Sur les traces d'Amédy Coulibaly

Le sociologue Fabien Truong revient sur le parcours de plusieurs jeunes de Grigny – dont le tueur de l'Hyper Cacher – pour apporter un éclairage nouveau sur les « mauvais garçons de la nation ».

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19 Octobre 2017, 5:00am

Image extraite d'une vidéo diffusée sur YouTube le 11 janvier 2015, dans laquelle apparaît Amédy Coulibaly.

Rarement connue, jamais vraiment comprise, « la banlieue » – du moins, celle qui abrite les catégories les plus populaires – n'a de cesse d'agiter les imaginaires. Vilipendée, pointée du doigt, critiquée pour sa violence intrinsèque ou sa population « communautarisée », parfois fantasmée ou idéalisée pour son opposition régulière aux forces de l'ordre, elle ne semble jamais être saisie dans sa juste mesure, de manière nuancée. Entre déterminisme sociologique et pulsions individualistes, les racines de la violence qui, parfois, la fait tressauter, sont scrutées de très près – d'autant plus quand, en son sein, elle abrite des jeunes qui basculeront dans le terrorisme le plus sanguinaire.

Lire Loyautés radicales, publié aux éditions La Découverte, c'est questionner un discours médiatique lancinant, bien souvent intégré, objectivé. L'ouvrage du sociologue Fabien Truong s'attache à déconstruire certaines idées – du genre, ces jeunes naissent terroristes, et on ne peut rien faire pour eux – en rendant compte du parcours de Radouane, Tarik, Hassan, Adama, Marley, des proches de celui qu'ils nomment « Amédy », et que la France entière connaît mieux sous le nom d'Amédy Coulibaly, l'un des auteurs des attentats de janvier 2015. À travers des parcours singuliers mais pourtant si semblables, le professeur agrégé nous plonge dans un univers évidemment peu connu des décideurs de ce monde. J'ai eu l'opportunité de discuter avec lui de ces « mauvais garçons de la nation » – comme il les appelle –, mais aussi d'islam, de délinquance, de terrorisme, et de résilience.

VICE : Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux questions liées à la marginalisation urbaine ?
Fabien Truong : Tout a commencé par une expérience personnelle. J'étais prof de SES en Seine Saint-Denis et j'y ai découvert des lieux et une réalité. Au fil du temps, l'envie de prendre la banlieue pour objet d'études s'est affirmée car j'étais agacé par ce que l'on pouvait entendre sur les quartiers, de la part de « spécialistes ». Je ressentais aussi une insatisfaction personnelle. J'avais conscience de ne percevoir qu'une petite partie de la réalité, en tant que prof, et d'avoir une vision déformée de celle-ci – la salle de classe étant un lieu où prof et élèves se donnent en spectacle.

J'ai donc voulu mieux connaître mes élèves et rendre compte de la réalité de la banlieue. Ce n'est pas un cri de révolte, je ne cherche pas à être le porte-voix d'une population. Je m'inscris dans une démarche sociologique et ethnographique pour mieux comprendre le parcours des « mauvais garçons de la nation ». Pour cela, je les ai suivis dans le temps. Radouane et Tarik font partie de mes anciens élèves, je les suis donc depuis neuf ans. Sinon, j'ai suivi Hassan, Adama, Marley et Amédy, pendant deux ans.

Et pourquoi avez-vous choisi d'apporter un nouvel éclairage sur la trajectoire d'Amédy Coulibaly ?
Au début, je n'avais pas pour projet d'écrire sur Amédy Coulibaly. J'ai rencontré de nombreuses personnes qui l'avaient bien connu et je me suis aperçu qu'en fait, il s'agissait d'un garçon parmi tant d'autres. Je me suis dit que je pouvais apporter quelque chose de nouveau sur son parcours – sur lequel nous avions peu d'informations. Ceux qui parlent des questions de radicalisation – terme que je récuse – travaillent trop souvent seulement sur des coupures de presse, ce qui ne permet pas de rendre compte de la vie avant l'entrée dans cet islam belliqueux. Ces mêmes spécialistes ont également tendance à se focaliser uniquement sur l'islam. On a ici l'idée qu'une idéologie, parce qu'elle est puissante, est capable de téléguider les individus. C'est un peu paresseux, selon moi.

On pourrait dire qu'on ne naît pas guerrier, on le devient. Amédy Coulibaly n'a pas eu besoin de partir en Syrie pour le devenir. Toutes les dispositions guerrières nécessaires, il les a acquises dans la délinquance.

Comment expliquez-vous l'importance indéniable de la religion pour ces « mauvais garçons de la nation » ?
Le désir d'islam chez ces garçons – issus de milieux populaires, de l'immigration, vivant dans des lieux stigmatisés, et passant par la délinquance – est très fort, c'est une réalité. Pour la plupart, le chemin vers la religion est synonyme de pacification intérieure. C'est à l'orée de la trentaine que la plupart de ces « mauvais garçons de la nation » vont se tourner « officiellement » vers l'islam, avec la volonté de devenir meilleur. Pour cela, ils savent qu'ils doivent sortir de la délinquance. Problème : quitter le « business » est extrêmement coûteux.

Pour changer, ces jeunes vont se convertir, reprendre le cours de leur vie, devenir très pieux. C'est un moment d'effervescence, car ils passent d'un extrême à l'autre – du mal au bien, en quelque sorte. La religion, c'est aussi une ré-intellectualisation critique – lire un livre, ce n'est pas anodin lorsque l'on a quitté l'école à 16 ans. Après la phase de ré-intellectualisation critique, il y a le confort de la dés-intellectualisation. À un moment donné, il ne faut plus réfléchir.

La religion est un moteur pour ces jeunes. Elle leur permet de se dire : « Je suis moralement meilleur. » Ils comptent en quelque sorte leurs « points de moralité » grâce à l'islam. Ils savent qu'ils se sont comportés, dans certaines situations, comme des salauds, et doivent vivre avec ça. Ils veulent pouvoir se dire qu'ils sont capables d'actions positives – comme arrêter de s'intéresser uniquement à l'argent.

Mais pourquoi Amédy Coulibaly a-t-il basculé dans le terrorisme, et pas les autres garçons que vous avez rencontrés, issus du même milieu ?
Déjà, Amédy Coulibaly a perdu son meilleur ami à 17 ans dans un braquage de moto – tué à bout portant par des policiers devant lui. Il a vécu toute sa vie avec la culpabilité de lui avoir survécu. À aucun moment il n'a été suivi psychologiquement. Il est passé directement par la case prison, et a tenté de sortir de la délinquance via la religion.

L'important avec Amédy Coulibaly, c'est qu'il refuse le moment qui fait suite à la conversion – lorsque vous êtes rattrapé par le quotidien, votre entourage. C'est un moment où les individus essaient de rendre cohérent leur passé, leur posture et leur entrée dans la religion. Sauf que pour Coulibaly, le prix à payer est trop élevé. Il ne trouve pas d'échappatoire – à l'inverse d'Adama, par exemple, qui va suivre une formation pour devenir éducateur, avant de se mettre en couple, de trouver du travail et un logement. Amédy Coulibaly, lui, est dans l'impasse. Alors, il va chercher une « voie de salut », comme dirait Max Weber.

Vous affirmez que la thématique de la violence terroriste n'a pas uniquement à voir avec l'islam.
Tout à fait. Il faut également prendre en compte la question du combat, comprendre la centralité de la posture du combattant pour toute une partie de la jeunesse. Dans les quartiers populaires, les gens se sentent stigmatisés. Il existe une conscience de condition, mais pas de classe au sens marxiste. Il y a cette idée très forte qu'on est tous dans la même merde, qu'il faut se battre, mais que ce combat ne peut se mener que de manière individuelle. Cette disposition d'esprit est compatible avec un discours d'islam belliqueux, où le combat est pris au sens littéral.

La simple théorie de l'endoctrinement religieux est donc selon moi un peu légère. Aujourd'hui, je pense qu'il faut un peu moins parler de l'interprétation des textes religieux, et se concentrer sur le parcours de ces jeunes car, honnêtement, il y a des bombes à retardements. Aujourd'hui, on devrait peut-être tenter de résoudre le problème de violence dans les cités – qui tue plus que le terrorisme – pour pouvoir lutter contre ce dernier.

On pourrait dire qu'on ne naît pas guerrier, on le devient. Amédy Coulibaly n'a pas eu besoin de partir en Syrie pour le devenir. Toutes les dispositions guerrières nécessaires, il les a acquises dans la délinquance. Le business lui a appris à se constituer une équipe restreinte, à scinder les rôles. La délinquance lui a également appris à garder le secret. Commettre un attentat à moins à voir avec la puissance d'une idéologie qu'avec un passé de délinquant.

Il ne faut jamais oublier que ces garçons sont coincés dans un système capitaliste et individualiste. Ils entrent dans la délinquance en sachant qu'ils se situent en bas de l'échelle et qu'ils ont peu de moyens légaux pour s'en sortir. Ils s'accommodent du système pour trouver leur place au soleil. L'entrée dans la religion, quant à elle, est très contemporaine. Ils s'inscrivent dans l'hyper-individualisme plus que dans un retour à la communauté traditionnelle.

La religion vient-elle combler les manques de l'État, selon vous ?
Complètement ! Aujourd'hui, dans les cités, tout un tas d'instances de socialisation et de médiation ont disparu. L'École ne réussit plus à remplir son rôle de sas et de soupape. Et elle ne peut pas tout faire ! La parole religieuse est parfois devenue le seul relais quand l'État et les adultes ont failli.

Pouvez-vous m'en dire plus sur le possible échec de l'École ?
Il faut faire la distinction entre ce qu'il se passe dans l'arène – la salle de classe – et ce que l'on projette sur cette même salle de classe. Tous ces garçons avaient la volonté de réussir, comme on le constate avec du recul. Leur opposition relève d'un amour éconduit. Ils savaient qu'ils ne maîtrisaient pas les codes et qu'ils étaient en train de se planter, alors ils ont préféré rester dans le « spectacle ».

Vous comparez le décrochage scolaire des jeunes djihadistes français à la réussite des terroristes éduqués au Moyen-Orient. Pouvez-vous expliciter ?
Dans les pays du Moyen-Orient, les chiffres dont nous disposons montrent que les « terroristes maison » – c'est-à-dire ceux qui attaquent le pays dans lequel ils sont nés – sont plus diplômés que la moyenne. Au fond, ces différences témoignent d'une même déception vis-à-vis de l'École – dans des contextes bien distincts, certes. Dans les pays du Moyen-Orient, les diplômés ne disposent pas de perspectives à la hauteur de l'investissement scolaire. Cela crée des frustrations tout à fait particulières chez des étudiants qui, par ailleurs, combinent politisation et réflexion sur les injustices qu'ils subissent.

À l'inverse, en France, l'importance du diplôme fait, par exemple, de l'obtention du bac et du départ vers les études supérieures une nouvelle norme générationnelle, qui transforme le fait d'avoir quitté l'école sans diplôme en une condamnation. Il ne s'agit pas là d'une relation de cause à effet mécanique, bien sûr. Malgré cela, « le djihadiste » reste toujours bien ancré dans un contexte particulier, malgré ce qu'affirment les tenants du « choc des civilisations ».

Merci beaucoup.

Loyautés radicales est disponible aux éditions La Découverte.

Inès Khaldi est sur Twitter.