le retour à la maison et l'émancipation. Comme s'il ne s'agissait pas tant de partir pour mieux revenir que de se forger un bagage de plus en plus solide. Ainsi, il a étudié récemment à la Bill Evans Piano Academy à Paris, afin de parfaire son jeu de musicien, parce qu'il n'aime rien tant que jouer avec l'auditeur, faire en sorte de ne pas savoir si tel passage de sa musique relève du sample ou de l'instrumentation. Ses héros musicaux e Londres sont ainsi ceux qui s'acoquinent avec des formes moins nobles en apparence, pour y puiser une certaine violence et crudité afin de les marier à des grilles d'accord complexes. Le tout dans une logique quasiment d'armement (politique, musical, sociétal) : « Tu prends ton savoir musical très riche tout en gardant une vision de mec du grime, parce que les paroles sont super dures. L'idée n'est pas juste d'avoir un point de vue radical sur le monde qui t'entoure, mais aussi une vision documentée. Parce que quand t'as une vision revancharde et qu'en même temps t'es pas trop con, c'est ça qui fait le plus peur. »

L'album Foulden Road de Neue Grafik Ensemble est sorti fin septembre chez Total Refreshment Centre.

Le groupe sera en concert le 10 décembre prochain au New Morning à Paris.

Marc-Aurèle Baly est vaguement sur Twitter.

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